‹ La légende des GirondinsChapitre 6 sur 274 · Voy. plus bas le chapitre sur la Mort des Girondins · texte numérisé non relu

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vivants et de témoins, pour qu'il fût possible de plaider ouvertement la cause des grands criminels de la Terreur; mais n'était-ce pas une bonne fortune, dont il fallait savoir profiter, que de rencontrer, à mi-chemin de la Montagne, sur ces coteaux modérés où Vergniaud et ses amis avaient pris place, des hommes qui avaient embrassé la cause de la révolution avec ardeur, qui avaient combattu la royauté avec passion, et dont les mains étaient pures de sang (on se plaisait du moins à le dire, et on se laissait aller à le croire) ? On relégua dans l'ombre la première partie de leur carrière, celle où ils avaient rivalisé de violence et d'inhumanité avec les purs jacobins, et l'on s'attacha à ne voir en eux que les adversaires de la Commune et de Marat ; on frappa en leur honneur une médaille dont on avait bien soin de ne pas montrer le revers. Le public se prêta d'autant pius aisément à cette tactique, d'une incontestable habileté, que les Mémoires qu'il avait sous les yeux ne parlaient guère, en effet, que de cette seconde phase de la carrière des Girondins. Quelques-uns même, et non les moins intéressants, ceux de Rioufle et de Louvet, par exemple, étaient presque exclusivement consacrés au récit de leur proscription, de leur captivité et de leur mort. Comment la génération nouvelle, qui naissait alors à la vie politique, n'aurait-elle pas éprouvé une ardente et profonde sympathie pour ces jeunes hommes, que de dramatiques récits lui montraient combattant pour la justice et mourant pour la liberté ? Comment la bourgeoisie fière de ses droits, enivrée de sa victoire, n'aurait-elle pas salué en eux ses vrais représentants, tombés pour sa défense, après avoir soutenu pour elle une double lutte, contre l'absolutisme royal et contre le despotisme populaire? Pouvait-elle d'ailleurs ne pas céder aux émotions que faisaient naitre si naturellement dans les âmes ces voix sorties de la tombe où tant de jeunesse et tant d'éloquence

avaient été enfouies ; ces pages écrites au fond des cachots, dans les cavernes du Jura i, sous le toit inquiet où le proscrit défendait sa mémoire, en attendant l'heure où le bourreau viendrait lui demander sa vie ?

Certes, le terrain était bien préparé pour l'historien qui saurait s'emparer de ces émotions, faire un faisceau de ces témoignages, et de ces nombreux Mémoires tirer un livre. L'historien était prêt, et il faut reconnaître qu'il sut accomplir sa tâche avec une habileté rare. Un remarquable talent d'exposition, une lucidité merveilleuse, une passion maîtresse d'ellemême et dissimulée sous une grande modération de langage : telles furent les qualités que M. Thiers déploya dans son Histoire de la Révolution, publiée de 1823 à 1827. Le succès fut d'autant plus grand que, par une sorte de flatterie involontaire à l'adresse de cette partie du public à laquelle l'auteur destinait surtout son ouvrage, il s'était soigneusement abstenu de ces puissants éclats de style qui auraient pu effaroucher ses lecteurs. Il s'était tenu aussi loin de l'imagination colorée d'Augustin Thierry que de la gravité de pensée de M. Guizot ; et, si l'on ne pouvait dire de son livre qu'il était mal écrit, du moins fallaitil reconnaître que les qualités qui font le grand écrivain y brillaient par leur absence. Ainsi en jugeait M. Sainte-Beuve, qui était déjà un maître critique, et qui, malgré sa sympathie pour l'ouvrage et pour l'auteur, appréciait en ces termes, dans le Olobe du 19 janvier 1826, le style de YHistoire de la Révolation :

1. Le Récit de mes périls, par Louvet, est daté des Grottes de Saint-Émilion, dans la Gironde, aux iir entiers jours de novembre 1793, et des Cavernes du Jura, le 19 avril 1794.

Parlerai-je maintenant de la partie la moins importante et aussi la plus faible de Touvrage, du style, auquel on dirait qiie l'auteur n'a pas songé ?... Qu'il eût été moins incorrect et négligé, loin de distraire du récit, il l'eût mieux fait ressortir encore ; la pensée de l'écrivain, qui quelquefois s'afTaiblit dans ses formes indécises, eût été plus sûre, gravée de la sorte, d'arriver pleinement intelligible et franche à cet avenir auquel elle a droit de s'adresser. C'est toujours une imperfection fâcheuse qu'une belle œuvre manque par le style *.

Sainte-Beuve avait raison ; mais ce qu'il ne disait pas, c'est que, dans cette vulgarité, il y avait un élément de succès de plus. Plus ce style était terne, commun, incorrect et négligé, plus il était fait pour plaire à la bourgeoisie libérale de 1826, qui s'y mirait, comme le cerf de la Fontaine se voyant clans Veau et louant la beauté de son bois.

Le succès de M. Thiers, auquel il convient d'associer le succès parallèle de M. Mignet 2, — M. Mignet et M. Thiers ont été, dans leurs livres jumeaux, le Castor et le PoUùx de l'histoire de la Révolution : sic frafres Helenœ, lu.cida sidéra, — le succès de M. Thiers complétait l'œuvre commencée parles livres de Paganel, de Bailleul et de Garât, et continuée par la Collection des Mémoir-es relatifs à la Révolution française: il achevait la réhabilitation des Girondins, à laquelle la révolution de 1830 vint apporter une dernière consécration. Aux yeux de ses auteurs, en ettet, les journées de juillet étaient-elles autre chose qu'un nouveau 10 août, — un 10 août dont les modérés avaient su conserver la direction, et qui s'était terminé, cette fois, non par le triomphe de la Montagne, mais par celui de la Gironde ?

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