‹ La légende des "philosophes"Chapitre 2 sur 70 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

la vraiiiienl haute société de leur temps, pour atteindre — mais profondément par exemple — le monde delà finance, le monde des fermiers généraux, venus de rien à l'opulence, et qui n'ayant ni passé ni traditions, était tout préparé à subir l'empreinte profonde des idées nouvelles, — les philosophes avaient produit sur la foule même, sur la petite noblesse, sur la bourgeoisie, sur le nondjreux personnel judiciaire, depuis les plus subalterm^s employés des justices inférieures jus(iu'au.\ membres des Parlements, surtout du Parlement de Paris, une impression prQfoji^de.

Ce n'était pas tant Diderot, trop raisonneur pour [daire aux masses ; d'Alembcrt, d'allure trop scientifique pour être bien compris ; d'Holbach, de tournure vraiment trop philosophique pour être suivi sans lassitude par des esprits peu habitués aux obscurités métaphysiques, que Rousseau qui avaient su plaire.

Rousseau avait trouvé la forme qui convenait pour veliiculer dans les cerveaux du dix-huitième siècle, les formules et le système philosoj)hiques. Son style était facile, enveloppant noblement l'idée, la portaiit )us(|u"à l'esprit dans une période habihîment cadoncée, presque musicale, harnioineusej c[iii la rendait pour ainsi dire sensible et la faisait facilement rçtenir.'La Forme du roman qu'il avail souvent adoptée avait séduit les lecteurs qui s'intéressaient aux péripéties de l'action, qui suivaient avec fièvre le développement des caractères, qui s'éprenaient de Julie, ou s'identifiaient avec Emile pour étudier les principes de l'éducation nouvelle que le philosophe avait fondée sur la pure loi de Nature.

J^usseau devint une idole^eL bien (pi'ii n'eut pas l'esprit puissant de t)iderot, ni la méthode scientifique de d'Alendicrt, c'est lui (pii fut le vérilablej)ropagateur de la Pliilosophje et ç^l de lui surtout que

peuvent^se dire issus tous ceux £ui^, plus taid.jMit conduit la F'rance vers des destinées que, ni le uiaLtrÊj ni les disciples n'avaient prévues.

Malgré cette influence indéniable que les philosophes — Rousseau surtout, — surent prendre sur la masse des esprits, on reste confondu devant la facilité avec laquelle les nouveautés philosophiques, les audaces anti-religieuses, les conceptions sociales les plus hardies ont pu passer des œuvres de Voltaire, de Diderot, de Rousseau dans l'àme de la nation, être absorbées par elle avec une inconcevable avidilc, la transporter presque malgré elle jusqu'à cette crise tout à la l'ois jjolitiquc, sociale et religieuse, qui s'appelle la Révolution..

Il ne faut pourtant pas oublier que les commotions qui bouleversent les Etats, qui modifient profondé' ment les mœurs des peuples ont toujours des causes lointaines.\Pas plus que la vie ne naît de la matière inerte par un phénomène de génération spontanée, les grandes idées nécloscnt dans le cerveau des hommes sans qu'ait été déposée la semence et préparé le terrain dans lequel elle doit germer^ Ce serait une erreur de croire que les conceptions si osées de Diderot sur le l'ait de la religion, que les théories sociales et humanitaires de Rousseau se sont subitenu-nl révélées à leur intelligence sans qu'il y eût eu chez eux uni' préparation jjréalable, résultat d'une lf)ngue incubation. \()n jieut dire que ces idées couvaient depuis longtemps, jetaient parfois des éclats de braise qui se rallume pour s'éteindre presqu'aussilôt, se répandaient à iiidIs couverts dans les conversations et n'attendaient que la venue d'esprits assez audacieux pour s'en emparer, pour les répandre à Iravers un public préparée les connaître, curieux d'entendre enlin développer ces théories nou\elli's (jui

INTRODUCTION* r,

devaient, pensait-il, donner l'essor à toutes les libertés^

Or, il faut avoir le courage de l'avouer: La marche normale du peuple français dans la voie de la civilisation et du progrès devait fatalement aboutir — en' dehors même des circonstances qui l'ont si singulièrement favorisée — à la crise libérale de ly'^g. La tiédeur religieuse, bientôt transformée en indilTérence au temps de la Monarchie, — peut-être même par sa faute — devait faciliter la pénétration dans les esprits des idées philosophiques, principes morbides qui envahirent bientôt l'organisme tout entier et nous conduisirent à l'effondrement où devait s'abîmer l'i'sdifice si péniblement élevé par les siècles.

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