‹ La légende des "philosophes"Chapitre 3 sur 70 · COUP D ŒIL SUR LE PASSÉ · texte numérisé non relu

COUP D ŒIL SUR LE PASSÉ

Naissance et développement des idées des pliilosoplies. — I";uilités renconti'ées par elles dans les milieux sociaux au dix-luiilième siècle. — Conséquences poliliiiues el religieuses auxuuellos elles ont abouti.

il faut roinoiiler ;ui.\ origines de la iiionarcliic, en suivre les évolutions successives pour se rendre compte que le mouvement de 17^9 devait fatalement se produire.

Lorsque je |)arle du uiou\('nienl de lySij, j'entends dire la modification que le régime monarchique élevait suliir pour aboutir au but que lui assignait sa marche naturelle. Rien n'est immuable ici-bas; toutes choses, tous les jours, se transforment; les régies d'après lesquelles se gouvernent les nations subissent des changements occasionnés, nécessités par les conditions mômes de la vie des j)euples qui, avanç;anl cliarpie jour davantage vers une civilisation plus rafliiH-c, rrclainml ces changements, souvent môme les inq)osenl parla violence.

C'est là l'Iiistoii'c de louli's les iialioiis (|ui, comme

POLITIQUE LIBERALE DE LA MONAnCHIE 7

riiomnie, prétendent à l'émancipation h mesure qu'elles avancent en âge. Il faut cependant y prendre garde : une assimilation complète entre les étapes par lesquelles passe l'existence de l'homme et celles que peut raisonnablement franchir un peuple est matériellement impossible à faire. Autant l'homme isolé, pris en tant qu'individu, peut, sans grands dangers, sans qu'il en résulte pour lui-même de trop graves inconvénients, être doté de certaines libertés pouvant aller jusqu'à la licence, autant il devient périlleux, pour l'agglomération d'individus que l'on appelle un peuple, une nation, de compter sur la seule raison pour limiter les droits qu'elle pourrait s'attribuer. Le père de famille qui dii'igc l'éducation de son fils, qui, peu à peu, à mesure que l'âge avance et que la raison vient, lâche la bride, autorise une certaine liberté qu'il fait plus large de joui' en jour jusqu'à la laisser tout entière à l'homme fait, n'a à diriger qu'une individualité, qu'une personne à laquelle son litre de père impose des sentiments de respect et d'obéissance qui rendent relativement facile l'accomplissement de ses devoirs. Que ces individualités dont la direction est, après tout, commode dans leur isolement, s'unissent, s'agglomèrent pour former soit une nation, soit même une assemblée un peu nombreuse, la tâche devient tout de suite extrêmement ardue.

L'enfant attend son émancipation de celui devant l'autorité dut[uel il s'incline volontiers et, soumis, il ne cherche pas à arracher l(!s droits auxtjuels il prétend. Le jieuple ne voit en celui qui le gouverne qu'un homme comme les autres, qui — si l'on n'admet pas le droit divin — n'a aucune qualité pour lui dicter ses lois. A mesure qu'il sent sa force .s'augmenter, son intelligence se développer, sa raison lui dil qu'il doit cesser d'obéir. Il réclame les libertés qui lui pa

LA LliGENDE DES PHILOSOPHES

raissent nécessaires pour se conduire lui-même et, si le chef qui dirige ses destinées résiste à ses réclamations ou seulement hésite à lui accorder les franchises qu'il juge indispensables, comme il est la force, comme il n'est retenu ni par le respect, ni par la soumission, il laisse libre cours à ses passions et arrache par la violence ce qu'on ne croyait pas raisonnable de lui concéder.

Pour tous les peuples il en fut ainsi. Il en fut ainsi surtout pour le peuple français dont le caractère mobile, entreprenant, facilement irritable, ne sait pas attendre du temps la réalisation de ses désirs, qui se précipite pour le renverser sur l'obstacle dont la résistance s'oppose à l'avènement du progrès rêvé; qui ne se contente pas d'évoluer dans le sens de la liberté, mais brise les vieux moules pour leur substituer des formes nouvelles et aboutit à des révolutions qui — il faut le reconnaître, d'ailleurs — font souvent accomplir un grand pas en avant à rhumaniti' tout entière.

En suivant les étapes de sa vie sociale et poliliqu(^, on le voit apportant sans cesse à lédilice qui labrito des améliorations, des agrandissements qui lui permettent d'y vivre plus à l'aise, de développer tous ses organes, de respirer de toute la force de ses poumons un air vivifié par le souflle puissant de la liberté, mais, à chaque fois qu'il conquiert une concession du pouvoir royal, c'est au pri.x d'une secousse violente ([ui ébraide toutes les bases sur lesquelles repose la société, qui oblige à des reconstructions pour donner de la solidité ù l'édifice disjoint, qui force à revenir en arrière pour rendre à la machiue alToléi; le mouvement normal qui, seul, peut bii |)riineltre de marcher avec sécurité.

Les Fi'ançais arrivaiciil à l.i vie sociale sous un

régime qui leur était propre : la Féodalité. La niasse du peuple était faible et pauvre ; elle se groupait autour des riches et des forts pour en obtenir protection. Elle leur promettait fidélité et entière dépendance; ils l'assuraient en retour de leur aide et de leur appui. Eux-mêmes, les forts, les puissants, sollicitaient la protection de plus forts et plus puissants qu'eux et ainsi, d'anneau en anneau, la chaîne remontait jusqu'au roi, protecteur suprême, descendait jusqu'au plus humble serf, dernier des protégés ; et tout cet appareil, aujourd'hui si suranné, reposait sur une noble et grande idée : le respect de la foi jurée qui suffisait à maintenir dans le devoir tous ces hommes dont les esprits étaient encore grossiers et les mœurs presque barbares.

Mais, voilà que ce peuple cesse d'être un enfant ; il grandit, il se développe; sa mentalité s'al'fine, sa raison plane dans des régions plus élevées; il prend conscience de sa force, il sent qu'il est apte à se conduire, à s'attribuer des droits qu'auparavant il ne songeait pas à exercer; la civilisation avance, chassant derrière elle la barbarie et maintenant qu'il est parvenu à l'âge d'émancipation, il faut lui donner certaines libertés nécessaires aux conditions d'une vie civile, d'iiaijitudes sociales qui, peu à peu, se sont répandues dans la masse auparavant courbée sous un joug- qui la blessait. Elle élève la voix et réclame la liberté.

Il s'est trouve'', au douzième siècle, un roi qui a compris la légitimité des réclamalions de ses sujets et — c'est ici que le rôle joué |)ar la monarchie apparaît comme admirable — au lieu d'opposer une résistance énergique, opiniâtre, à ce mouvement d'émancipalion d'où devait sortir un parli nouveau : le Tiers i<'lal — ce qui eill été une faut*; ; — au lieu

de céder sur tous les points, d'accorder du premier coup la somme de libertés qui lui étaient réclamées, d'ouvrir toutes grandes les barrières — ce qui eût été une autre faute — Louis VI s'attacha à être un agent de modération. 11 comprit que s'il se défendait contre les revendications populaires il créerait un conflit violent ; que s'il se montrait faible il ne pourrait pas arrêter l'affolement de ce peuple se ruant vers une vie nouvelle, impatient de sortir de tutelle, capable d'abuser des concessions que le pouvoir royal pourrait lui faire. Il s'efforça d'enrayer le mouvement, d'entrouvrir seulement les barrièies, de ne livrer passage qu'à la dose de libertés que son peuple jeune encore et inexpérimenté était en état de supporter. Il sacrifiait évidemment quelques-uns de ses droits régaliens ; il modifiait dans une importante mesure la vie sociale de son temps, mais il assurait l'existence de la monarchie et calmait les impatiences populaires. Il concéda l'établissement des Communes, accorda à leurs habitants des franchises, des droits dont il dépouillait le pouvoir royal, droits en matière d'établissement et de perception des impôts, droit d'initiative eldedélibération dans les affairescommunales, exenqjlion du service militaire dans certains cas déterminés, toutes choses qui [lortaient une rude atteinte au princi]>e féodal et diminuaient la puissance du suzerain vis-à-vis de ses vassaux.

