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une femme fort épaisse, aux formes aftaissées, aux joues un peu flasques et au regard presqu'éteint. Elle trottait menu^ circulant dans la maison et s'occupant d'assurer an grand homme, qui vivait de quelques friandises, une cuisine raffinée qui pût lui plaire et nourrir le pur esprit qu'il prétendait être.
Ccitaines lettres de Voltaire écrites avec celle gaîté jeune, ce tour vif et spirituel qui napparliennenl qu'à lui, sont vraiment bien amusantes à lire, lorsqu'il esquisse le portrait de sa nièce et établit une comparaison entre lui — une ombre errante et pensante — et elle — une masse lourde et inerte
Mme d'Epinay qui, pendant son séjour à Genève, a eu l'occasion de voir souvent Mme Denis et qui avait assez de finesse d'esprit pour pénétrer tous les petits travers de la compagne du patriarche, a, dans une lettre écrite à Grimmet reproduite dans ses Mémoires tracé d'elle le très amusant portrait que voici :
" La nièce de Voltaire esta mourir de rire. C'est une petite grosse femme toute ronde, d'environ cinquante ans, femme comme on ne lest point, laide et bonne, menteuse sans le vouloir et sans méchanceté, n'ayant pas d'esprit et en paraissant avoir, criant, décidant, politiquanl, versifiant, raisonnant, déraisonnant et tout cela sans trop de prétentions et sans cho([uer personne; ayant f)ar-dessus tout un petit vernis d'amour masculin qui perce à travers la retenue qu'elle s'est imposte. Elle adore son oncle en tant qu'oncle et en tant qu'homme. Voltaire la chérit, s'en moque et la n'îvèrc. En un mot, celte maison est le refuge de l'assemblage des contraires et un spectacle charmant pour les spectateurs. »
Helenons deux traits de cette esquisse si finiment observée : « Elle était femme comme on ne l'est point; » — « elle avait un petit vernis d'amour iiiascu-
lin qui perçait malgré sa retenue. » Nous allons voir que Mme d'Epinay avait été perspicace et avait justement apprécié la nature un peu complexe — si nous l'en croyons — de la dame de Ferney.
En somme, cette chair épaisse donnait asile à une intelligence aiguisée, à une pratique des affaires fort entendue, à une intensité de vie qui se manifestait tous les jours, et Voltaire, malgré tout son esprit subtil, paraît s'être laissé facilement tromper par celte masse qu'il croyait être « lourde et inerte ». Elle jouait la tragédie et lorsque son oncle faisait représenter sur la scène de Ferney soit Mahomet, soit rOrphelin de la Chine, elle avait un rôle à remplir et s'en acquittait de manière à s'attirer les éloges du public peut-être indulgent qui assistait à ces fêles de lespril. Elle avait été assez habile pour tirer de son oncle loul le meilleur parti possible : elle avait oiitenude lui qu'il lui fil don d'une importante créance qu'il avait surle duc de Wurtemberg et dont, en 1768, il n'était pas encore remboursé. Or, en femme forl entendue, elle avait été consulter unhomme d'affaires pour s'assurer que l'acte de donation était régulier el que le débiteur serait bien tenu de lui délivrer le montant de sa dette. Cette consultation lui révéla un fait grave : l'acte était mal rédigé et se trouvait ainsi sans valeur à son égard. Elle pouvait craindre que le duc de Wurtemberg ne consentit pas à la payer. Du lui avait indiqué le moyen de remédier à ce grave inconvénient : il s'agissait de décider Voltaire à faire une nouvelle donation, régulière cette fois. Elle n'osait pas tenter elle-même auprès de son oncle une démarche aussi délicate ; mais elle connaissait à Col- Miar \in avocal du nom do Dupont à qui, de Paris, elle écrivait le 9 juillet 176S ; « Heureusement, vous verrez par la consultation qu'il y a de la ressource
