Inferno, canto III
s'est emparée la légende, dont elle a entrepris de faire, dont elle a fait des héros et des martyrs ?
Non, certes, il n'est pas permis de passer auprès d'eux sans rappeler leurs crimes, sans marquer leurs fronts coupables d'un signe de réprobation. • Ces hommes, en eflet, ont été, à l'Assemblée législative, les émules des plus ardents Jacobins; ils ont revendiqué l'honneur d'avoir été les seuls auteurs du 10 aoiit. Maîtres de l'Assemblée, du Conseil exécutif et de la mairie de Paris pendant l'interrègne qui va du 10 août au 20 septembre, ils ont institué le tribunal criminel du 17 août et laissé s'accomplir sous eurs yeux les massacres de septembre.
Est-il vrai, du moins, qu'à la Convention ils aient essayé de revenir en arrière et qu'ils se soient effor- C's, au péril de leur ^ie, de réparer le mal qu'ils avaient commis ? Ainsi avaient fait à l'Assemblée constituante plusieurs membres du côté gauche; ainsi avait fait Barnave. 11 avait mis, lui aussi, sa jeunesse et son éloquence au service de la Révolution ; il avait porté au pouvoir royal les coups les plus funestes ; il était allé plus loin. Le 22 juillet 1789, après les assassinats de M. de Launey, de Foullon et de Bertier de Sau\1gny, il avait laissé tomber du haut de la tribune ces atï'reuses paroles : «Le sang qui coule est-il donc si pur ! » Mais un jour était venu oîi les lueurs de l'incendie qu'il avait contribué à allumer avaient dessillé ses yeux, et, à partir de ce jour, il s'était voué tout entier à relever, à fortifier ce trône, garantie suprême de l'autorité rétablie et de la liberté restaurée. Son dévouement, son talent et son éloquence, il avait tout consacré à ce roi honnête homme, à cette reine héroïque, à Louis XVI et à Marie-Antoinette. 11 n'ignorait pas qu'à lutter ainsi contre la révolution déchaînée, il y allait de sa vie. Mais le danger n'était pas pour arrêter cet homme de cœur ; plus le péril avait grandi, plus son courage avait grandi avec le péril. Les Gi-
rondins triomphants le firent décréter d'arrestation ^. C'était l'envoyer à la mort. Il y alla presque en même temps que les vingt et un, renversés à leur tour. Mais lorsqu'il monta sur l'échafaud i, il y portait un front serein, une àme généreuse, un sang noble et pur : il tombait, digne de l'estime de tous les gens de cœur, digne des respects attendris de l'iiistoire.
Est-ce ainsi que sont tombés les Girondins, et y a-t-il donc quelque chose de commun entre leur conduite et l'héroïque repentir de Barnave ? Ils avaient commencé, comme lui, par des attaques violentes contre l'autorité monarchique : à peine entrés à la Convention, ils ont proclamé la république. Dans le sol de la France, d'où la royauté était sortie comme un produit naturel, en harmonie avec le génie de notre nation, avec ses qualités et ses défauts, ses grandeurs et ses faiblesses, ils ont implanté une forme nouvelle de gouvernement, sans précédents, sans racines dans le passé. La France était, — sous Louis XVI comme sous Louis XIV, — à la tête des nations de l'Europe. Cette situation incontestée, elle la devait au principe monarchique, à cette admirable unité de sentiments qui faisait que tous, — nobles, prêtres, bourgeois, ouvriers, paysans, — tous, nous étions royalistes. Nous pouvions avoir des griefs les uns contre les autres ; nous pouvions avoir entre nous, à l'intérieur, plus d'une question à débattre; mais au dehors, en face de l'étranger, nous n'avions tous qu'un seul cœur, une seule foi, un seul roi : sans uniti, point de grandeur possible pour unpeuple. Or, c'est cette unité, leplusgrand de nos biens, que, dès le premier jour, sans discussion, sans délibération, la Gironde a détruite.
Les Girondins avaient, à l'Assemblée législative, attisé la sédition, flatté la démagogie : à la Convention,