Mais |)our (pie le pouvoir royal n'en IVil pas j)ar trop amoindri, pour conserver sur une partie du tcrriloiro les prérogatives qu'ils tenaient du rang élevé que leur attribuait la hiérarchie féodale, Louis VI et ses successeurs ne favorisèrent la révolution communale que dans les domaines des seigneurs ecclésiastiques et laïques; chez eux, dans les parties du royaume cpii dépendaient de leur autorité directe, ils la couibaiti-

renléiiergifiuemenl. Comme il fallait modérer l'action des Communes, tempérer la fougue qui devait naturellement conduire à des exagérations redoutables, opposer un frein nécessaire à ce libéralisme naissant, danger possible pour la monarchie, les rois opposèrent au régime de la Commune jurée celui de la Ville de Bourgeoisie, de telle sorte que le Tiers, en tant qu'ordre dans l'Etat, est issu des Bourgeois du roi et non pas des Communes bénéficiaires des chartes octroyées par les seigneurs, et que plus tard, lorsqu'il s'agit d'abattre la féodalité, d'extirper à tout jamais les abus de ce régime suranné que les grands vassaux s'obstinaient à conserver sur leurs domaines, Philippe- Auguste d'abord, Louis XI plus tard eurent pour alliée fidèle et énergique la Bourgeoisie issue des V^illes Bourgeoises instituées par Louis ^'I et ses successeurs.

Certes, à partir de ce moment la royauté française s'était embourgeoisée, et cette alliance étroite qui excitait les colères de Saint-Simon, a persisté jusqu'à la Hévolulion. Mais cette pénétration intime de la monarchie par la bourgeoisie est un indice certain de l'indiscutable csprild(; libéralisme qui, dès le douzième siècle, avait pénétré l'âme de nos rois, qui les déterminait, à celte époque lointaine et pi-esque barbare, à (•('(leraux idées d'indépendance hautement manifestées |iarle peuple.

C'(''tail la première des étapes que devait franchir \:\ monarchie pour arriv(!r pas à pas au régime constihitioiincl (pi';illail inaugurer, <I;iiis un avenir (îiicore lointain, h' niouvrui(;iil |)0pulair(' tie 1789.

Et l'initialive du souverain ne constitua pas une reiivre isolée issue du sommet de la hiérarchie féodale pour aboutir aux bonnes gens des communes sans passer par- hîs seigneurs int(M'mé(liaires <pii

auraient pu être hostiles à l'octroi de ces libertés ; ce fut un élan général. Les puissants vassaux qui se partageaient le territoire et guerroyaient sans cesse les uns contre les autres, souvent même contre le roi en personne, suivirenl le mouvement qui entraînait la royauté vers une ère démancipation nécessaire. Aliénor de Guienne elle-même, dont le mariage avec Henri Planlagenet devait amoindrir la France en faisant passer sous le sceptre de l'Angleterre tout le vaste duché d'Aquitaine dont elle était la suzeraine, fut la première à concéder aux villes de son domaine des chartes qui, pendant longtemps, sont restées la base de l'administration des Communes.

Ce n'était pas encore la fin du régime féodal qui durant plusieurs siècles avait tenu sous une discipline de fer une population de paysans, d'hommes de la terre, formant la masse de la nation, dans laquelle n'avaient pas encore pénétré bien avant les arts et les métiers. Il fallut, longtemps après, les rudes coups que lui porta Louis XI et, plus longtemps encore après, rinflexiblc lutte de Richelieu contre la noblesse pour faire disparaître à tout jamais les vestiges d'un étal de choses qui n'avait plus sa raison d'être. Mais, il est juste de dire qu'à partir do Louis VI des principes de libéralisme avaient pénétré dans les mœurs sociales et politi({ues de la France et que, le mouvement commencé, il n'allait j)lus être possible de l'arrêter.

Au surplus, dès cette époque et surtout au treizième siècle, on voit la monarchie s'avancer vers l'avenir silrement dirigée par la notion des devoirs qui lui incombent ; notion d'une netteté, d'une clarté, d'une précision, d'une exactitude bien faites pour confondre ceux qui après tant de siècles écoulés, recherciienl les origines de la nation. Tous leselTorts

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des rois tendent à la constitution de l'unité territoriale ; non seulement ils veulent faire la France, par conséquent, supprimer les grands vassaux et réunir leurs vastes domaines au noyau central qui reste sous la domination du souverain, mais ils comprennent également que cette conception d'un état uniQé, rassemblé, sous un sceptre unique, dirigé par une seule volonté, n'attendant plus sa protection que' de la puissante main royale, ne peut prendre corps cl aspirer à un fonctionnement régulier qu'autant qu'aura été constituée l'unité morale du pays par l'établissement d'une autorité une, forte, centralisée. Dès le principe, celte unité morale se manifeste tout naturellement par l'amour de tous pour le prince « qui incarne dans son sang privilégié la Patrie ; )> expression forte et juste de M. Ernest Lavisse qui rend parfaitement intelligible cette idée qu'avant que la notion de Patrie eût germé dans les esprits, l'amour du roi en tenait lieu. Roi et France ce sont deux choses qui s'idenlifîent jusqu'en 17S9.

Pour réaliser son onivrc et mener à bien la mission qu'elle avait assumée, la royauté fit appel au concours du Tiers État. Voilà, du coup, les officiers de judicature, les artisans, les gens de métiers, les hommes attachés au sol qui, dans les Etats généraux et provinciaux viennent se joindre aux deux ordres privilégiés et discutent avec eux toutes les questions qui touchent à l'impôt. L'impôt, cette préoccupation constante de tous les peuples el de tous les temps, cette obsession de tous les jours, cette source de scandaleuses exactions, celte cause de colères |jopulaires qui parfois tournent mal, dès celle époque lointaine, ce n'est plus le roi seul qui l'édicté de sa volonté souveraine, ce ne sont même pas la noblesse et le clergé qui se réservent le droit de le voler; —

ce sont les États, auxquels participe le Tiers, dans lesquels il occupe sa place, qui le discutent et qui le consentent — expression à retenir. Nous avons peine aujourd'hui à nous reporter au quatorzième siècle, dans cette assemblée délibérante, émanation directe de la nation et à nous représenter ces hommes du troisième ordre discutant librement ces si importantes questions, présentant au roi les doléances du pauvre peuple, obtenant par la voie de la supplique les améliorations qui devenaient indispensables à mesure que se transformait la machine gouvernemenlale et en 1355 et i356, émettant déjà, énergiquement, la prétention de placer l'assielte, le recouvrement et l'emploi de l'impôt sous le contrôle direct de la nation. Le peuple était donc arrivé prom[)tement aux affaires; il y était arrivé par la volonté formelle du souverain; la monarchie elle-même associait Icïiers à l'administration de l'Kiat; et le Tiers, aussitôt nanti de ce droit en usa sans hésitation aucune. Ses cahiers de réclamations, ses doléances, rédigés avec un sens pratique remarquable, dans une langue calme et digne, parfois avec une volonté, une autorité qui s'imposaient, indiciuaient des réformes nécessaires qui laissaient sourds les deux autres ordres et devant lesquelles le pouvoir royal reculait. Il lui importait en effet de ne pas laisser diminuer ses prérogatives; il sentait bien que c'était une brèche nouvelle ouverte dans la muraille derrière laquelle il se retranchait, par oîi allaient pénétrer des exigences plus pressantes. Appuyé sur la noblesse, sur le clergé, le roi résistait à ces demandes (|ui lui paraissaient prématurées, mal étudiées, de nature à ébranler les bases de l'édifice. Alors, la voix du Tiers Ktat s'élevait, se faisait |ilus impérieuse; il ne se coiiientail plus de demander, de sollicilcr la bienveillance i'oyale;ses orateurs, dans les séances, devenaient

pressants, parfois hautains, souvent imposaient les volontés du peuple et le roi cédait, sentant bien qu'une plus longue résistance ne devait aboutir qu'à un conflit aigu. Ainsi sont nées les ordonnances royales qui ont apporté au système des impôts, à l'organisation de la magistrature, aux privilèges du clergé et de la noblesse des modifications profondes; ainsi le peuple franchissait une seconde étape, s'acheminant lentement vers un état social dans lequel il devait occuper la place à laquelle lui donnaient droit sa participation aux charges communes et son loyalisme à l'égard du souverain qui, sans cesse, faisait appel à son dévouement et à son inlassable abnégation.

