‹ La légende des GirondinsChapitre 92 sur 274 · Courrier des départements, n» du 10 janvier · texte numérisé non relu

Courrier des départements, n» du 10 janvier

Le 10 janvier, la Convention dut procéder au choix d'un président et de trois secrétaires. L'élection eut lieu par appel nominal. Vergniaud fut nommé président. Les trois secrétaires furent trois Girondins, Gorsas, Lesage et Bancal, l'intime ami de Mme Roland. De tels votes témoignaient de l'influence qui appartenait à cette date aux chefs delà Gironde; ils étaient véritablement maitres de l'Assemblée, et il dépendait d'eux de sauver ou de perdre Louis XVI. Si donc ils voulaient le sauver, ils n'avaient qu'à se prononcer hautement contre la mort ou à demander, comme le fit Lanjuinais, que la Convention, si elle persistait dans son dessein de juger le roi, suivît du moins la proportion des suffrages exigée par la loi, et que la condamnation, pour être valable, réunît les trois quarts des voix.

Ils n'eurent gai^de d'adopter l'un ou l'autre de ces deux partis, qui l'un et l'autre eussent infailliblement sauvé Louis XVI. Ils déclarèrent que Louis devait être condamné à la peine capitale, ce qui était, il faut en convenir, une étrange manière de le soustraiie à la mort ; et s'ils ajoutèrent que le jugement de la Convention devait être soumis à la ratifcation du peuple, ils firent connaître les motifs auxquels ils obéissaient en cette occasion. Brissot, leur chef, les résumait en ces termes dans son discours du 1" janvier :

Vous devez adopter le renvoi aux assemblées primaires, parce que ce renvoi prouvera aux puissances étrangères que la Convention n'est dirigée par aucun mouvement particulier, n'est entraînée que par des principes d& justice et de grandeur ; — parce que la Convention n'est plus exposée à l'acîusation de corruption, si elle était indulgen e; de cruauté, si elle était sévère, et d'avoir entraîné peut-être une guerre désastreuse;... parce que le jugement, ((uel qu'il soit, sera respecté de tous les partis et en i nposera aux puissances étrangères ; — parce que, dans le cas de jugement à mort, il y a moins de probabilité de guerre, si la nation prononce.

que si la Convention prononçait seule ; — parce que la poss?ibilité de s'attirer p:»r cette mort une nouvelle guerre, fait une loi de consulter la nation : — parce que c'est un hommage rendu à la souveraineté du peuple, et que cet appel au peuple est le seul moyen d'étouller tous les partis i.

De son côté, Vergniaud, dans les notes qu'il avait préparées pour sa défense devant le tribunal révolutionnaire, indique les raisons qui l'ont poussé à demander l'appel au peuple. Voici ce qu'on lit à cet égard sur l'un des feuillets de ce cahier funèbre :

7° Appel au peuple.

Je l'ai voté en 91.

Je ne voulais point la guerre générale ; qu'on put dire : la cause de nos malheurs est dans la Convention *.

On le voit, l'appel au peuple dans la pensée de Vergniaud, de Brissot et de leurs amis, n'avait aucunement pour objet le salut de LouisXVI;il s'agissait pour eux, non de sauver le roi, mais de décharger la Convention, de se décharger eux-mêmes d'une responsabilité redoutable. Ils voulaient pouvoir dire au peuple en lui livrant Louis : C'est à vous d'en répondre ; imitant la lâcheté de Pilate, la surpassant même, car tandis que le procurateur romain disait aux Juifs : « Je ne trouve pas de crime en lui », et encore : « Je suis innocent du sang de ce juste, » les chefs de la Gironde répétaient à l'envi : « Louis est couvert de crimes ; Louis a mérité la mort 3 ! »

1. Journal des Débats et des Décrets, rédigé depuis le 10 août 1792, par J.-B. Louvet, N» 107.

2. Un cahier formé par deux feuilles de papier coupées, pliées en quatre et soigneusement cousues. Archives nationales, dossier des Girondins, W. no 292, 2* section. — Vergniaud, par C. Vatel, t. II, p. 255.

3. Un contemporain, qui assistait aux séances du procès de Louis XVI, Lacretelle le jeune, écrivait, quelques années après: « Le flegme cruel avec lequel les Girondins répétaient:

Comme Klate, d'ailleurs, ils savaient bien que le peuple ne ferait pas grâce. L'exécution de Louis XVI est un crime tellement monstrueux, que les honnêtes gens sont volontiers portés à croire que la nation ne s'en serait point rendue coupable, si elle avait été appelée à se prononcer sur le sort du roi. La plupart des historiens, et les liistoriens royalistes les premiers, ont donc admis comme un fait incontestable que l'appel au peuple, s'il eût été voté par la convention, aurait eu nécessairement pour résultat de sauver Louis XVI. C'est là une illusion, honorable sans doute, mais qui ne résiste pas à un examen un peu attentif des faits. Il est bien vrai que le jeudi, 17 janvier 1793, après que le président eut déclaré que « la peine prononcée contre Louis Capet était celle de mort », M. de Sèze donna lecture d'une déclaration par laquelle Louis XVI « interjetait appel à la nation elle-même du jugement de ses représentants. » Gardons-nous d'en conclure que Louis XVI et ses amis fondassent sur l'appel à la nation un sérieux espoir. Louis XVI s'était d'abord refusé à signer cette déclaration rédigée par Tronchet,et ses défenseurs avaient dii insister auprès de lui pour qu'il ne les empêchât pas de se sernr de tous les moyens légaux. La condamnation une fois prononcée, il ne leur appartenait pas de négliger une dernière chance de sauver leur auguste client, si faible qu'elle fût. Que cette chance tut bien faible à leurs yeux, on en demeure convaincu lorsqu'on lit l'adresse à tous les citoyens français, compi^sée, en vue de cet appel à la nation, par André t'iiénier, qui eut l'honneur d'être associé aux eftbrts de Malesherbes, de Tronchet et de de Sèze, et d'être le quatrième défenseur de Louis XVI. Dans cet écrit,