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si mon oncle veut se prêter. Je ne doute pas qu'il ne le fasse si l'on lui propose. Je connais son cœur et sa faconde penser. Je lui ai les plus grandes obligations. Je suis très sûre qu'il ne voudrait pas me retirer un bienfait pour faire son héritier le duc de Wurtemberg. Malgré cela, je ne saurais me résoudre à lui en parler'. >) Il semble que cette lettre n'est pas trop mal tournée et est, somme toute, assez habile. Un y lit clairement inditpiée celle insinuation qui dénote un esprit assez suljlil : la consultation indique le moyen à employer; moi, je n'ose pas le proposera mon oncle. Veuillez donc vous en charger. Je connais ses intentions à mon égard ; vous réussirez certainement. L'histoire ne dit point si, en effet, elle réussit dans ses négociations, mais ce que l'histoire dit, par exemple, c'est que Mme Denis, toute sœur qu'elle fût de l'abbé Mignot qui, à sa dernière heure, s'efforç;a de convertir le i^bilosophe impénitent, ne sut pas résister à l'entraînement du milieu étrange dans lequel elle vivait ; elle éprouva le besoin de se consoler de son long veuvage et Ferney, avec l'adhésion de Voltaire, donna l'hospitalité aux nombreux amants de cette femme, respectable par son âge seulement. Laide, grosse comme un muid, et d'une mauvaise santé, dit Bachaumont, veuve d'un commissaire des guerres, maîtresse de l'Allemand Greff, de son oncle lui-même, puis de Caraccioli, du marquis de Ximenès, de Baculard d'Arnaud, de Collini, du major de Constant, elle se remaria à soixante-huit ans avec un certain François \ ivier, riche à trente mille livres de rentes, estropié d'un bras, ayant cincpiantc-huit ans et en paraissant trente de moins qu'elle. Fl vraiment, Mme d'i'jpinay avail vu jusie, lorsqu'elle disait que
1. NnKi,('.iiAiiA\ AV, Bulletin d'autographes, •ity\iWmhK l'Ja'j,!!" 5.5008.
Mme Denis était femme comme on ne l'est point, lorsqu'elle apercevait ce petit vernis d'amour masculin qui se manifestait très nettement. L'un de ses fidèles, le marquis d'Adhcmar, fllsdugrand maréchal du roi Stanislas, finit par devenir gênant ; sa famille dut s'occuper de mettre fin à des relations par trop compromettantes. 11 était difficile de s'adresser directement à Voltaire ou à sa nièce, les négociations de celte nature se traitant d'habitude par intermédiaire. Ce fut la Margrave de Daireuth, la sœur de Frédéric II, l'amie du philosophe, qui consentit à se charger d'amener la ru]ilure désirée. Elle écrivit à Aoltaire qui lui répondit le 19 décembre ly.'io en lui ]>romettant de faire tous ses efforts pour déterminer le marquis d'Adhémar à se fixer à la cour de Baireuth. Les efforts du grand homme furent d'ailleurs couronnés de succès et le tenace amant de l'épaisse Mme Denis entra au service de la Margrave'.
Voilà la vie peu patriarcale que menait celui que l'on a appelé le Patriarche de Ferney. Voilà l'homme devant qui tous les esprits forts s'inclinent non point parce qu'il a été tout à la fois un savant, un historien, un poète épique et tragique d'une haute valeur, parce qu'il a été doué d'une intelligence supérieure, ce qui est incontestable et incontesté, mais uniquement parce qu'il a été le grand prêtre de l'impiété; et celte sorte d'adoration superstitieuse prenait parfois une forme presque religieuse. Le comte de Villevieille qui fut l'un des témoins de l'horrible mort de Voltaire dont les détails répugnants viennent de nous être révélés par une publication récenle- écrivait le 1''' mars 1818 à son ami .laccdisen |)our lui pi'oposer
1. C.alalmjue (/<■ la rciilc irmilui/rap/ifs Boivl, ii" 72:i.
2. \'ollaire niuuranl, par l'iii-:i)Kiiic L.\ciitvi!E. Paris, Chainiiion.