VOLTAIRE ET M"" DENIS
de vonir à Paris on môme temps que Decroix . « Nous y formerions un triumvirat voltairien qui se rassemblerait quelquefois chez Belle et Bonne — (la marquise de \ illelte) — pour y chanter les litanies du grand homme. Sa brillante fécondité en ferait les frais. Belle et Bonne serait la prêtresse du Temple et nous donnerait le ton '. » Il est cependant impossible d'oublier que Voltaire a étalé devant la société de son temps le scandale de sa vie privée; qu'il a vécu sans dignité, sans avoir le respect de sa demeure pas plus que de lui-même ; qu'il a infligé aux Français la honte de voir Jeanne d'Arc cyniquement bafouée et que, s'il a été un grand homme de lettres, il n'a point été un grand caractère.
Il a suivi les mœurs de son temps, dira-t-on peutèlre; c'est la société tout entière qu'il faut incriminer et non pas lui tout seul. Soit; qu'on abandonne alors la prétention de faire de Voltaire le réformateur des mœurs du dix-huitième siècle, l'initiateur d'une civilisation nouvelle, un philosophe, en un mot, dont la mission consiste à conduire les peuples vers la lumière, vers la vérité, vers la liberté et aussi vers l'honnêteté, vers la pratique des devoirs qui font chez les nations, les Ames fortes et saines. Car il n'est point un philosophe dans le sens propre du mot, celui qui s'attache à ruiner la foi religieuse, à supprimer les pratiques qui forlilient cette foi; il n'est qu'un homme enllé de vanité, que le sensualisme et la débauche ont rendu incrédule et, s'il s'elTorcc de recruter des disciples à sa fatale doctrine, d'entraîner ■h sa suite vers le scepticisme ou même vers l'athéisme le peuple qui écoule sa voix, il est le contraire du philosophe, car il enseif^m; le contraire de la sagesse.
1. Niii;i. C.iiAFiAVAV, r.iil. dr la ihwiIc il'aiil., ilu 2.". iiiars IllO:!,
Benjamin Gonslant disait dans ses Sourenirs que le sentiment religieux est une faculté inhérente à l'homme. Qu'il est absurde de prétendre que la fraude et le mensonge aient créé cette faculté. « On ne met rien dans l'àme humaine, dit-il, que ce que la nature y a mis; les persécutions, les abus d'autorité en faveur de certains dogmes peuvent nous faire illusion à nous-mêmes et nous révolter contre ce que nous éprouverions si on ne nous l'imposait pas. Mais dès que les causes extérieures ont cessé, nous revenons à notre tendance primitive. » Qu'a donc fait Voltaire, sinon chercher à détruire le sentiment religieux, « celte faculté inhérente à l'homme ; à faire admettre que la fraude et le mensonge ont créé cette faculté; ce qui est absurde? » Quand on songe que celui qui a prêché de semblables doctrines a donné en même temps le scandaleux spectacle de son immoralité, on peut admirer l'incomparable écrivain, on doit mépriser le mauvais citoyen.
Diderot qui n'apparlenail pas à la haute société du dix-huitième siècle, qui était un plébéien à l'abri des vices dont était corrompue l'âme des grands, va sans doute, nous donner la preuve que la vertu est un dos attributs des simples; que c'est surtout dans !<• p('U|)I(' ([u'on a pu rencontrer, à cette époque, des cd'urs haut placés, des consciences droites, des volontés affirmées dans le bien, ne s'écarta nt jamais de la voie dictée par le devoir, {{ludions la vie de ce philosophe, l'esprit le plus puissant d(^ tous ceux aux([u('ls on atlriliue une inlluencc pré|)t)ndéi'anle sur les événemenls qui ont amené le grand mouvenicnl de 17^9.
DIDEROT ET m"' VOLAND 71
Diderot était une intelligence rare. Tout à la fois, mathématicien, physicien, géomètre comme d'Alembert, historien, critique d'art très entendu, bien qu'avec des idées préconçues, philosophe — ce dont surtout il se faisait glaire — il pratiquait en matière religieuse le scepticisme poussé à ses dernières limites. C'était le raisonnement fait homme. Il ne prenait pas la plume, il n'ouvrait pas la bouche qu'il ne posât immédiatement les prémisses d'un syllogisme dans lequel il encerclait son contradicteur ; il poursuivait son idée par une série de déductions à la suite desquelles, comme le coq vainqueur, il chantait victoire, claironnant son incontestable supériorité. Pas modeste, par exemple ; il est peu d'hommes qui aient eu d'eux-mêmes, une opinion plus haute et on peut s'assurer en lisant sa correspondance que toutes les fois qu'il se met en parallèle avec qui que ce soit, il en profite pour se proclamer, lui, un honnête homme.
Une telle tournure d'esprit, un égoïsme aussi absolu ne lui attiraient pas beaucoup de sympathies ; il eut très peu d'amis et se brouilla avec presque tous. Rousseau, d'Alembert n'ont pu vivre avec lui ; Falconct dut le quitter après avoir été blessé dans son amour-propre par des appréciations un peu trop brutales ; le comte de CaylUs, le célèbre antiquaire, ne pouvait le supporter et, un jour que chez Mme Geoffrin, on lui demandait des nouvelles du ]ihilosophe, il répondait en haussant les épaules: « Diderot! il est de ces b... qui ne peuvent pas mourir. » D'Holbach à qui le liait une communauté d'idées antireligieuses, (Irimm avec lequel il collaborait pour la r(''daction (\('. la Correspondrincc UHrraire, furcnl les seuls (|ui lui restèrent fidèles.
Cet homme d'un esprit vraiment supérieur, qui se posait volontiers en modèle, (|ue certains auteurs
modernes sont assez disposés à considérer comme le chef de l'école antireligieuse toule-puissante aujourd'hui, manquait d'esprit de conduite. Il n'avait pas la force d'àme, la volonté énergique qui permettent de lutter avec succès contre ses passions ; c'était un sensuel et, comme tous ceux qui ne .savent pas résister à celte sorte de fureur, la plus impitoyable de toutes, il s'était débarrassé de la foi et en même temps des pratiques religieuses gênantes pour la vie libre de toute règle morale qu'il entendait mener.
Dans l'atelier de coutellerie où il naquit, à Langres, ses parents donnèrent à leurs enfants une éducation sérieuse. Son frère entra dans les Ordres, l'une de ses sœurs prit le voile, la seconde, restée fille, consacra ses soins à son frère l'abbé. Ouant à lui, sa foi était tellement vive, qu'il pensa entrer aux Jésuites. Après un court noviciat, il y renonça, vint à Paris, et fut admis comme professeur dans un collège ecclésiastique. C'était la voie que suivaient presque tous ceux qui, à cette époque, étaient tourmentés par le désir d'écrire. La vie de Paris exerça sur son esprit son habituelle séduction ; lorsque les passions se révélèrent, la foi disparut.
Sa jeunes.se fut séduite par les cliarmes de .Mlle P>abuty. Elle exerça sur lui, pendant assez longtemps, une réelle influence ; aussi habile que jolie, elle sut le retenir auprès d'elle. 11 en fut tellement épris qu'il songea sérieusement à l'épouser mais, la volage se fatigua de celte affection ti-op grave ; elle abandonna son adorateur et alla oll'rir ses charmes à un auin' grand homme, le peintre Greuze qui, plus heureux que son prédécesseur, parvint à l'épouser. Plus heureux ! c'est vraiment une détestable manière de dire, car ce pauvre (îreuze (jui l'a si amoureusement peinte dans la plupart de ses tabh-aux fut, l)ien entendu, le