Moniteur du 6 juillet
juin, par \q Bulletin des autorités constituées réunies à Caen :
Le 31 mai, écrivait-il, moi, encore une des victimes contre lesquelles sonna le tocsin, frappé d'admiration pour l'ordre que le peuple de Paris sut maintenir dans ce jour d'alarme, j'oubliai mes propres dangers, et je fis décréter qu'il avait Lien mérité de la république.
Cet élan de mon cœur suppose-t-il que j'eusse l'intention d'exciter des discordes entre Paris et les départements ?
Le 1er juin, j'écrivis à la société populaire de Bordeaux une lettre qui a été publique : j'y rendais un nouvel hommage au peuple de Paris ; j'ajoutais :
« Dans ces temps où l'on propage des imputations de fédéralisme, il me paraîtrait bien utile que les sections de Bordeaux tissent une députation aux sections de Paris, pour fraterniser avec elles et former une sainte alliance également redoutable aux royalistes et aux fédéralistes. Peu doit vous importer que les sections de Paris aient accueilli avec trop de facilité les calomnies dont nous accablent nos persécuteurs. Sauvons d'abord la république; nous nous occuperons après des individus. »
Était-ce là inviter mes concitoyens à la guerre civile ?
Et plus loin :
Je pouvais démontrer que le rapport fait contre moi ne contient que des mensonges grossiers et des absurdités.
Mais, je l'avoue, mon âme a été longtemps aigrie par l'excès de la persécution, ma réponse eût peut-être enflammé des haines funestes; j'ai fait, de tous les sacrilices, le plus douloureux et le plus pénible. J'ai supporté en silence les diffamations ; je me suis voué pour ma patrie à tous les périls que pourrait me faire courir l'opinion publique trompée sur mon compte
Citoyens, vous m'avez décrété d'accusation, moi, comme vous, représentant du peuple, sans m'entendre. Je renonce au droit de m'en plaindre. Mais je demanda qu'enfin je puisse être entendu devant un tribunal...
Je dépose ma pétition et l'expression de mes sentiments, non seulement entre les mains de la Convention nationale, mais encore dans le cœur de tous les hommes justes, c'està-dire, du peuple de Paris, des fédérés et de la France entière * !
1. Lettre de Vergniaud, du 12 août 1793. On en doit la publication à M. Vatel, t. II, p. 229.
Cîomment admettre que l'auteur de cette pétition, conçue en termes si modérés et si conciliants, soit le même que l'auteur de la lettre du 28 juin, si outrageante et si passionnée ? Est-ce que si Vergniaud avait écrit ce violent réciuisitoire, il aurait pu dire, le 12 août, « qu'il avait fait, de tous les sacrifices, le plus douloureux et le plus pénible, et qu'il avait supporté en silence les diftamations ? » Ecartons donc du dossier de Vergniaud la lettre du 28 juin 1793, dont l'authenticité est plus que douteuse, et suivons maintenant, dans le département du Calvados, où ils s'étaient presque tous réfugiés, ceux de ses collègues, qui, plus énergiques, s'étaient soustraits au décret porté contre eux par la Convention et qui l'avaient fait, presque tous, avec la pensée de soulever les départements contre Paris.
Leurs adversaires de la Montagne ne se sont pas fait faute, à cette occasion, de renouveler contre les députés de la Gironde le reproche de fédéralisme, et de les accuser de vouloir rompre l'unité de la patrie. Cette accusation était-elle fondée ? Elle ne l'était pas dans les termes généraux où Robespierre et Saint- Just se plaisaient à la formuler ; elle ne l'était pas, appliquée, comme le faisaient les orateurs de la Montagne à tous les députés qui votaient d'ordinaire avec la Gironde. Mais il convient d'ajouter que cette accusation de fédéralisme, traitée de si haut par les historiens amis de la Gironde, n'était cependant point sans quelque fondement, et que, parmi les chefs du parti, sinon parmi les soldats, plus d'un caressait le projet de constituer la France en république fédérative.
Dès le mois de juillet 1792, Mme Roland et ses amis acceptaient avec enthousiasme l'idée de couper la France en deux et d'organiser la république au sud de la Loire, des Vosges et du Jura. Nous avons sur ce point le témoignage formel de Mme Roland ellemême.
C'est dans le courant de juillet, écrit-elle dans ses Mémoires, que voyant les affaires empirer par la perfidie de la cour, la marche des troupes étrangères et la faiblesse de l'Assemblée, nous cherchions où pourrait se réfugier la liberté menacée. Nous causions souvent avec Barbaroux et Servan de l'excellent esprit du Mi li, de l'énergie des départements dans cette partie de la France, et des facilités que présenterait ce local pour y fonder une république, si la cour iriomph mte venait à subjuguer le Nord et Paris. Nous prenions des cartes géographiques, nous tracions la ligne de démarcation. Servan étudiait les positions militaires ; on calculait les forces ; on examinait la nature et les moyens de reversement des productions ; chacun rappelait les lieux ou les pers'nnes dont on pouvait espérer de l'appui, et répétait qu'après une révolution qui avait donné de si grandes espérances, il ne fallait pas retomber dans l'esclavage, mais tout tenter pour établir quelque part un gouvernement libre. — « Ce sera notre ressource, disait Barbaroux, si les Marseillais que j'ai accompagnés ici ne sont pas assez bien secondés par les Parisiens pour réduire la cour ; j'espère cependant qu'ils en viendront à bout, et que nous aurons une Convention qui donnera la république pour toute la France *.