A la Féodalité, modifiée par le régime communal succédait la monarchie tempérée par le contrôle des Etats généraux. Nous allons la voir se Iranformer une fois encore.

Le temps avait marché; le peuple était presque complètement sorti de ses lisières; il avait conscience des droits qui lui avaient été accordés et savait ceux qu'il pouvait encore réclamer. Au moyen des doléances dont le Tiers saisissait les Etals généraux, il faisait parvenir jusqu'aux pieds du trône l'expression de ses souffrances, il faisait connaître au roi les réformes qui lui paraissaient opportunes, il lui indiquait les améliorations qu'il désirait obtenir pour que son existence fût moins dépendante de la volonté royale.

Ce n'était pas assez. 11 exigea un droit d'opjjosition, une sorte de droit de veto qui lui permit d'entraver l'exéculion des décisions souveraines lorsqu'elles lui paraissaient contraires à l'intérêt de la nation, lorsqu'elles pouvaient être considérées comme des caprices, dont la réalisation pou\ait entraîner des conséquences parfois désastreuses.

Il fallut bien ('éder encore une fois, éviter d'cxciler la colère populaire en résistant à ces réclamations qui, après tout, ne manquaient pas d'une certaine justesse. Les rois durent se persuader que quel que fût leur désir de faire obstacle à la poussée souvent irréfléchie de la foule, quelle que fût leur intention formelle de ne pas remettre aux mains du peuple des pouvoirs dont il pouvait faire un usage désastreux, il était cependant nécessaire de prêter la main non pas pour faire laire le monstre déchaîné, ce qui eût été pure faiblesse, mais pour conduire avec méthode, avec ordre, par des stations successives ce peuple depuis longtemps déjà sorti de la servitude, qui aspirait à la liberté, qui entendait arracher une à une au pouvoir ses principales prérogatives et n'avait pas encore l'esprit assez mûr pour exercer avec raison, avec sagesse, les droits qu'il ambitionnait.

Les événements eux-mêmes donnèrent une apparente satisfaction à la volonté populaire. Le Parlement définitivement organisé par une ordonnance de i3iç) s'était vu attribuer un double pouvoir : pouvoir de justice et pouvoir d'administration. Cette confusion qui se continua jusqu'en 1789 avait fait de cette cour souveraine une assemblée politique en même temps qu'un tribunal suprême et — chose vraiment étrange — les rois n'aperçurent point le péril que celte dualité puissante pouvait faire courir à leur autorité; ils trouvèrent même fort commode d'avoir à leur disposition, pour ainsi dire sous leur main, une cour souveraine h laquelle ils pouvaient s'adresser pour rendre exécutoires leurs édits bursaux sans recourir au contrôle toujours sévère des Etals généraux et, fl tout naturellemeni, les Parlements en arrivèrcnl à se 1| considérer comme h;s suppléants des l'>lats, comme les représentants directs de la nation. Le peuple lu

même se persuada que la magistrature n'avait d'autre ambition que de servir le bien public. Il est vrai que devenus un rouage indispensable de l'administration du royaume, les Parlements avaient déjà la mission d'enregistrer les édits; or comme le droit d'enregistrement comportait comme conséquence naturelle celui d'examiner l'édit et d'en apprécier l'opportunité, on y ajouta le di'oit de remontrance. Avec une indépendance qui l'iionore, le pouvoir judiciaire fit usage de cette importante prérogative. On vit souvent le Parlement de Paris retourner au roi, avec ses remontrances, les édits soumis à son appréciation, bravant ainsi les colères que pouvait soulever dans l'ame d'un souverain puissant et parfois autoritaire, la contrariété d'une volonté méconnue.

Il est vrai que pour obvier aux difficultés que l'opposition du Parlement pouvait entraîner pour l'exécution des décisions royales, le souverain s'était réservé le droit d'imposer sa volonté soit |)ar des lettres de jussion soit par des lits de justice, séances solennelles, au cours desquelles il dictait ses ordres, et obligeait la magistrature à enregistrer l'édit au sujet duquel elle avait précédemment fait des remontrances ; mais ce moyen de trancher un conflit entre doux pouvoirs de l'État n'élait employé que dans les circonstances les plus graves et, somme toute, le roi et la magistrature, qui n'était d'ailleurs qu'une émanation du pouvoir royal, vécurent en mauvaise intelligence jusqu'à la veille delà Révolution.

Donc, successivement, après avoir obtenu les franchises communales, puis le droit de faire parvenir ses respectueuses doléances jusqu'au souverain, le peuple obtenait celui d'adresser des remontrances, des observations au roi, à l'occa.sion d'actes direclemciit ('■lunnés de sa volonir qui, parla même, ccssaii

d'être absolue. Ce droit, il n'était pas, il est vrai, exercé par le peuple lui-même, mais, il avait été confié à ce pouvoir le plus élevé de tous et aussi le plus indépendant, qui devait inspirer la confiance la plus entière, qui, — étant donné que la nation ne pouvait pas être chargée de manier elle-même une arme aussi dangereuse, — avait toute l'énergie nécessaire, de même que tout le tact indispensable pour ne s'en servir qu'à bon escient, le pouvoir judiciaire, devenu dès lors un agent de modération, serviteur des intérêts les plus immédiats de la nation.

Après avoir eu la monarchie contrôlée par les États généraux, uous eûmes la monarchie tempérée par l'opposition des cours souveraines et, qu'on ne s'y trompe pas, ce fut une victoire considérable, un terrain immense conquis en faveur des idées de liberté. Il suffit de comparer les deux expressions pour saisir, par la différence du sens, l'importance du progrès accompli : Présenter des doléances, c'est se plaindre, mais se plaindre à quelqu'un qui est tellement au-dessus de soi qu'on ne le fait qu'avec un sentiment de respect profond cl de soumission ; — adresser des renn)nlrances, c'est donner unavertissemenl, une réprimande, une leçon; s'adressant au souverain, une pareille manière d'agir implique de la ])art du sujet une indépendance, une volonté, une puissance qui traite presque d'égal à égal avec le roi luimême. La Révolution est sortie de ce droit de remontrance et le Parlement a été le représentant le plus autorisé du mécontentement général qui devait aboutir à la crise de 17<H().

Lorsqu'on arriva aux rois autoritaires, aux rois ayant la volonté formelle d'exercer eux-mêmes le pouvoir, de diriger leur peuple dans des voies par eux choisies, les défauts d'un pareil système ne tardèrent

pas à apparaître. Henri IV, Louis XIII eurent à souffrir de cette opposition du Parlement. Elle se manifesta très énergique à l'occasioa de la lecture du testament de Louis XIII ; elle se manifesta à'I'occasion de Tenregistrement de certains édits bursaux ; elle se manifesta surtout à l'occasion des querelles religieuses nées de la propagation des doctrines de Jansenius qui, pendant un moment, provoquèrent dans le clergé et dans la nation un mouvement d'opinions auquel le Parlement s'associa avec une véritable passion.

