‹ La légende des GirondinsChapitre 7 sur 274 · Voy. Premiers Lundis, parCh.-A. Sainte-Beuve, p · texte numérisé non relu

Voy. Premiers Lundis, parCh.-A. Sainte-Beuve, p

2. L'Histoire de la Révolution française, par M. Mignet, a paru en 1824.

Tout avait donc conspiré, les événements comme les livres, à refaire aux Girondins une popularité. Au lendemain de la révolution de 1830, dans un bureau de la Chambre des députés, où se trouvaient Royer- Collard et M. Odilon Barrot, alors préfet de la Seine, ce dernier, s'adressant à Royer-Collard, lui disait : « Vous ne me connaissez pas !» — « Je ne vous connais pas, Monsieur? » répondit l'illustre doctrinaire ; « il y a quarante ans que je vous connais : seulement, dans ce temps-là vous vous appeliez Petion ! » Dans la pensée de Royer-Collard, qui avait vu de près \e vertueux Petion, sa vanité grotesque et sa lâcheté criminelle, c'était là une parole sanglante, pleine du plus outrageant mépris ; mais pour le public, chez qui le mot fit fortune, Petion se trou\^ transformé du coup en M. Barrot, c'est-à-dire en un bourgeois un peu prétentieux sans doute, mais éloquent, un peu faible peut-être, mais honnête homme ! Une confusion qui, certes, n'était pas pour nuire aux hommes de la Gironde, s'établit entre eux et les députés libéraux assis à la Chambre des députés sur les bancs de la gauche. On s'habitua à voir dans Vergniaud et ses amis des juste-milieu également loin de l'abbé Maury et de Marat, comme M. Odilon Barrot et ses collègues étaient à égale distance de Berryer et de Cabet ! Un journaliste alors célèbre, fils lui-même d'un Girondin, écrivait en 1831 ces lignes, qui, si elles étaient sans vérité, n'étaient pas sans éloquence :

Les voilà donc placés au banquet fatal, ces vingt Socrates qui passèrent leur dernière nuit à discuter l'immortalité de l'àme, et qui, fidèles aux formes tribunitiennes de tous leurs débats, mirent au scrutin la solution de cette insoluble ques-

tion, qu'un incompréhensible demain allait enfin résoudre pour eux! Les voilà, ces juste-milieu de 92, dont l'inexpérience patriotique et dévouée avait cherché dans les formes républicaines cette liberté calme et légale que la république ne pouvait donner à la France ! Et remai'quez que ce drame prématurément dénoué par leur mort est repris de nos jours, non dans les mêmes termes, bien moins encore dans les mêmes proportions, car nous sommes bien petits et bien pâles devant eux, nous qui nous sommes chargés de les juger, et qui ne les avons pas encore compris ! Les voilà, ces juste-milieu de 92, placés sur l'échafaud, entre le ciel et la terre, comme par un destin symbolique, pour figurer les erreurs généreuses de leurs actes et les sublimes vertus de leurs cœurs * !

La popularité des Girondins ne cessa de grandir pendant les dix-huit ans de la monarchie de Juillet, à la faveur surtout, il faut hien le dire, de l'ignorance à peu près complète où l'on était alors de l'histoire vraie de la révolution française. Les rangs des contemporains s'éclaircissaient d'année en année, et la génération nouvelle ne savait guère de cette terrible époque que ce qu'il avait plu à M:NL Tliiers et Mignet de lui en apprendre. M. Sainte-Beuve, qui se trompait si rarement en matière littéraire, mais qui était demeuré étranger aux études historiques, était l'écho de cette génération nouvelle née avec le siècle, lorsque, sortant de son habituelle réserve, il célébrait les Girondins avec enthousiasme.

