‹ La légende des "philosophes"Chapitre 14 sur 70 · DIDEROT ET M · texte numérisé non relu

DIDEROT ET M

se produisit pour les Bijoux indiscrets qui n'ajoutèrent rien à la gloire littéraire de leur auteur.

Les Pensées philosophiques furent la cause, pour Diderot, d'un gros déboire. Cet ouvrage était — estil besoin de le dire — conçu dans un esprit nettement antireligieux et contenait des aphorismes qui avaient produit une fâcheuse impression. Le Parlement lit saisir l'ouvrage, l'examina et, par un arrêt du 7 juillet ly/jG ordonna qu'il fut brûlé en place de Grève et que l'auteur fût enfermé à \'incennes. Il y resta quel({ues mois. Chateaubriand, dans XesMémoires d'outre-tombe, raconte que Rousseau vint visiter le lirisonnier, se jeta dans ses bras en pleurant et que Diderot s'écria : — « Voyez comme mes amis m'aiment! » A sa sortie de Vincennes, il put constater qu'il eh était tout autrement de ses amies. Mme de Puisieux avait profité de son absence forcée pour l'abandonner et prendre un autre amant. Il en souffrit, il en pleura, mais il oublia et revint à son intérieur oii il retrouva une femme admirable d'affection, de dévouement, de mansuétude, une enfant à lii(|uelle il put consacrer tous ses instants de liberté. Il obtint son pardon ; avec les travaux de VEncijclopédie qui l'absorljaient, le calme, la vie régulière étaient revenus; il semblait que le passé avait fui à tout jamais, lorsque Mme Diderot eut la fAcheuse idée de faire un nouveau voyage à Langrcs où l'appelait une maladie de son beau-père. Son mari, toujours volage, en profita pour aller trouver Mlle Voland, lille (h; l'iiu (les libraires associés pour éditer l'Encyclojiédie. Il avait alors ^i ans et cette liaison dura jusqu'à sa moi't !

11 dut certainement échanger un grand nombre de bîltres avec Mme ilo Puisieux. Rien ne nous a été conservé de celte correspondance. .Mais, avec JMIIc

N'oland, c'était un continuel va et vient chez Damilaville, l'ami de Voltaire, qui consentait à recevoir de l'envoyeur et à faire remettre au destinataire les missives journalières que s'adressaient les amoureux, car détail économique et amusant, Damilaville, premier commis au bureau des vingtièmes, jouissait du privilège de détenir le cachet du contrôleur général des finances et de contresigner les paquets qui sortaient de son bureau. Il avait — suivant une expression administrative de nos jours — la franchise postale et, il s'en servait pour faire parvenir franches de port, toutes les lettres de ses amis. Comme Diderot, Voltaire n'hésita pas à user de cet excellent moyen de faire circuler ses lettres à bon compte'.

Nous l'avons, cette correspondance; elle a été retrouvée ; MM. Assezat et Tourneux l'ont publiée dans leur édition des œuvres complètes du philosophe. Hélas ! — pauvre grand homme ! — Peut-être eùtil mieux valu pour sa mémoire que, comme celle avec Mme de Puisieux, elle eût été détruite. Non pas qu'elle ne contienne des pages extrêmement intéressantes, précieuses pour l'histoire de la société de son temps, de même que des envolées philosojdiiqucs — peutêtre vaudrait-il mieux dire antireligieuses — accompagnées de ses éternels raisonnements qui devaient bien fatiguer sa lectrice ; non pas qu'elle ne fourmille de détails très familiers sur ses maux d'estomac on d'entrailles, et surtout sur les indigestions qui le clouaientau lilpendanthuitjours, pour avoir tropgloutonnement dîné au (jrandval chez d'Holbach, en tenant tête à cette extravagante Mme d'.\ine, belle-mère du bai'on, la femme aux propos les plus libres de tout Paris, il y raconte certaines scènes dont Mme d'Aine