Mais, ce fut surtout sous la Régence et sous Louis XV que la lutte entre la (^our et la magistrature prit le caractère le plus aigu. Le roi et ses ministres, lassés de l'opposition qui se manifestait sans cesse, fatigués de recevoir le Parlement qui, à tout propos, sollicitait des audiences pour présenter des remontrances toujours énergiques, souvent impérieuses, usèrent du moyen réservé au chef de l'Etat pour faire accepter son autorité. Les lits de justice devinrent fréquents. Mais l'esprit d'indépendance avait déjà fait de tels progrès que, malgré l'appareil de la puissance royale, malgré les injonctions que le chancelier parlant au nom du roi faisait entendre du haut de son siège, le Parlement s'obstinait à refuser d'enregistrer les édits qui lui étaient présentés. Ce fut le chancelier Maupeou qui fut chargé de briser cette résistance en prenant des mesures de rigueur. Il exila le Parlement à Pontoise, puis le reconstitua sur des bases nouvelles.

Cet acte d'autorité marque un temps d'arrêt dans l'évolution que, depuis des siècles, accomplissait le ])Ouvoir royal. Il y a là une tentative de retour à la monarchie absolue, la manifestation de l'intenlioii, durement exprimée par h' souverain, de gouverner

désonnais sans contrôle d'aucune sorte qui, si elle se fût continuée, eût constitué un mouvement rétrograde plein de dangers. 11 ne fut pas possible d'ailleurs de persister dans cette voie. Déjà, Voltaire avait paru, les idées des philosophes s'étaient propagées; elles avaient, sinon envahi, du moins fortement impressionné l'esprit populaire; les Parlements, celui de Paris surtout, étaient devenus les instruments du système philosophique. On comprit que la lutte continuée aboutirait à l'impopularité, que les temps étaient changés, qu'il fallait en arrivera la dernière étape, c'est-à-dire à la monarchie constitutionnelle, système imité de l'Angleterre, prôné par Voltaire et par Diderot, par Voltaire surtout qui, pendant son séjour chez nos voisins d'Outre-Manche, avait appré^ cié le fonctionnement facile d'un gouvernement monarchique assisté de Chambres délibérantes.

C'est donc, en réalité, l'opposition du Parlement qui prépara la Révolution. C'est par sa résistance obstinée aux volontés d'un seul, au pouvoir absolu — que, datls son Contrat social, Rousseau sapait de toute la forée qu'auront toujours sur la masse des esprits, les idées fausses mais attrayantes — que les théories nouvelles s'imposèrent au parti de la Cour. « Toute opinion meurt impuissante ou fanatique, dit Chateaubriand, si elle n'est logée dans une assemblée qui la rend pouvoir, la munit d'une volonté, lui attache une langue et des bras. C'est, cl ce sera toujours par des corps légaux ou illégaux qu'arrivent et arriveront les révolutions. >< — Les Parlements ont été les corjis légaux qui se sont chargés de donner la vie. de munir d'une volonté, d'attacher une langue et fies bras aux théories <les eiu'yclopédisles et, au moment où Louis XVI montait sur le Irùne, l'c-sprit public était déjà tellcnMïnt imbu de la nécessité de

réformes profondes, le roi lui-même était tellement convaincu qu'il devait donner des gages aux idées nouvelles, satisfaire aux réclamations de son peuple, qu'il trompa les prévisions de tout son entourage.

On s'attendait à le voir rappeler de l'exil le duc de Clioiseul qui, depuis quatre ans, recevait à Chanteloup tous ceux qu'avait indisposés sa disgrâce et qui escomptaient son retour. Il y eut une véritable déception. Louis XVI écrivit au vieux comte de Maurepas, exilé lui-même depuis près de vingt-cinq années, lui demanda de rentrer aux affaires pour le guider dans le métier difficile et si nouveau pour lui f[u'il allait exercer ; et pour accentuer encore la force qui allait entraîner son gouvernement dans la direction des intérêts publics, il faisait venir de Limoges oi!i il était intendant, Turgol, à qui il contiait le ministère de la Clarine et qu'il appelait peu après au contrôle général. Ur, Turgot, c'était le familier de Mlle de Lespinasse, la Muse de l'encyclopédie; le correspondant de Voltaire, de d'Holbach, de (Jondorcet, de d'AIembert. Ce fut un véritable coup d'état. Mme du Deffand écrivait à Walpole : « Nous allons être gouvernés par des philosophes. » — Voltaire se réjouissait avec Condorcet, en lui disant le 12 auguste 177/1 : '< Vous avez rempli mon cœur d'une sainte joie quand vous m'avez mandé (|ue le roi avait répondu aux pervers (jui lui disaient que M. Turgot est encyclopédiste: il est honnête homme et éclairé; cela me suffit. Savez-vous que les rois et les beaux esprits se rencontrent l » — et Louis XVI à ((ui on reproche avec quelque raison son caractère indécis et pusiliaiiinic avait, en celte circonstance si grave, pris la détermination qu'il fallait prendre: cesser contre l'esprit nouveau une lutte qui pouvait entraîner une catastrophe, agir comme l'avaient toujours fait ses prédécesseurs.

En constituant le cabinet Maurepas, il continuait cette tentative de « Despotisme éclairé » qui, pendant un moulent, avait séduit Louis XV ; il appelait au pouvoir des ministres réformateurs dont Voltaire et Diderot s'accommodaient à merveille et de qui l'on a pu dire avec quelque raison ijue, — s'ils eussent réussi,

— ils auraient peut-être épargné à la France la Révolution, maintenu le pays dans ses traditions et, au lieu de la briser, consolidé la chaîne qui unit dans le présent, l'avenir au passé. Par élroilesse d'esprit, le Parlement l'ut l'adversaire des ministres nouveaux ; envahi par le Jansénisme, hanté par les idées constitutionnelles anglaises, il fut l'obstacle contre lequel vint se briser le Despotisme éclairé.

Louis XVI cédait devant un mouvement qui apparaissait irrésistible; il nous menait, — c'est entendu,

— à la grave agitation de 178g, mais aussi à la monarchie représentative, dernière étape de cette transformation (pii avait mis près de six siècles à s'accomplir. 11 faisait acte de clairvoyance, car il devait ainsi sauver le pouvoir royal et la France. 11 ne pouvait malheureusement j)révoir que les partis acharnés les uns contre les autres ensanglanteraient la patrie.

Après avoir faussé les esprits, les théories philosophiques ont faussé l'œuvre de la Constituante et de la Législative ; la I^épublicpie est allée mourir dans les bras de Bonaparte et l'aiguille all'olée no peut plus trouver le nord.

'' Mais, ce sont là des causes naturelles. Elles ne constituent pas des fautes de la monarchie ; elles sont les conséquences de la niarclu^ en avant fatale, inexorable, accomplie par un peuph; év(duaiit vers son

LA FALîTli DES ROIS

avenir. Tenu en tutelle alors qu'il ne pouvait encore se conduire, il tendait tout naturellement à se débarrasser de ce qui gênait son ascension vers la liberté. Le rôle de la monarchie consistait à lui mesurer la dose, à le conduire pas à pas vers une indépendance relative pour éviter qu'il en mésusât et empêcher des excès toujours funestes. Ce rôle, la monarchie française l'eût rempli tout entier, avec un courage et une sagacité raresAsi, en même temps qu'elle cédait aux moments opportuns, elle eût su s'imposer à elle-même la stricte observation des devoirs ipii lui incombaient au point de vue des mœurs, des vertus de famille, de ces qualités intimes qui s'imposent aux foules et qu'elles sont toujours disposées à imiter. L'exemple part des grands ; il est malheureusement vrai de dire que l'exemple fut désastreux; qu'il aboutit à un siècle d'immoralité répandue partout, gâtant comme une lèpre et la cour, et la société et le peu{)le luimême; les conduisant par une conséquence fatale à l'indifférence en matière de religion, plus lard au scepticisme et par suite à la rupture de ce frein si puissant, la discipline religieuse, à la disparition de cette école de respect et de soumission, la pratique de la religion.