Dans cette fournaise ardente de notre première révolution, écrivait-il en 1835 dans un article sur les Lettres inédites de Mme Roland, à côté des ébauches informes ou abjectes, d'arfmirables statues sont sorties et brillent debout. Maintenons commerce avec ces personnages, demandons-leur des pensées qui élèvent, admirons-les pour ce qu'ils ont d'héroïque et de désintéressé, comme ces grands caractères de Plutarque qu'on étudie et qu'on admire encore en eux-mêmes, indépendamment du succès des causes auxquelles ils ont pris part, et du sort des cités dont ils ont été l'honneur. Plus que jamais,

1. Œuvres de Henri Fonfrède, recueillies et mises en ordre par Ch.-Al. Campan, tome IX, p. 76.

en ce sens, l'immortelle Gironde est la limite à laquelle notre

pensée se plaît et s'obstine à s'arrêter Je me replie de

plus en plus vers ces figures nobles, humaines, d'une belle proportion morale, qui s'arrêtèrent toutes ensemble, dans un instinci sublime et avec un cri miséricordieux, au bord du fleuve de sang, et qui, par leurs erreurs, par leurs illusions sincères, par ces tendresses même de la jeunesse que leurs farouches ennemis leur imputèrent à corruption et qui ne sont que des faiblesses d'honnêtes gens; enfln aussi par le petit nombre de vérités immortelles qu'ils confessèrent, intéressent tout ce qui porte un cœur, et attachent naturellement la pensée qui s'élève sans sophisme à la recherche du bonheur des hommes.

Pendant que la critique littéraire, par la main de M. Sainte-Beuve, déposait ainsi sa couronne au pied de la statue des chefs de la Gironde, le roman et le théâtre s'en emparaient et les glorifiaient à leur tour. Dès 1831, Charles Nodier publie le Dernier Banquet des Girondins, œuvre d'imagination pure, mais pleine de passion, de flamme et d'éloquence, d'où est sortie cette légende du Banquet, qui fait maintenant, et pour toujours peut-être, corps avec l'histoire. Le lecteur pouvait-il ne pas se laisser prendre à ce récit romanesque ? Nodier lui-même avait fini par y croire ! « Toi, mon cher Charles, » lui disait un jour Martainville, « tu abuses un peu trop de l'honneur d'avoir été guillotiné avec ces pauvres Girondins. » Seize ans après, le drame venait ajouter ses prestiges aux illusions du roman. Le 3 août 1847 1,1e Théâtre-Historique représentait, avec un immense succès, le Chevalier de Maison-Rouge, dans lequel Alexandre Dumas avait mis en scène le procès des Girondins et leur dernier banquet. L'auteur avait placé sur leurs lèvres un chant qui devint aussit ,t populaire :

1. C'est par erreur que M. Théodore Muret, dans son intéressant ouvrage, VHistoire parle théâtre (1789-1851), fixe au 27 octobre 1847 la date de la première représentation du Chevalier de Maisotv- Rouge. M. Théodore Muret a du reste par-

Nous, amis, qui loin des batailles, Succombons dans l'obscurité, Vouons du moins nos funérailles A la France, à la liberté !

Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie !

Mais qu'étaient ces vers, qu'était le di'ame d'Alexandre Dumas, à côté du poème en prose que le chantre des Méditations et des Harmonies, que M. de Lamartine venait de consacrer à Vergniaud et à ses amis, sous le titre d'Histoire des Girondins ? Les erreurs de fait abondaient dans ces huit volumes ; les contradictions s'y heurtaient d'une page à l'autre et souvent dans la même page ; les Girondins y étaient, en mainte rencontre, sacrifiés aux Montagnards : malgré tout cependant, il y avait dans ce livre tant de souffle et de poésie, des tableaux d'un coloris si brillant, des passages d'inie si merveilleuse éloquence, que le lecteur entraîné, ébloui, ne voyait plus les contradictions et les erreurs, et répétait avec l'auteur, en fermant le dernier volume : « Les Girondins adorèrent la liberté ; ils fondèrent la république ; ils moururent pour refuser du sang au peuple.

faitement montré que le drame de MM. Alexandre Dumas et Auguste Maquet avait été l'un des signes avant-coureurs de la révolution de Février, « Le banquet des Girondins », dit-il, t. III, p. 280, « préludait sur le théâtre à la campagne des banquets réformistes qui s'ouvrait et par laquelle allait éclater la crise imminente... Ce chant (celui que les auteurs avaient mis sur les lèvres des Girondins et dont nous reproduisons plus haut une strophe) ; ce chant, que l'on entendit passer du théâtre dans bien des bouclies populaires, il renfermait quelque chose de fatidique ; il était un signe, un présage, avec les autres symptômes que l'on sentait dans l'air, comme ce vent qui rase les sillons, comme ce frémissement qui court dans les feuilles à l'approche d'un orage. Les esprits observateurs comprirent par instinct que si leurs- pressentiments d'une révolution se réalisaient, l'hymne des Girondins serait son chant d'adoption, sa Marseillaise nouvelle. »

