Thiers, t. Vil, p
144 LA LÉGENDE DES (IIRONDINS i
Dès le 10 mars 1792, le plus éloquent de leurs ora- ] teurs n'avait-il pas jeté, du haut de la tribune, ces j paroles, que l'on ne peut relire encore aujourd'hui ; sans voir se dresser dans l'ombre l'échafaud du 21 i janvier : |
De cette tribune, s'écriait Vergniaud, je vois les fenêtres | du palais (les Tuileries) où l'on trame la contre-révolution, ^ où l'on combine les moyens de nous replonger dans les lior- >^ reurs de l'esclavage... Le jour est arrivé où vous pouvez met- < tre un terme à tant d'audace, à tant d'insolence et confondre ] enfin les conspirateurs. L'épouvante et la terreur sont sou- 1 vent sorties dans les temps antiques, et au nom du despo- ; tisme, de ce palais fameux; qu'elles y rentrent aujourdhui :\ au nom de la loi ; qu'elles y pénètrent tous les cœurs ; que \ tous ceux qui l'habitent sachent que la loi y atteindra sans j distinction tous les coupables, et qu'il n'y a pas une seul(3 j tête convaincue d'être criminelle qui puisse échapper à son | glaive ^ j
C'est encore Vergniaud, — et Vergniaud, remar- \
quons-le, n'improvisait pas 2, — qui, au lendemain ;
du 20 juin, à la veille du 10 août, dirige contre \
Louis XVI cet acte d'accusation, dont lapertidie égale -
la véhémence : :
Si le roi vous tenait ce langage, ne seriez- vous pas en droit '] de lui répondre : 0 roi ! qui, comme le tyran Lysandre, avez l cru que la vérité ne valait pas mieux que les mensonges, \ qui avez feint de n'aimer les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait aies braver, était-ce nous défendre ; que d'opposer aux soldats étrangers des forces dont l'infé- i riorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite? i Était-ce nous défendre que de ne pas réprimer un général \
i. Moniteur de 1792, n. 73.
2. « Vergniaud fut peut-être l'orateur le plus éloquent de l'Assemblée. Il n'improvise pas, comme Guadet, mais ses discours préparés, forts de logique, brûlants de chaleur, pleins de choses, étincelanls de beauté, soutenus par un très noble dcbit, se faisaient lire encore avec un grand plaisir. » (Mme Roland, Mémoires, édition Dauban, p. 317).
qui violait la constitution et d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient ?... La constitution \ ous laissa-t-elle le choix des n.inistres pour n^tre malheur ou notre ruine ? Vous htelle chef ue l'année pour notre gloire ou pour notre lunte? Vojs donna-t-elle en.n le droit de sanction, une liste civile et tant de prérogatives, pour jierJ.e constitutionnellem» nt la constitution de l'eaip re ? Non I non ! ho.nme que la générosité de l'empire des Français n'a pu rendre sensible, que le seul amour du despotisme a pu toucher... Vous n'êtes plus rien pour cette constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi *.
Quelle conclusion pouvaient avoir de telles paroles, tombant d'une telle bouche, quelle conclusion autre que le procès du roi ?
Elles étaient d'autant plus graves que les autres orateurs de la Gironde tenaient un langage analogue. Brissot, le chef du parti, s'est vanté, au cours du procès, d'avoir, le premier, proposé de soumettre Louis XVI à un jugement. « Il fallait, a-t-il dit dans sa lettre à tous les républicains de France sur la Société des Jacobins de Paris, publiée à la fin d'octobre 1792, il fallait quelque courage pour hasarder, au milieu de cette assemblée (l'Assemblée législative), l'hypothèse éloquente de Vergniaud sur les crimes du Roi, il en fallait pour tracer le tableau vigoureux des forfaits du roi, pour oser proposer de le soumettre à un jugement. Voyez mon discours du 9 juillet 1792. »
Faisant écho aux discours de Brissot et de Vergniaud, le journal de Condorcet, la Chronique du mois, insérait dans son numéro de juillet 1792, sous ce titre: Encore un conseil à Louis XVI, les lignes suivantes : « Quel que soit le sort qui les attend, les amis de la vérité sont toujours préparés; maisjtoi, demande à tes flatteurs comment Néron, dont le nom seul est une injure, a terminé sa vie ! DemaMe à
l. Séance du 3 juillet 1792 (Moniteur, n. 186).
riUstoire^ qui ose tout dire, comment Charles !«'' a FINI ! Et il avait aussi des vertus domestiques ! »
Si, à cette date de juillet 1792, le ci-devant marquis de Condorcet, déserteur de l'aristocratie, et animé contre l'ancienne société d'une haine de transfuge, aspirait véritablement à voir mettre Louis XVI en accusation, Brissot et Vergniaud se seraient contentés de sa déchéance l. Brissot donnait après coup à son discours du 9 juillet une portée qu'il n'avait point; et peut-être Vergniaud, dans les harangues que nous avons citées, avait-il fait surtout œuvre de rhétoricien. Il n'en reste pas moins qu'avant le 10 août, les chefs de la Gironde avaient, qu'ils en eussent ou non conscience, préparé et rendu inévitable le procès du roi, comme ils avaient préparé et rendu inévitable la révolution du 10 août.
Au lendemain de cette révolution, se voyant débordés par les membres de la Commune, éprouvant, plus encore que par le passé, le besoia de gagner de vitesse sur les Jacobins, ils estiment que le procès du roi leur en fournira les moyens et ils y poussent ouvertement, avant même que la Convention soit réunie.
Maîtres du ministère de l'Intérieur par Roland, ils inondent la France de ces imprimés perfides, distribués sous le titre de Recueil. 1, 2, 3, etc., jusqu'à 15, des Pièces trouvées dans le secrétaire du Roi, dans les papiers de M. Laporte, trésorier de la liste civile, de M. de Montmorin, de M. d'Abancourt, etc. 2. En adressant cette publication à toutes les municipalités, Roland leur écrivait ce qui suit :