C'est cela qui constitue la grande faute de la monarchie. Par ses exemples funestes, elle a permis à l'immoralité de pénétrer dans les moelles de la nation, elle a perverti les idées, souillé les Ames, elle a ainsi préparé le terrain dans lequel devaient germer si rapidement les théories des |)liilosophes qui, somme toute, se bornent à une lutte ardente contre la religion.

Il faut être juste etdire les choses comme elles sont. VAvc monarchiste ne peut consister h tout approuver d'un passé loinlain cl suflisammeni glorieux pour

qu'ilpuissesupporterquelques critiques ; à semettreun bandeau sur les yeux pour empêcher la lumière de les illuminer. Les rois de France ont accompli de grandes choses ; ils ont fait de notre patrie la reine des nations ; ils lui ont donné à pleines mains, comme à plaisir, la gloire militaire ; ils ont favorisé l'éclosion de cette vie intellectuelle, littéraire, artistique qui lui a donné une supériorité incontestée ; il est bien permis de faire remarquer qu'à d'autres points de vue, ils ont manqué d'esprit de conduite ; qu'ils ont trop oublié que, placés au sommet de l'échelle sociale, ils se devaient à eux-mêmes, ils devaient à leurs sujets de ne pas les rendre témoins de ces écarts de vie qui ne sont que trop faciles à imiter.

Après le seizième siècle si sombre, si dramatique, si terrible, mais aussi si lumineux, si vivant, si mouvementé ; le siècle de la Réforme et du début des lamentables guerres de religion, mais aussi le siècle de la Renaissance et de la découverte de l'imprimerie; siècle de foi profonde mais de batailles incessantes, les Français éprouvaient un immense besoin de repos. Les circonstances se prêtaient à souhait à la réalisation de ce vœu général : Henri IV rentré à Paris avait calmé les passions singulièrement irritées auparavant, et par l'édit de Nantes avait fait taire momentanément la mauvaise humeur des protestants. Ils avaient bien essayé de relever la têle sous Louis XIII, mais la prise de la Rochelle avait mis fin aux guerres de religion pendant que Hichelieu avec son impiloyabic énergie frappait à la tète la noblesse qui osait conspirer contre lui. La France arrivait donc au régime de Louis XIV lasse de ces luttes continuelles, fatiguée de porter le mousquet, de faire le guet sur les remparts pour repousser les surprises de M. de Guise ou les attaques des Réformés. La minorité du

LA FAUTE DES ROIS 25

jeune roi était bien un peu agitée, mais malgré tout, l'esprit général de la nation était changé. Les progrès que, depuis la Renaissance, avaient accomplis la la littérature et les beaux-arts en étaient certainement la cause. La Pléiade avait exercé une incontestable action et les vers de Ronsard, de Baif, de Jodelle avaient habitué le peuple à entendre et à parler une autre langue que celle encore rugueuse des siècles antérieurs. Les vieux donjons, véritables citadelles, étaient délaissés pour les belles demeures qui font aujourd'hui notre admiration; le luxe intérieur se ressentait de ce mouvement artistique et les appartements s'ornaient des peintures des maîtres, des meubles, de ces mille objets d'art qui en rendaient l'habitation plus agréable; le costume lui-même subissait une transformation profonde. Alors qu'auparavant le vêtement en peau de buffle, les larges bottes éperonnées, le chapeau de feutre retroussé étaient accompagnés du manteau jeté sur l'épaule, relevé par une solide colichemarde à la garde large et bien en main, cet appareil soldatesque faisait place à une tenue mondaine, efféminée, propre aux réunions des précieuses, non plus aux rudes journées de comlmt. On ne vit plus que des petits maîtres portant pourpoints garnis de dentelles, de rubans, d'aiguillettes ; des souliers à hauts talons remplacèrent les lourdes bottes des hardis compagnons d'autrefois; les lèles rondes des vieux routiers disparurent sous d'énormes j)erruques; le français s'était transformé. La période guerrière avait cessé, laissant la place à une vie toute mondaine d'oili allait sortir une société polie, raffinée, élégante, artiste, mais profondément démoralisée qui devait trouver ses joies non plus au milieu des camps, mais dans les ruelles, à l'hôtel de Rambouillet, parmi les précieuses et les abbés galants.

C'était une transformation absolue des vieilles mœurs rudes mais vivantes; c'était la France s'en allant à grands pas vers les excès d'une civilisation très itnlienne, sacrifiant désormais aux caprices de la mode, captivée par les grâces, les séductions de la femme, retrouvant ces restes de galanterie qui, sous la féodalité avait créé les cours d'amour et la fidélité des chevaliers servants.

Il devait en être ainsi. A une période de luttes longues et sanglantes pendant lesquelles les Français s'étaient déchirés, ou bien avaient soutenu des guerres étrangères, devaient succéder des années de repos, de tranquillité pendant lesquelles ils ne pouvaient manquer de s'abandonner avec quelques délices à toutes les joies de la paix. C'est, d'ailleurs, le fruit de la Renaissance qui, dans toutes les branches de l'art avait infusé un sang nouveau et qui, en popularisant le sentiment artistique avait incliné les esprits vers le maniérisme, les caractères vers l'amollissement, les mœurs vers la débauche. Or, chaque fois que les mœurs se reUlchont, l'idée religieuse s'éclipse. Les bonnes mœurs sont inséparables de la pratique de la religion.

Le christianisme qui, de toutes façons, a accompli une immense révolution, régénératrice de l'humanité, a surtout modifié le monde en faisant succéder à l'orgie païenne la vertu pour lui capitale : la pureté des mœurs. Toute sa doctrine tend vers ce but. Le célibat des prêtres, la monogamie, la solide constitution de la famille, le respect de la femnie inspiré par la dévotion à la Vierge mère, le mariage consacré par un sacrement, tout tend, dans la religion chrétienne, à faire de la femme non j)lns un instrument d(^ satisfactions matérielles, ce qu'elle était devenue dans l'antiquité, mais la vraie compagne de l'homme, la

LA FAUTE DES ROIS

vraie mère de famille et, en même temps, la femme d'un seul homme — ■ iixorem unius hominis — un être essentiellement pudique et uniquement occupé des devoirs qui lui sont attribués dans l'intérieur de la famille. La confession elle-même, cette pratique qui blesse tant de personnes irréfléchies, ([ui les éloigne de la religion, a certainement pour objet, non pas unique, mais principal, dempècher l'immoralité païenne de reprendre l'empire qu'elle possédait antérieurement à la docti'ine du Christ. Les fautes contre les mœurs sont les plus difficiles à avouer. Dans les siècles de foi, alors qu'on accomplissait strictement les obligations de la loi religieuse, alors que la confession était pratiquée par tous les chrétiens, la honte d'être obligé d'avouer certains actes hautement réprouvés par l'Eglise portait à s'en abstenir avec soin. Ainsi étaient maintenues les bonnes mœurs; ainsi les nations chrétiennes s'avançaient dans la vie sans se stériliser, en conservant intactes toute la force, toute l'énergie qui leur étaient indispensables pour accomplir comme elles le devaient faire leur mission civilisatrice.