Girondins 2

On gravera sur leur mémoire cette inscription que Vergniaud avait gravée de sa main sur la muraille de son cachot : Plutôt la mort que le crime ! Potius 'inori quam fœdari i / »

A cette œuvre éloquente où la poésie défigurait l'histoire, un écrivain judicieux, M. Alfred Nettement, opposa une réfutation où le bon sens le plus ferme s'alliait à la dialectique la plus serrée. Les Etudes critiques sur les Girondins resteront un des bons livres de notre temps ; mais, publié au mois de janvier 1848, l'ouvrage de M. Nettement avait à peine eu le temps de trouver quelques lecteurs, que déjà il était emporté, comme une feuille morte, par l'orage du 24 février. La monarchie de Juillet était renversée ; la république reparaissait, et elle reprenait possession de la France au refrain du Chant des Girondins. L'éclatante popularité qui, à ce moment, entoura M. de Lamartine, leur historien et leur panégyriste, rejaillit sur les hommes de la Gironde. Leur éloge retentit partout, dans les journaux et sur les théâtres. L'Université, qui avait alors le monopole de l'enseignement secondaire, éleva la jeunesse dans le culte de Vergniaud et de M™* Roland. Dans les lycées de Paris, on donnait aux rhétoriciens ce sujet de discours français : Vergniaud à ses amis après la proclamation de la République, et les professeurs dictaient à leurs élèves la matière suivante :

La Convention venait de proclamer la République. Rassemblés, le soir, chez Mme Roland, Petion, Brissot, Barbaroux, Vergniaud, Condorcet, etc., célébrèrent, dans un recueillement presque religieux, l'avènement de leur pensée dans le monde. A la fin du souper, Vergniaud prit son verre, le remplit de vin, se leva et proposa de boire à l'éternité de la République.

1. Histoire des Girondins., par A. de Lamartine, t. VII, p, 57.

LA LÉGENDR DES GIRONDINS lO

Dévoué toute sa vie au triomphe de Tidée républicaine, il en salue l'avènement avec bonheur.

Il dira l'idée grande et sublime qu'il entend par le mot république et la forme républicaine, résumés dans ces trois mote: liberté, égalité, fraternité.

Les hommes sont encore loin de cet idéal : tant de passions, tant d'intérêts, tant< de préjugés les en séparent ! Mais lui et ses amis hâteront de tous leurs efforts le moment où la République entrera, non pas dans les lois seulement, mais dans les mœurs de la France, et où sa sublime devise se réalisera.

Peut-être succomberont-ils à l'œuvre ; peut-être la République, dont le berceau trempe dans le sang de Septembre, dévorera-t-elle ses enfants. Pour lui, quand ce vin serait son sang, il boirait à la liberté et à l'égalité ',

C'était d'avance la première scène du drame que Pousaid devait faire jouer, le 23 mars 1850, au Théâtre-Français, et dans lequel il allait évoquer, autour de la figure héroïque de Charlotte Corday, Veigniaud et Barbaroux, Buzot et Mme Roland. Dans cette pièce, d'ailleurs remarquable à plus d'un titre, l'honnête Ponsard a transformé les chefs de la Gironde en héros de Corneille :

Grand Vergniaud ! fler Louvet ! généreux Barbaroux ! Et vous tous. Girondins, jeune et vaillante armée, Où la vertu trouvait sa garde accoutumée » !

A y bien réfléchir pourtant, il y avait pour la mémoire des Girondins un écueil dans la victoire républicaine de 1848, et de sérieux symptômes pouvaient donner à penser qu'ils allaient être ensevelis dans leur triomphe. M. Thiers était parmi les vaincus du 24 février, et son Histoire allait partager le dis-

1. Choix de compositions françaises et latines des meilleurs élèves de l'Université moderne, recueil publié pari. Pieri-ot-Deseillignv, ancien proviseur du Ivcée Louis-le-Grand, p. 239.