I. i'.c l'ait est racoEiti' p.u- .1. TiisclicrcMU dans siui ('(lilinii dos Œuvres de Dideiol.

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faisait les frais, certaines discussions (jui occupaient les soirées dans ce salon, où se pressaient autour d'elle sa famille et ses invités, qui font un peu rougir parla crudité des mots, mais n'en sont pas moins amusantes. Il y donne des nouvelles de sa santé ; nous apprenons qu'il usait fréquemment de purgatifs et môme de l'instrument cher à Molière ; qu'en 1706 il subit une crise sérieuse qui alarma tout son entourage. Grimm écrit le 94 janvier de cette même année au marquis de Castries : « M. Diderot est très sensible à l'honneur de votre souvenir; il a été fort incommodé il y a quatre mois et nous a beaucoup inquiétés. Il est au lait pour toute nourriture qui lui réussit parfaitement bien '. » Diderot lui-même écrit dans le même temps à son ami l'abbé Lemonnier qu'il verse du lait sur sa poitrine inllammablc mais que l'incendie se renouvelle à chaque quart d'heure ; " malgré cela — ajoute-t-il, faisant allusion aux théories de Rousseau sui' la vie sauvage — je n'aime ni le gland, ni les tanières, ni le creux des chênes. Il me faudrait un carrosse, un appartement commode, du linge fin, une fille parfumée et je m'accommoderais volontiers de tout le reste '-. » Voilà qui vient corroborer les détails qu'il donne à Mlle Voland dans sa correspondance et qui prouveque, malgré ses souffrances, il se laisse encore bercer par un doux épicurisnie. 11 est juste d'ajouter que, revenu à la santé et soustrait par conséquent aux hallucinations d'une imagination surexcitée, il écrit sur un ton beaucoup plus calme le billet suivant à un ami : « La bienfaisance est toujours récompensée. Je vous salue, je vous cMibrasse, et je vous souhaite du repos et de la santé;

1. Ciilaloguc de la vente liovcl, n° 7.52. ii. Catalogue de lavente Bovet, n" 531.

du repos sans lequel on ne jouit guère de la sanlé ; de la sanlé sans laquelle on ne jouil guère du repos ; un bon lit et une bonne conscience '. »

Mais, cette bonne conscience qu'il souhaite si bien aux autres, comment pourrait-il se flatter de l'avoir? Marié, père d'une enfant qu'il dit aimer profondément, parvenu à un moment de la vie où les folies ne sont plus permises, il s'éprend follement d'une femme, et quelle femme ! Iidelligente à coup sûr, mais physiquement bien peu faite pour inspirer une telle passion. Grande, maigre, osseuse, point belle, enlaidie encore par des lunettes dont sa mauvaise vue l'oblige à se servir, pas jeune non plus, elle vivait avec sa mère, avec sa sœur mariée. Diderot qui n'avait pas complètement abandonné le foyer conjugal venait s'installer de temps à autre, soit à Paris, soit à la campagne dans ce milieu où l'on n'épiouvait pour lui que de l'admiration et, chaque fois qu'un séjour au Grandval, à la Chevrette, ou même à Paris dans son domicile si souvent délaissé, le séparait de cette amie si chère, cet homme de hb ans souffrait mortellement, élail torturé par des désirs inassouvis, se roulait sur sa couche, poussait des cris, appelait sa maîtresse, et il le disait, et il l'écrivait, car presque toutes ses lettres, dans leur plus grande partie sont remplies de gémissements, d'appels désespérés, de caresses rêvées, de baisers envoyés. Je ne crois pas que jamais un homme se soit à ce point ridiculisé. Les premières lettres lues vous laissent une certaine âprelé de goût, comme un fruit un peu vert et, on est tenté d'y revenir par une sorte de curiosité malsaine, mais à la longue, l'ennui vous prend, l'agacement de lire toujours les mémos sottises

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