Or, au di.\-septièmc siècle, sous l'iniluence de la Renaissance italienne, il y eut en France une longue éclipse de la foi religieuse et, en même temps, comme conséquence fatale, les mo-urs se firent déplorables; la femme d(!vint la divinité à laquelle l'homme sa(;riliait tout, (l(!vant laquelle il s'inclinait, mais sans respect aucun, prêt à tout abandonner pour satisfaire h ses caprices, uniquement poussé par le sensualisme que la pratitiue de la religion, désormais rcjelée, ne lui défendait |)lus.

Il est bien inutile de refaire l'histoire des mœurs <l(! celte épo(iue qui nous a laissé comme preuves de son libertinage des recueils de madrigau.x, poésies

LA LlîGIiNDE DES PHILOSOPHES

plus que légères, dans lesquelles les auteurs à la mode célébraient par des images d'une afféterie quintcssenciée les charmes d'Artémisc ou de Dorine. Les mémoires du temps sont remplis des détails les plus précis, les plus circonstanciés sur ces réunions mondaines qui tenaient leurs assises à l'hôtel de Rambouillet, à l'hôtel de Bouillon, au château d'Anet, au Temple, au château de Sceaux; dans lesquelles trônaient la duchesse de Bouillon, Mme de Ludres, Mme de la Sablières, la duchesse du i\Iaine, dominées de toute la hauteur de ses éternels succès par Ninon de Lanclos, }e type de la femme galante, spirituelle et toujours encensée de ce dix-septième siècle qui nous prépare si bien aux désordres de la Régence et au dévergondage de Louis XV.

Un auteur un peu oublié de nos jours, Gustave Desnoiresterres nous a décrit cette existence folle; il nous a raconté ces journées qui commençaient à table, se continuaient dans les ruelles des femmes à la mode, à débiter de jolis riens, à s'exciter par des propos grivois, ù arrêter des rendez-vous, à essayer des liaisons faciles et se terminaient, la nuit, par l'ivressr cl la débauche, Il ne faudrait pas croire que Sainl- Simon, Mnie de Motleville, Mme de Sévigné, Bussv- Rabutin lui-même aient été des historiographes enclins à exagérer les mauvaises mœurs de leur tem|)s ; leurs récils sont parfaitement exacis, leurs portraits absolument ressemblants; ils ne sont que les échos fidèles des histoires qui se racontaient à la Cour et à la ville et faisaient les délices de celle société en voie de décomposition.

11 est presqu'inutile de dire (pie dans ce milieu uniquement occu[)é de plaisirs, les idées religieuses, lorsque par hasard elles se |)résenlaient à l'espril des [)elils-mailres cl des précieuses, étaient i"ejetécs bien

LA FAUTE DES ROIS

loin. Non seulement on les évitait, mais comme conséquence de cette sorte de règle morale qui fait du débauché un ennemi de la religion, on commençait à critiquer les pratiques religieuses, on avait mcMue des tendances à nier l'existence de Dieu, à nier l'utilité du culte. Certains propos qui sentaient l'athéisme échappaient aux esprits forts et, assurément, on arrivait au septicisme qui, avec le temps, deviendra la véritable doctrine philosophique du dix-huitième siècle. Comment pouvait-il en être autrement? Les héros de ces cours galantes, les hommes qui se faisaient remarquer parmi tous les autres par leurs talents de petits-maîtres; ceux dont les Vers étaietit les plus libertins, dont les entreprises auprès des femmes étaient les plus audacieuses; ceux qui, à table, étaient les plus solides convives, qui poussaient jusqu'aux premières lueurs du matin les scènes de débauche par quoi se terminait chaque journée, c'était l'abbé de Chaulieu, c'était l'abbé de la Farre, le grand prieur du Temple, l'abbé de Choisy qui passait sa vie habillé en femme, créant ainsi d'étranges équivoques; c'étaient les cardinaux de Bouillon et de Polignac, c'était encore l'abbé Le Camus. Certes tout ce personnel ecclésiastique n'appartenait guère au véritable clergé. Cependant, tous portaient la soutane ou le petit collet et chacun avait son rang dans la hiérarchie de l'Eglise. Ils étaient d'ailleurs rentes sur la feuille des bénéfices et, les uns et les autres, étaient titulaires d'abbayes dont ils étaient cominendalaircs, touchant les revenus sans assumer aucune charge et sans remplir aucune fonction. Quel respect pouvait-on avoir pour une religion dont les ministres donnaient l'exemple du scandale qui, sceptiques eux-mômes, viraient au milieu do cette société débauchée nécessairement envahie ])ar un matérialisme ^œssier?

Ces mœurs détestables dont le peuple avait l'exemple sous les yeux, ces doctrines anti religieuses qui, ouvertement, étaient prêchées devant lui, gâtaient le cœur de la nation comme le ver qui pénètre dans le fruit en souille la chair, et ainsi se préparait le terrain dans lequel la semence philosophique devait germer avec abondance.

Je ne voudrais cependant pas pousser trop loin les conséquences de cette démoralisation certaine, et ce serait peut-être une erreur que trop généraliser. L'exemple donné par la haute société n'atteignit pas le peuple proprement dit, mais cette classe intermédiaire, haute et petite bourgeoisie, qui fournit plus tard des admirateurs et des disciples aux philosophes; qui, au début de la Révolution, soustraite depuis 1764 à l'éducation des Jésuistes, allait devenir la conductrice des foules et amener le règne de cette « médiocrité démocratique et jalouse » dont parle Michelet.

La conslilution de la société frant;aise à cette époque, favorisait d'ailleurs, il fautle rccoimaitre, l'extinction de la foi religieuse. Le droit d'aînesse en matière de succession de père à fils avait pour conséquence excellente de maintenir intactes les fortunes qui passaient ainsi, — pour la plus grande part, — aux mains de celui des enfants qui portait le nom et les armes. C'était un moyen assuré de perpétuer l'influence des familles autour du vieux chilteau dont les murs avaient abrité les ancêtres. Les cadets, d'ailleurs, n'étaient nullement sacrifiés, comme on le croit communément; l'aîné était seulement avantagé. Ce système qui existe encore en Angleterre est l'agent de la grande force vitale de cette admirable nation qui nous donne tant de bons exemples que nous nous gardons bien de suivre. Mais au dix-huitième siècle comme

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maintenant, le fils cadet, en Angleterre, recevait un pécule avec lequel il allait courir le monde; il se lançait dans le commerce ou l'industrie et revenait au foyer paternel n'ayant rien à demander à personne. En France, il n'en allait pas ainsi. Aux cadets, on achetait un grade dans l'armée ou on accordait le droit de porter le petit collet jusqu'à ce que, par des démarches nombreuses, on ait pu leur obtenir un l)énéfice. Les premiers se mariaient, faisaient souche; une famille nouvelle se créait ; quant aux autres, ils restaient d'Église, mais, entrés dans les ordres sans vocation, ils faisaient souvent de détestables prêtres et, lorsque la faveur royale, sanctionnée par l'agrément du pape, les créait évèques, ils étaient de ces prélats qui ne résidaient pas dans leur diocèse, qui, sans cesse, encombraient les antichambres de Versailles et que le roi, obligé de les rappeler à leur mission, renvoyait souvent, au dire de Saint-Simon, i'i l'accomplissement de leur devoir épiscopal.

Le bas clergé recruté comme aujourd'hui parmi les populations rurales était excellent, plein de piété, de zèle, de dévouement; il tendait cependant à modifier ses mœurs primitives, gagné par l'exemple que lui donnaient les seigneurs de village qui, depuis la construction de Versailles, fréquentant la Cour, y avaient puisé des principes pernicieux; mais le haut clergé était décidément mauvais, ne faisait rien pour maintenir intacte la foi religieuse, avait souvent des mceurs déplorables et ne pouvait, en donnant l'exemple de l'inconduite, que détruire la foi qu'il eût fallu maintenir à tout prix.