Louis a mérité la mort y avait quelque chose de plus sinistre encore que les déclamations et les cris forcenés des Jacobins. » {Précis historique de la Révolution française. Convention nationale, p. 145. — 1803).

166 Ik LÉGENDE DES GIRONDINS

destiné surtout aux habitants des campagnes, le noble et généreux poète ne peut se défendre de laisser entrevoir les craintes que lui inspirent la timidité et la négligence des honnêtes gens, l'audace et l'activité de leurs adversaires.

J'ajouterai, écrivait-il, pour ceux qui n'en veulent point à la vie de Louis et de sa famille, que c'est surtout parmi eux qu'on doit craindre qu'il ne se trouve nombre d'hommes négligents ou timides. Ceux qui ont ou, du moins, qui professent l'opinion contraire, ceux qui n'ont que des arrêts de mort dans le cœur ou sur les lèvres, ceux-là (j'en atteste l'expérience du passé), ceux-là, n'en doutons point, se rassembleront les premiers et aussi nombreux qu'ils le pourront. Et puissent les assemblées n'avoir pas même à lutter contre leur influence, non-seulement insidieuse et secrète, mais visible et tyrannique ! Car, pour la honte et le malheur de l'espèce humaine, les passions haineuses et malfaisantes sont plus actives et plus hardies que le désir du bien et l'amour de l'humanité et des lois '.

Ces paroles d'André Chénier demeureront, hélas ! éternellement vraies ; mais leur vérité n'apparut jamais plus éclatante qu'à l'époque même où elles furent écrites, et les historiens qui estiment qu'elles auraient reçu un démenti, si le jugement de la Convention avait été soumis à la ratification populaire, ne tiennent compte ni de la faiblesse des gens de bien en temps de révolution ni des circonstances au milieu desquelles le vote aurait eu lieu.

Est-ce que, depuis cinq mois, l'opinion n'était pas travaillée contre Louis XVI, dans les départements aussi bien que dans la capitale, par les journaux, par les pamphlets, par les discours prononcés à la tribune de la Convention, par les Opinions imprimées

1. Cet écrit d'André Chénier a été publié, pour la première fois, en 1840, d'après le manuscrit. — Voy. Œuvres en prose d'André Chénier, édition de M. L. Becq de Fouquières, pages 279 et suiv.

et distribuées à profusion, par les harangues sans nombre dont retentissaient chaque soir les sociétés populaires ? Les Girondins, comme les Montagnards, n'avaient-ils pas usé de tous les moyens à leur disposition pour persuader au peuple que Louis le Dernier était un monstre, noir de crimes et altéré de sang ? Le ministre Roland n'avait-il pas adressé, le 1" septembre 1792, à toutes les municipalités de France, une circulaire dans laquelle on lisait :

Il faut qu'il n'y ait pas un seul Français qui ne connaisse ces pièces (les pièces trouvées aux Tuileries dans la journée du 10 août, et dont la garde avait été confiée au Comité de surveillance de la Commune de Paris, c'est-à-dire à Marat et à ses dignes amis !). Il faut qu'au moment où l'opinion publique devra prononcer, elle soit, s'il est possible, complète, générale, unanime... Conformément aux intentions de l'Assemblée nationale, de nombreux exemplaires de toutes les lois et de toutes les pièces relatives aux grandes découvertes du 10 août, se répandent en ce moment dans les départements. Mais les formes actuelles de la distribution tendent malheureusement à la concentrer parmi ceux qui ont le temps ou les moyens de lire ; et comment s'assurer que la lumière et la vérité parviennent jusqu'à ces hommes précieux à qui le défaut de moyens et la continuité de leurs travaux enlèvent tant d'occasions de savoir ce qui se passe et de juger avec discernement des intérêts de la chose publique ? Ce sont eux cependant qu'il est pressant d'instruire... Invitez le peuple à se rassembler dans les jours destinés à se reposer de ses travaux journaliers; qu'il se nomme des lecteurs pris dans son sein, qui lisent périodi.juement et à haute voix toutes les pièces de conviction et d'instruction que l'Assemblée nationale et le gouvernement répandent dans l'empire. Qu'ils soient les dépositaires de ces écrits utiles, qu'ils en répandent souvent la lecture, qu'ils y joignent celle des papiers périodiques *...

Les instructions du vertueux Roland avaient été suivies, et il ne se pouvait pas que les hommes du peuple, les habitants des campagnes eux-mêmes n'eussent subi l'influence des mensonges et des

Page 1