Ainsi à cette date de juillet 1792, la fraction la plus ardente de la Gironde, celle qui puisait plus particulièrement ses inspirations dans le petit salon de la rue de la Harpe, entendait bien que, si elle ne pouvait renverser la cour, si Louis XVI devait rester maître de Paris et des départements du Nord, il fallait, sans hésiter, briser l'unité de la nation et fonder dans les départements du Midi une autre France, la France républicaine.
1. Mémoires de Mme Roland, p. 249. — Mémoires de Barbaroux, p. 336 et suiv.
La cour ayant été vaincue, Louis XVI ayant été renversé, il n'y avait plus lieu de donner suite au projet de Mme Roland. La république était établie, et elle l'était, suivant le mot de Barbaroux, pour toute la France. Les chefs de la Gironde ne laissèrent pas cependant de se demander si une république fédérative ne serait pas préférable à une république unitaire. Dans une très curieuse brochure publiée, au mois de novembre 1792, sous ce titre : Ai Marat ni Roland. Opinion d'Anacharsis Cloots, député du département de VOise à la Convention nationale, on trouve à cet égard d'intéressanres révélations.
J'ai dîaé quatre fois, disait Anacharsis Cloots, chez le ministre Roland ; mais cette maison, d'ailleurs très agréable par l'esprit et les grâces de Mme Roland ; cette maison dont les murailles devraient être transparentes comme le cristal, me devint fastidieuse, par un commérage ridicule contre Paris, et par le fédéralisme qu'on y professait pédantesquement. Buzot, l'ascétique Buzot y prétendait qu'une république ne devait pas être plus étendue que son village. Rebecqui, après avoir longtemps ferraillé pour les petites républiques, soutint qu'il fallait rejeter Nice, dont le commerce ferait tort à celui de Marseille... J'ai parlé à Brissot, la première fois de ma vie, en dînant avec le victorieux Dumouriez, chez Petion. Notre première conversation -fut une dispute, dont Thomas Paine fut le juge, en condamnant formellement mon adversaire, qui, loin d'admettre ma république universelle^ prétendait que la France est trop grande.
Anacharsis Cloots inventait-il ces détails si précis, ces conversations dont il nommait les auteurs ? Assurément non ; car Mme Roland, dans le passage même de ses Mé/uoires, où elle essaye de le réfuter, laisse échapper des aveux qui confirment pleinement les déclarations de Vorateur du genre Immain.
La dernière fois, dit-elle, que Cloots vint chez mof, il mit en jeu sa marotte, rebattit toutes ses extravagances sur la possibilité d'une Convention formée des députés de tous les coins du monde... Buzot, dont l'esprit judicieux ne s'amuse pas
longtemps à combattre des moulins à vent, s'étonnait de ce j
qu'on traitait le fédéralisme comme une hérésie politique : il \
observait que la Grèce, si célèbre, si féconde en grands liom- ]
mes et en liants faits, était composée de petites républiques \
fédérées; que les États-Unis qui, de nos jours, oll'raient le |
tableau le plus intéressant d'une bonne organisation sociale, ■
formaient un composé du même genre, et qu'il en était ainsi *
de la Suisse; qu'à la vérité, dans le moment actuel et la si- x
tuation de la France, l'unité était importante à conserver pour :
elle, parce qu'elle otfrait ainsi une masse plus imposanteaux ■
ennemis du dehors, et un ensemble d'action précieux à con- ^
server pour la confection des lois qui devaient lui assurer une '
constitution; mais qu'on ne pouvait se dissimuler qu'il y au- i
rait toujours du relâchement dans les liens politiques qui uni- i
raient un Provençal à un Flamand ; qu'il était difficile de faire \
régner sur une si grande surface cet attachement qui fait la j
force des républi (ues, parce qu'enfin l'amour de la patrie j
n'est pas précisément celui de la terre qu'on hai.ite, mais des \
citoyens avec lesquels on vit et des lois qui les régissent, sans !
quoi les Athéniens n'eussent pas transporté leur existence ;
sur des vaisseaux en abandonnant leur ville; qu'on ne peut i
bien aimer que ceux qu'on connaît, et que jamais l'entliou- ' siasme d'hommes séparés par deux cents lieues ne peut être
commun, uniforme et vif comme celui des habitants d'un j
petit territoire... I
Ce sont ces réflexions sages, trouvées telles par la plupart \
de ceux qui les écoutaient, qui furent traduites et dénoncées j
par Cloots comme une conjuration de fédérer la France et de :
détacher les départements de Paris i. |
Il n'est donc pas douteux que plusieurs des mem- |
bres principaux de la Gironde inclinaient vers l'idée \
d'une république fédérative. Nous en trouvons encore j
la preuve dans le journal de Gorsas, le Courrier des {
dêpai'tements. 'l
Des hommes ignares et de mauvaise foi, écrivait Gorsas au |
mois d'octobre 1792, d'autres plus éclairés et systématiques, 'h
nous ont fait un crime des réflexions que nous avons présen- |
téesau sujet du gouvernement fédératif; ces reproches nous u
paraissent assez bizarres. Nous n'avons fait que proposer des J
doutes à cet égard : nous sommes bien éloignés déjuger en- |