Y avait-il un n'inètle à cet étal de choses vraiment

dangereux ? — Existait-il un moyeu d'arrêter cette démoralisation grandissante et de faire respecter les pratiques religieuses sans lesquelles toute nation se désagrège, s'amoindrit peu à peu et péril infailliblement?

Oui, et c'est pour n'avoir pas usé de ce remède, pour n'avoir pas employé ce moyen, que les rois de France peuvent être considérés comme ayant une part de responsabilité considérable dans le mouvement philosophique qui aida si puissamment à la chute de la Monarchie.

Il est toujours facile à celui qui, par sa naissance, par rautorilc indiscutée dont il jouit, qui est l'objet du respect de tous et n'a qu'à manifester une volonté polir être obéi, de diriger l'esprit public vers les voies qu'il a choisies. A une époque surtout où les idées d'indépendance n'avaient pas pris le développement qu'elles ont acquis plus tard, il sullisail que la masse delà nation aperçut les tendances philosophiques et religieuses de son chef pour qu'elle se conformât, sans lutte, sans résistance, par une sorte d'imitation involontaire, à sa manière d'êli-e, de penser et d'agir. Or, le devoir s'imposait aux rois de maintenir chez leurs sujets l'observation de la loi religieuse. C'était pour eux une obligation de conscience. Ne sont -ils pas les pasteurs des peuples? — ne doiventils pas les conduire dans les voies susceptibles de leur assurer la paix et la tranquillité intérieures, l'abondance et le repos qui donnent la vie calme, exemple de secousses brusques, de commotion dangereuses? La marche régulière d'une nation, son existence sociale, ne sont-elles pas sauvegardées par une indispensable sévérité dans les mœurs. — C'était aussi une garantie pour (nix-niémes. La l'cligion, la grande école du respect cl île l'obéissance, est égale-

LA FAUTE DES ROIS 33

ment le meilleur, le plus lioimèle, le plus habile des moyens de gouvernement et, il est vraiment incompréhensible que la monarchie française ait négligé de s'assurer une existence longue et paisible en évitant avec soin tout ce qui pouvait ntîaiblir chez nous la foi et le sentiment religieux.

iVous pouvons examiner la vie de chacun des rois qui se sont succédé sur le trône ; à part saint Louis, il n'eu est pas un qui ait eu conscience du devoir alisolument étroit qui lui incombait. Tous ont fait de la politique intérieure et extérieure suivant les événements qu'ils n'étaient d'ailleurs pas les maîtres de prévoir et de diriger, et là ils ont pris les intérêts de leur peuple, ne chei'chant que le bien de la nation qui avait remis ses destinées entre leurs mains ; mais comme chefs de famille, ils donnèrent les pires exemples et, comme ils vivaient dans des palais de verre, il n'était pas une des circonstances de leur vie (pii ne fût révélée à tous. Ainsi l'on connaissait et les désordres de ce monde de courtisans qui encombraient le palais et les légèretés coupaldes de ces jeunes iilles qui composaient l'escadron volant de la reine ; on sa\ait à n'en pas douter quelle était celle que le roi avait remarquée ; on suivait avec un intérêt passionné les progrès de la conquête royale ; on escomptait le moment de la chute. Tout Tintérét de la vie se concentrait sur ces misérables questions qui devenaient les uniques préoccupations de cette cour frivole, de ce peuple qui se laissait entraîner lui aussi par ce courant démoralisateur. La nation tout entière se gangrenait; dans toutes les classes de la société française les mœurs s'altéraient, la famille se désorganisait, la foi disparaissait ; on ne reconnaissait plus la grande nation, dont la mission au moyen âge avait consisté à repousser les invasions barliares et à

34 I./V LÉGENDE DES PHILC^SOPHES

aller balailler en Palesline pour reconquérir les lieux saints.

De tous, Louis XIV a été le plus coupable. Le grand roi est celui qui au point de vue moral a fait le plus de mal à son peuple. Le premier, il a installé l'adultère à la cour.

Certes, ses prédécesseurs n'étaient point gênés par le respect de la foi conjugale, mais encore gardaientils une apparence de décence qui laissait à la reine son rôle légitime dans la famille et dans l'État. Que François I"' quittât le Louvre pour aller à Fontainebleau passer quelques journées en galante compagnie; qu'il se plût aux fêtes qu'il donnait dans ce somptueux palais tout orné des peintures du Primatice, des œuvres d'art de la Renaissance et qu'il s'y fît servir dans l'orfèvrei-ie de Benvenuto (lellini ; qu'Henri IV, après avoir bravement bataillé toute une journée sous les remparts de Paris, se sauvât au grantl trot de son cbeval pour aller voir sa mie, ce n'est certes pas louable, on ne saurait même pas l'excuser ; mais que le roi, au Louvre ou à ^'ersail]es, en face de toute la cour, bravant l'opinion de la nation entière, donnât à une concubine la place qui appartenait légitimement à la reine ; qu'il l'autorisât h prendre une influence qu'elle ne devait pas avoir, à traiter des affaires de l'Etat, à faire nommer ou à renverser des ministres, â être, suivant l'expression dont on usait alors, la maîtresse déclarée, il y avait là un scandale véritable, bien l'ait, venant de si haut, pour obscurcir toutes les notions de morale, pour favoriser l'inconduite, pour amener la rupture des liens du mariage, partant, pour autoriser à fouler aux pieds les règles enseignées par la religion comme indispensables à un(! ^■ie sociale réi^ulière el bien ordonnée.

r,A FAUTE nES ROIS

Si encore Louis XIV se fût borné à une seule de ces unions scandaleuses; si après l'entrée au couvent de Mlle de La \'allière,il eût renoncé à cette existence irrégulière et fût revenu auprès de la reine, repentant, tout prêt h respecter la femme qui avait l'honneur de porter avec lui la couronne, qui lui avait donné le fils destiné à lui succéder sur le trône ! — mais il n'en fut rien, et ce fut la faute de sa vie entière d'avoir perpétué ce scandale, d'avoir habitué la nation h accepter ce spectacle démoralisant, d'avoir remplacé celle qui allait être sœur Louise de la Miséricorde par Mme de F'ontanges, par Mme de Montespan, puis par Mme Scarron qui, bien qu'elle ait trop habilement fini par un mariage clandestin a su, du moins, résister aux tentatives galantes de celui qu'elle voulait épouser.

Ce qui peut valoir à Mme de Mainlenon les pardons de l'histoire, ce qui peut atténuer jusqu'à un certain point le scandale qu'elle a volontairement causé en consentant à vivre à la cour dans des conditions qui prêtaient à l'équivoque, c'est qu'au rebours de toutes celles qui auparavant avaient occupé lapassion du roi, elle a compris l'effet pernicieux que devait nécessairement produire l'existence irrégulière, immorale, qu'elle consentait à mener à Versailles ; c'est qu'instruite par les intrigues de toute nature, politiques ou autres, qui s'étaient nouées autour dos favorites qui l'avaient précédée, qui se nouaient tous les jours autour d'elle-même, elle sentit qu'il fallait faire cesser un semblable désordre et que, régulariser par uu mariage une situation qui ne pouvait se continuer qu'en créant un péril immense pour la moralité publicpie, était l'unique moyen d'endiguer le Ilot qui montait toujours. l"]lle connaissait trop le roi )i()ur douter que, si elle eût (|uitti'- la cour, elle eût

Hti LA LEGENDE DES PHILOSOPHES

été iramédialement remplacée et que le remède eût été pire que le mal.

