DIDEROT ET M"" VOLAND
et aussi le dégoût lorsqu'oa songe que ce prétendu sage, ce philosophe qui pi-ône sans cesse son honnêteté et sa vertu n'a même pas la force de résister à la passion, d'imposer un frein à ses sens, ne sait pas se maîtriser, n'a aucun esprit de conduite. Et il a la prétention de diriger les autres, de leur montrer la voie à suivre pour arriver au bonheur ici-bas ! Il est vrai que sa doctrine est bien simple. Dieu existe mais l'homme n'a nul besoin des pratiques ridicules de la religion, des mensonges des prêtres pour l'adorer. 11 peut l'adorer seul, suivant la loi de sa conscience ; c'est tout. Il n'est pas bien difficile d'être philosophe à ce prix et on comprend à merveille que Diderol, décidé à mener cette existence contraire à tous les principes de la plus simple morale n'ait pas hésité à traiter de mensonge les lois de la religion, à s'en débarrasser comme on rejette un objet qui fatigue oX qui gêne.
Plus tard, alors qu'il s'acheminait vers sa soixantedixième année, il était un peu revenu des folies de ce monde et en faisait l'aveu à Mme Necker dans celte lettre écrite vers 17S0 et qui mérite dêlre citée tout entière.
« C'est moi, lui dit-il, je ne suis pas iiïort, cl quand je serais mort, je crois que les plaintes des malheureux remueraient mes cendres au fond du tombeau. Voilà une letlrc d'un homme qui n'est pas 1res personnel et qui sera toute pleine de .le. .le jouis d'une santé mcilli'ure qu'on l'a à mon âge ; loules les passions qui tourmentent m'ont laissé en s'en allant une fureur d'étude telle que je l'éprouvais à trente ans ; j'ai une femme honnête que j'aime et^à qui je suis cher car qui grondera-t-ellc quand je n'y serai plus .' S'il y eut jamais un père heureux dans ses enfants, c'est moi. .l'ai tout juste la somme qu'il me faut tant
que j'aurai des yeux pour me passer de bougie et ma femme des jambes pour monter et descendre un quatrième étage ; mes amis ont pour moi et j'ai pour eux une tendresse que trente années d'habitude ont laissée dans toute sa fraîcheur. Eh bien ! direzvous, avec tout cela, que manque-t-il donc à votre bonheur! Ce qu'il y manque? Ou une âme insensible ou le coffre-fort d'un roi dont les affaires ne soient pas dérangées. Avec une àme insensible, ou je n'entendrais pas la plainte de celui qui soullre, ou je n'en soufîrirais pas en l'entendant. Avec le coffre-forl, je lui jetterais de l'or à poignée et j'en ferais un reconnaissant ou un ingrat à sa discrétion '. »
\oi\h de la saine philosophie. Il est fâcheux que Diderot s'en soit avise'; un peu tard. Malgré soi on songe au diable devenu vieux. Certes il peut se llatler que la vie. lui a été douce. Que de braves gens n'ont jamais eu le bonheur dont il reconnaît avoir joui et dont, somme toute, il était si peu digne !