Le Xouveau Paris, par S. Mercier, ch. XXXIV
Après avoir déserté, dans la journée du 10 août, la^ cause de l'humanité, les Girondins auront-ils, du' moins, après l'événement, l'énergie de flétrir les cri-l mes qui ont déshonoré ce qu'ils veulent bien appelerla victoire du peuple? Bien loin qu'ils aient ce cou-i rage, ils ne font allusion à ces crimes qu'avec la plus' extrême timidité et ils en font retomber la responsa-j bilité, non sur leurs auteurs, mais sur Louis XVI ! |
Dans le manifeste, rédigé par Condorcet et destina^ à éclairer la nation, l'Europe, la postérité, sur le^ motifs qui ont dirigé sa conduite dans la révolution] du 10 août, l'Assemblée législative s'exprime ainsi, aU| sujet des massacres dont Paris vient d'être le théâtre il
Les soldats suisses reçurent l'ordre de faire feu sur lesf citoyens armés, au moment où ceux-ci les invitaient à ld\ paix, où des signes non équivoques de fraternité annonçaient' qu'elle allait être acceptée, au moment où l'on voyait une^ députation de l'Assemblée nationale s'avancer au milieu de* armes, pour porter des paroles do conciliation et prévenir \% carnage. Alors rien ne put arrêter la vengeance du peuple^ qui éprouvait une trahison nouvelle, au moment où il venait se plaindre de celles dont il avait été longtemps la victime '♦
Le 19 août, Roland, ministre de l'intérieur, adresse aux corps administratifs une longue circulaire, dans laquelle il dit :
Le peuple, lassé des lenteurs et des trahisons d'agents perfides, s'est levé une seconde fois ; il a voulu dissiper ces artisans de mensonges qui environnent le trône comme des insectes avides. Sa justice, aussi terrible que sa patience est longue, s'est indignée d'une résistance rendue cruelle par les apparences de conciliation dont on l'avait fait précéder. Jetons un voile sur des détails toujours affligeants, puisque le sang des hommes a coulé. Combien les despotes sont coupables de
1. Adresse aux Français, décrétée sur la proposition de M. Condorcet, dans la séance du 13 août 1792 {Moniteur de 1792, n. 229). ^
causer, pour Vélévation de quelques mortels, prétendus privilégiés, la ruine de tant d'individus * !
Non contents de massacrer les Suisses et d'assassiner les Feuillants, les héros du 10 août avaient envahi les bureaux des journaux royalistes et constitutionnels, VAiiti du Roi, la Gazette aniverselle, le Mercure de France, leJourmil de la Cour et de la Ville, la Gazette de Paris, les Awmles monarchiques, etc. ; ils avaient saccagé les imprimeries, brisé les presses, brûlé les papiers, jeté les caractères par les fenêtres 2. — Le Jour-n/il de Paris avait été oublié. Ses rédacteurs eurent le courage de faire paraître leur feuille le 11 et le 12, se bornant d'ailleurs à donner un exti-ait aussi pâle que possible de la séance permanente de l'Assemblée nationale. C'était trop d'audace, et dans la soirée du 13, le peuple se portait aux bureaux du journal, établis au numéro 14 de la rue Jean-Jacques-Rousseau, mettait le feu à tous les papiers, brisait les presses et dispersait les caractères.
C€s expéditions se firent aux applaudissements des Girondins, et en particulier de Brissot, qui, depuis trois ans, n'avait cessé de proclamer que la liberté de la presse devait être inviolable et sacrée. Son journal, le Patriote Fi-ançais, écrivait, le 12 août, ces lignes satisfaites : « La tranquillité est rétablie dans Paris. Elle n'a pas été troublée par l'expédition faite dans les boutiques d'aristocratisme et de modérantisme, telles que les imprimeries de la Gazette universelle et du Journal de la Cour et de la Ville, dont on a brûlé les jmpiers et dispersé le matériel. » Deux jours après, Brissot réclamait de nouvelles mesures de proscription : « Puisque la nécessité des circonstances, écrivait-il, exige que nous laissions, comme autrefois à Sparte, dormir un peu la loi, il est très urgent que