‹ La légende des GirondinsChapitre 216 sur 274 · Moniteur du 31 juillet · texte numérisé non relu

Moniteur du 31 juillet

leur soumission vis-à-vis de la Montagne, qu'ils pouvaient se croire pardonnes. Saint-Just lui-même n'avait-il pas dit dans son Rapport sur les trente-deux :

La liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés, et qui se sont soumis aux lois ; proscrivez ceux qui nous ont fuis pour prendre les armes, leur fuite atteste le peu de rigueur de leur détention. Proscrivez-les, non pour ce qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait; jugez les autres et pardonnez au plus grand nombre. L'erreur ne doit pas être confondue avec le crime, et vous n'aimez point à être se-

Ife

Terrible fut le réveil des Girondins lorsque, le 3 octobre, André Amar, parlant au nom du Comité de sûreté générale, demanda que personne ne pût sortir de la salle. Les portes furent fermées, des factionnaires, la baïonnette au bout du fusil, occupèrent toutes les issues, et, au milieu d'un silence de mort, Amar commença la lecture de son rapport. Elle dura deux heures. C'était un acte d'accusation, dont la perlidie égalait la violence, digne en tous points du misérable à qui l'un de ses collègues parlait de Carrier et des noyades de Nantes, et qui répondait : « Tant mieux ! nous mangerons les saumons de la Loire plus gras 2. » Le rapport d'Amar se terminait par un projet de décret véritablement inouï : la Convention était invitée à proscrire elle-même cent vingt-neuf de ses membres !

La Convention nationale, cette assemblée dont nous entendons chaque jour célébrer le prétendu héroïsme 3, adopta sans discussion ce décret mons-

\ 1. Mowi^ewr du 19 juillet 1793.

2. Papiers de Courtois, Préfecture de Police. — Cité par M. Ch. Vatel, Charlotte de Cordai/ et les Girondins, préface, p. XXXI.

3. Que la Convention ait été une Assemblée souverainement lâche, c'est une vérité appuyée sur les témoignages les moins suspects, ceux des conventionnels et des membres mê-

trueux. « Le décret d'accusation, dit un témoin oculaire, le conventionnel Dulaure, fut prononcé contre tous les proscrits sans discussion, sans 'même que la 'majorité opinât ! Quelques-uns de ces malheu-

mes delà Montagne. Nous en réunirons ici quelques-uns :

« L'Assemblée conventionnelle, dit l'abbé Grégoire dans ses Mémoires (t. II, p. 425-426), existait encore lorsque moi-même j'imprimai qu'elle contenait « deux ou trois cents individus « qu'il fallait bien n'appeler que scélérats, puisque la langue « n'offrait pas d'épithète plus énergique. » — « Cette Convention renfermait des hommes hideux, et que l'enfer semblait avoir vomis comme indignes même de ce séjour d'horreur. — Et de quoi se composait donc cette majorité de la Convention nationale qui décrétait ? d'iiommes féroces et surtout d'hommes lâches ! Et que faisait donc la minorité pour s'y opposer ? »

Un ardent Montagnard, Levasseur (de la Sarthe), a dit de son côté {Mémoires, t. II, p. 196) : « La Terreur que nous inspirions ^e glissait sur les bancs de la Montagne, comme dans les hôtels du faubourg Saint-Germain. »

€ On croit, disait un autre membre de la Montagne, le conventionnel Baudot, dont les Mémoires inédits ont été mis à profit par M. Edgar Quinet dans son livre de la Révolution, on croit que nous avions un système, c'est une illusion ; nous obéissions fatalement à cette nécessité : tuer %)our ne pas être tués. » (Voy. Moniteur universel, 15 janvier 1874).

« Dans ces temps, a écrit Merlin de Thionville, tel fut l'avilissement de la France qu'un jongleur sanguinaire sans talent et sans courage, nommé Robespierre, fit trembler tous les citoyens sous sa tyrannie. » {Portrait de Robespierre, p. 15).

« Que voyons-nous aujourd'hui ? dit Lecointre de Versailles, — une Assemblée représentative nulle, un peuple esclave et avili sous la verge du dictateur. » {Robespierre peint par lui-même, an II).

