Journal des Débats et Décrets, n
LA LÉGENDE DES GIRONDINS ll3
« La plupart des prisons sont maintenant vides, dit Truchon, environ quatre cents pi-isonniers ont été détruits. » Tallien ajoute « qu'il s'est d'abord rendu à l'Abbaye ; que le peuple a demandé au gardien les registres ; que les prisonniers détenus pour l'aflaire du 10 août et ceux pour la fabrication des faux assignats ont péri sur-le-champ; onze seulement ont été sauvés... Le peuple s'est porté au Chàtelet où les prisonniers ont été aussi immolés. A minuit environ, on s'est porté à la Force... L'ordre a été donné au commandant général d'y faire transporter des détachements ; mais le service des barrières exige un si grand nombre d'hommes qu'il ne reste pas assez de monde pour assurer le bon ordre. Les commissaires de la Commune ont fait tout ce qu'ils ont pu pour empêcher les excès, mais ils n'ont pu arrêter \a. juste vengeance du peuple, car nous devons le dire, les coups sont tombés sur les fabricateurs de faux assignats et autres prisonniers qui étaient détenus depuis quatre à cinq ans. Ce qui a excité le plus sa vengeance, c'est qu'il n'y oxait là que des scélérats reconnus. » Le citoyen Guiraud dit : « On est allé à Bicêtre avec sept pièces de canon; le peuple, en exerçant sa vengeance, rendait ainsi sa justice... Les prisons du Palais sont absolument vides, et fort peu de prisonniers ont échappé à la mort. » Et ce délégué termine en signalant un fait important pour l'honneur du peuple : « Le peuple avait organisé dans les prisons un tribunal composé de douze personnes ; et, d'après les registres d'écrou et d'après diverses questions faites aux prisonniers, les juges apposaient leurs mains sur la tête des prisonniers et se disaient : Croyez-vous que dans notre comcience nous puissiom élargir M...? Ce mot élargir était la condamaation. Quand on disait oui, l'accusé était relâché en apparence et il était aussitôt précipité sur les piques. S'il était jugé innocent, les cris de Vive la nation !
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se faisaient entendre, et on rendait à l'accusé sa liberté i. »
Ainsi déposent les délégués de la Commune; et, parmi les députés qui les entendent, pas un seul ne proteste, pas un seul ne délivre sa conscience par un cri, par un mot, par un geste !
Nous sommes au 3 septembre. Les massacres continuent. L'Assemblée rentre en séance à neuf heures du matin. Elle entend la lecture du procès-verbal dressé par ceux de ses membres qui ont écouté si patiemment Guiraud et ses collègues, puis elle reçoit des députations, elle accepte des dons patriotiques, elle délibère sur les moyens de reviser les jugements criminels rendus avant le 14 juillet 1789... Elle ne prend aucune mesure pour réprimer les égorgements qui durent depuis vingt-quatre heures ; il semble qu'elle ait épuisé la veille son courage et son pouvoir, en choisissant ces commissaires à qui les ténèbres n'ont pas permis de voir ce qui se passait !
Que fait pendant ce temps la Commission des vingt et un, cette Commission où siègent Brissot, Gensonné, Guadet, Vergniaud, Condorcet, Lasource, tout l'étatmajor de la Gironde ? Elle s'est réunie sans doute dès le 2 septembre, mais sans rien décider. C'est seulement dans la soirée du 3, que Gensonné vient, en son nom, faire une proposition à l'Assemblée ; il ne lui demande point de se transporter en corps aux lieux où l'on égorge il ne parle même pas des massacres ; à peine son énergie va-t-elle jusqu'à insinuer qu' « il est urgent de rappeler le peuple de la capitale à sa dignité, à son caractère et à ses devoirs »; il conclut en présentant un décret qui prescrit à la municipalité, au Conseil général de la Commune et au comman-
1. Extrait de la Collection générale des décrets rendus par l'Assemblée législative, du 1er septembre 1792 au 20 du même mois, t. II, p. 607 et suiv.
dant général de la garde nationale, de donner les ordres nécessaires pour que la sûreté des personnes et des propriétés soit respectée. Aux termes de son article tinal, ce décret devait être porté dans chacune des quarante-huit sections de Paris par un comirnssaire de l'Assemblée nationale. Le décret est adopté, les commissaires sont désignés... mais il est dix heures du soir, et, sur Tobservation d'un membre qu'il est bien tard, les commissaires ne partent pas i. Les malheureux que l'on égorge à cette heure même dans cinq prisons peuvent attendre !
Dans la matinée du 4, les commissaires, évitant avec soin les prisons où le sang coule, vont porter dans les sections le décret de la veille, et ils reviennent bientôt dans la salle du Manège rendre compte de leur mission. Plusieurs d'entre eux font connaître qu'ils ont été obligés de combattre les calomnies répandues contre la Commission des vingt et un. Vergniaud se précipite alors à la tribune et déclare que ses collègues et lui n'ont qu'une réponse à faire aux calomnies dont on a voulu ternir leur patriotisme, c'est de remettre leurs pouvoirs entre d'autres mains 2.
Devant le sang qui coule, voilà tout ce queVergniaud et ses amis trouvent au fond de leur conscience ; voilà 'out ce que leur inspire le sentiment du devoir et de l'honneur : donner leur démission ! laisser faire î
En résumé, l'Assemblée législative — cette Assemblée où dominent les Girondins — a laissé pendant cinq Jours s'accomplir sous ses yeux les plus abominables massacres sans essajer sérieusement de s'y (.pposer. La Commission des vingt et un, que Brissot présidait et où siégeaient les chefs de la Gironde, n'a l'as osé regarder en face le crime de la Commime ; € lie' a attendu trente heures avant de formuler une