Charlotte Corday, par Frjmçois Ponsard, acte II, scène ni.

crédit dans lequel il était tombé. Le tour était venu de nouveaux historiens, dont les idées et les passions étaient plus en harmonie avec la révolution nouvelle, M. Louis Blanc et M. Michelet avaient publié en 1847 les premiers volumes de leurs Histoires de la Révolution française. Ils allaient bientôt rencontrer les hommes de la Gironde. Comment les jugeraient-ils ? Avec une impitoyable dureté, sans aucun doute, puisqu'ils s'étaient plaças l'un et l'autre au point de vue de la Montagne. M. Louis Blanc avait pris pour héros Robespierre, et M. Michelet, Danton. Il ne se pouvait pas qu'ils ne réagissent tous les deux contre l'indulgence dont avaient fait preuve M. Thiers, M. Mignet et M. de Lamartine, puisque aussi bien il semble difficile de confondre dans une commune sympathie Roland et Robespierre, Vergniaudet Danton, les Girondins et ceux qui les ont si niécliam'inent mis à mort. — Ce qui paraissait difficile, impossible même, est pourtant ce que nous avons vu. Lorsque l'heure est venue pour M. Louis Blanc et pour M. Michelet d'apprécier le rôle des Girondins, ils ont suivi les errements de leurs prédécesseurs.

Après avoir raconté l'exécution de Ver-gniaud et des autres députés de la Gironde traînés avec lui à l'échafaud, M. Louis Blanc s'écrie avec un déchirement de cœur, qui ne sera pas plus grand lorsqu'il sera au pied de l'échafaud de Robespierre : « O deuil qui ne finira pas ! ô révolution ! ô république l ! » Et, arrivé au terme de sa tâche, avec quelle sympathie ne par le-t-il pas des Girondins, dans la Conclusion historique qui ferme son douzième volume ! « J'ai dit, après avoir raconté la proscription des Girondins : La récolution, qu'ils condamnèrent à les tuer, portera leur deuil à jamais. Rien de plus vrai,

1. Histoire de la Révolution française, par Louis Blanc, t. XI, p. 588.

hélas ! Nobles esprits, âmes intrépides, que ne perdait pis la révolution en les perdant ^ ! » — Et plus loin : « L'histoire ne présente rien d'aussi grand que le tableau de Mme Roland saluant, sur l'échafaud, la statue de la Liberté, au moment de mourir pour la liberté et de mourir par elle 2 !» Et encore : « La liberté de conscience ; — les franchises de la pensée ; — l'inviolabilité du loyer domestique ; — l'égalité devant la loi ; — la proportionnalité entre les délits et les peines ; — la vertu et le talent mis au-dessus des privilèges de la naissance : — en un mot, tout ce qui constitue le droit individuel, telle fut la religion pour laquelle vécurent et moururent les Girondins 3. » Que les chefs de la Gironde aient vécu et soient morts pour cette religion, rien de moins vrai, rien qui soit en contradiction plus formelle avec les faits et les documents historiques ; mais là n'est point la question que nous examinons en ce moment, et il nous suffît de constater que M. Louis Blanc accorde aux Girondins une place d'honneur dans son Panthéon.

M. Michelet en parle aussi avec un attendrissement voisin de l'enthousiasme :

Républicains sincères, dit-il, invariables dans la haine des rois, pleins d'immuable foi aux libertés du monde... On voit encore aux Carmes les trois ou quatre greniers qu'y occupèrent les Girondins. Les murs sont couverts d'inscriptions... Toutes respirent le sentiment de l'héroïsme antique, le génie stoïcien. Celle-ci est de Vergniaud: Potius mori quam fœdari... Les faibles Mémoires de Brissot, écrits dans sa longue prison, témoignent du même caractère. On sent un cœur qui ne s'appuie que sur le droit et le devoir, sur le sentim.ent de son innocence, sur l'espoir du progrès et le futur bonheur

1. Hist. de la Révol. française, par Louis Blanc, t. XII, p. 588.

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