« En entrant dans l'Assemblée, dit le conventionnel Thibaudeau dans ses Mémoires (t. I, p. 47, 48), chaque membre, plein de défiance, observait ses démarches et ses paroles dans la crainte qu'on ne lui en fît un crime. . Le sommet de la Montagne passant pour le plus haut degré du républicanisme, tout y refluait. Le côté droit était désert depuis que la Gironde en avait été arrachée... Des membres encore plus pusillanimes ne prenaient pied nulle part, et, pendant la

Lk LÉGENDE DES GIRONDINS 377

reux voulurent élever la voix, on refusa de les entendre ! Je les vis ensuite tous alors, sans résistance, se parquer dans l'enceinte de la barre, comme des agneaux destinés à la boucherie i ! »

La méiue image se retrouve sous la plume de Mme Roland qui, écrivant quelques jours après le 3 octobre ses Dernières petisées, prononçait sur les Girondins, sur les membres de son propre parti, un jugement que l'histoire doit recueillir :

Oh ! s'ils avaient eu mon courage, ces êtres pusillanimes, ces hommes qui n'en méritent pas le nom, dont la faiblesse se couvrait du voile de prudence, et perdit les estimables vingt-deux, ils auraient racheté leurs premières fautes de conduite; ils auraient provoqué, le 2 juin, par une opposition solennelle, l'arrestation qu'ils viennent de souffrir . Alors leur résistance éclairait les départements incertains ou craintifs, elle eût sauvé la république et s'ils eussent dû périr, c'eût

séance, changeaient souvent de place, croyant avoir trompé l'espion, et, en se donnant une couleur mixte, ne se mettre mal avec personne. Les plus prudents faisaient encore mieux. Dans la crainte de se souiller et surtout de se compromettre, ils ne s'asseyaient jamais ; ils restaient hors des bancs, au pied de la tribune, et dans les occasions éclatantes où ils avaient de la répugnance à voter pour une proposition où il pouvait y avoir du danger à voter contre, ils se glissaient furtivement hors de la salle. »

« Je fus un lâche, s'écriait un membre de la Convention, dans la séance du 9 mars 1795, mais quel est celui qui n'a 2ms été aussi lâche que moi ? » (Journal de Paris, mars 1795, no 172, p. 703).

« Une assemblée de lâches que dominaient des brigands. » Cette définition de la Convention est de madame Roland, dans la Notice placée par elle sous la miniature de Buzot (Lettres inédites de madame Roland à Buzot, publiées par C. A. Dauban, p. 54).

Ja;nais le mot de Tacite ne reçut une plus complète et plus juste application : pavebant terrebantque, ils faisaient trembler et ils tremblaient. La Terreur est née des embrasseinents du Crime et de la Peur.

Mémoires de Dulaure (Edition de la. Revue rétrospec-

ve, p. 7).

été avec autant de gloire pour eux que d'utilité pour leur patrie.

Ils ont temporisé avec le crime, les lâches! Ils devaient tomber à leur tour ; mais ils succombent honteusement sans être plaints de personne, et san- autre perspective dans la postérité que son parfait mépris. Enfin, dans cette dernière circonstance, plutôt que d'obéir à leurs tyrans, de descendre à leur barre, de sortir de l'Assemblée comme un timide troupeau que le boucher vient de marquer, pourquoi ne se faisaient-ils pas justice en tombant sur les monstres pour les anéantir, plutôt que d'en recevoir leur arrêt * ?

Voici quelle était l'économie du décret du 3 octobre 1793, décret dont on chercherait vainement ailleurs le pendant.

Quarante-trois députés étaient traduits devant le tribunal révolutionnaire.

Soixante-cinq étaient mis en état d'arrestation.

Vingt-et-un, déclarés traîtres à la patrie par le décret du 28 juillet, étaient maintenus hors la loi.

Les quarante-trois députés traduits devant le tribunal révolutionnaire étaient : Brissot, Vergniaud, Gensonné, Lauze-Duperret, Carra; Bruslart, cidevant marquis de Sillery ; Caritat, ci-devant marquis de Condorcet ; Fauchet, évéque du département du Calvados; Doulcet, ci-devant marquis de Pontécoulant ; Ducos (de la Gironde), Boyer-Fonfrède, Gamon, Mollevaut, Gardien, Dufriche-Valazé, Vallée, Duprat, Mainvielle, Delahaye, Bonnet (de la Haute- Loire), Lacaze (de la Gironde), Lasource, Mazuyer, Savary, Lehardy (du Morbihan), Hardy (de la Seine- Inférieure), Boilleau (de l'Yonne), Rouyer, Antiboul, Lesterpt- Beau vais, Isnard, Duchatel, Duval (de la Seine-Inférieure), Devérité, Bresson, Noël, Coustard, Andréi (de la Corse), Grangeneuve, Birotteau, Viger, Richou, Philippe-Egalité, ci-devant duc d'Orléans. Ce dernier ne figurait pas sur la liste dressée par le

Page 1