D'autres ont écrit et écriront encore que le mariage secret dont toutes les circonstances ont été racontées par Saint-Simon fut une victoire de la favorite ambitieuse remportée sur un souverain dont le caractère était affaibli, amolli par la passion ou même par l'habitude. J'aime mieux mon explication ; je la trouve plus digne des deux époux et elle me paraît être corroborée par ce que nous savons de la fin de leur vie. Ce fut, en effet, à partir de ce moment, une réaction complète ; volontairement, semble-l-il, l'existence se modifia à la cour ; Louis Xl\' resta toujours le grand roi, il fut toujours entouré du respect, de Tadmiralion de ses courtisans, de l'aiTection de son peuple; son autorité dans les affaires de l'Etal se conserva tout entière, mais Versailles cliangea d'allures ; la vie y devint sérieuse, familiale, religieuse — il faut le remarquer avec soin ; — Mme de Maintenon tout en étant la femme du roi sans être la reine, tout en occupant le rang auquel lui donnait droit une union qui n'était plus ignorée, adopta une attitude simple, modeste, presque retirée ; elle passa ses journées dans un salon écarté, enfoncée dans un large fauteuil, visitée par quelques amis intimes ou quelques personnes de sa parenté. Evidemment, il y avait là une volonté certaine de revenir en arrière, de faire amende honorable, de ramener dans les voies de la religion la cour et la nation qui s'en étaient écartées sous l'influence néfaste des liaisons passées. L'Age d'ailleurs était venu, la moi-t avait cruellement frappé la famille royale accablant son chef, sous les t'oups de malheurs répétés ; tout contribuait donc à donner à Louis XIV des idées sérieuses, à rendre piulol tristes les dernières annéesde sa vie, et somme loule.

LA FAUTE OES BOIS

pour attendre en paix le momeni du départ, pour rendre faciles et calmes les heures de la fin, rien ne vaut le retour à Dieu.

Mais, s'il était encore temps pour le roi, il était trop tard pour la nation.

Ce n'est pas impunément qu'on laisse pendant de longues années ua peuple sous l'influence de pareils exemples. Rien n'estplus pernicieux que l'immoralité. Non seulement elle gâte l'individu, mais son action détestable se fait sentir dans les sociétés au milieu desquelles elle pénètre, se propageant, s'étendanl, corrompant les masses avec une prodigieuse rapidité. Elle est naturelle à l'homme; c'est son vice de naissance. Seule, la religion, par sa bienfaisante influence, peut atténuer ses effets désastreux. Mais, il ne faut pas que le mal soit trop profond ; il ne faut pas que l'irréligion règne depuis trop longtemps; alors le remède peut être sans efl"ets. Il est difficile de revenir assez loin en arrière pour efl'acer tout un long passé et commencer une existence nouvelle. On peut surmonter une crise passagère; on meurt d'une maladie organique.

Or, depuis longtemps en France, les mœurs étaient devenues ce qu'elles étaient à la cour de Louis XI \' et les idées religieuses avaient disparu.

La Ligue; la Satire Mcnippce avec son (lulliolicon d'Espagne et ses processions de moines ligueurs: les caricatures anti religieuses qui couraient alors Paris, défigurant les membres du clergé et les jetant en pâture au ridicule; Rabelais et son Abbatfe de Thélème, véritable paradis du matérialisme; Montaigne et son scepticisme facile; toute la littérature satirique qu'avaient fait nailrr les guerres de religion, avaient depuis longleni|)s pr(''|)aré les esprits au naufrage de la foi. Les désordres de la société des précieuses,

les scandales de la vie de Louis XIV aclievcrent ce qu'avait si bien commencé le seizième siècle.

Il est indispensable d'ajouter que la construction de Versailles a été un élément important de la désorganisation de la société française.

Lorsque cet immense et superbe palais fut achevé, le roi eut l'impression qu'il allait vivre dans un désert. 11 fallait à tout prix peupler celte splendide solitude, animer ces salons merveilleux, donner de la vie à ces jardins, cliei's-d'œuvre de Tart de Lenôtre. II n'y avait qu'un moyen d'y parvenir : Appeler à Versailles la petite noblesse de province, la séduire par la promesse de pensions, de grades militaires, d'honneurs à la cour; lui donner l'orgueil de graviter autour du roi Soleil, de vivre de la vie de courtisan, inoccupé, errant de salle en salle; faire de tous ces gentilshommes des ramasseurs de petites histoires qui, sans qu'on ait songea le prévoir, allaient devenir des frondeurs par inaction. La petite noblesse de province s'y laissa prendre. A l'appel du souverain, elle abandonna ses vieux manoirs oîi elle vivait chichement mais aimée et considérée; elle accourut à Versailles oîi, incapable de faire face au luxe de la cour, oubliée du reste par le roi dans la distribution des pensions et des faveurs, elle se ruina laissant ses biens sans culture, perdant l'inlluence légitime que lui conservait auparavant le souvenir de ses ancêtres ne quittant le château ([ue pour revêtir la cuirasse et le casque, monter le clieval de guori-e cl s'en aller batailler derrière le souverain ; perdant également l'alfection que lui avaient value ses services cl(! tous les joui's, sa vie commune avec le paysan; abandonnant tout, le passé glorieux, le présent sul'tisant, l'avenir incertain mais (|u'il fallait préparer, pour une vaine gloriole ([ui ne devait lui rapporter

LA FAUTE DES ROIS

que des déboires. Les propriétés nobiliaires trop onéreuses désormais furent vendues pour subvenir au faste de Versailles et on assista trop souvent à ce spectacle amusant mais attristant tout à la fois: l'arrivée du nouveau seigneur du village. L'inlluence passa aux mains des petits hobereaux, des petits magistrats, des avocats aux présidiaux, des notaires gardes-notes qui formèrent la génération toute prête à accepter les billevesées du Contrat social, le scepticisme des pliilosophes, à préparer par les discours et par l'action le succès des idées d'où devait naître la Révolution.

11 ne faudrait pas croire cependant, que l'exode de la noblesse de province vers la cour ne se produisit qu'après la construction de Versailles. Déjà, bien antérieurement, à l'époque où la royauté étalait en public les hontes de sa vie privée, sous François I"', sous Henri III, un courant d'émigration vers Paris et le Louvre se manifesta parmi la petite noblesse; mais Versailles a été vraiment le gouffre dans lequel s'est engloutie toute cette force vive, solidement attachée au souverain, dévouée profondément à la monarchie qui aurait pu — si elle eût conservé son inlluence — opposer dans la province une digue à la propagande jacobine.

Du reste, le règne de Louis XIV n'avait-il pas été fécond lui aussi en querelles religieuses? N'avail-on pas vu les évèques partagés sur les propositions de .lansénius, acceptant ou rejetant la Bulle Unigenilus ; la maison de Messieurs de Port-Royal fermée ; le Par- Irmenl, comme le roi et la cour d'ailleurs, prenant parti dans tous ces conflits avec une passion qui ne se dissimulait pas ; l'affaire du refus des sacrements; les prélendus miracles du diacre Paris '.'N'était-ce pas le cas de pi-nser ([ue la foi. qui, p(;ndant tout le

10 LA LEGENDE DES l'IllLOSOl^llES

seizième siècle avait soulevé les catholiques, ne pouvait plus produire de pareils enthousiasmes; que les idées de plaisirs et de vie facile avaient envalii tous les esprits; que l'austérité qui, à la suite du mariage de Louis XIV et de Mme de Maintenon, avait donné à la Cour des allures sévères et quasi-monacales, qui avait inspiré la création de la maison de Saint-Cyr et les deux tragédies religieuses écrites par Racine pour l'édification des jeunes élèves, ne répondait plus à l'impiété régnante et n'avait répandu qu'une atmosphère de sévérité morose et môme d'ennui ?

La France avait bâillé pendant toute cette fin de règne, et, lorsque le roi mort, Mme de Maintenon réfugiée à Saint-Cyr, on vit luire l'avènement d'un enfant et la régence d'un prince dont les mœurs n'étaient rien moins qu'austères, cette société pervertie profondément, qui n'avait plus de vie que pour le plaisir, se reprit à espérer. Son espoir ne fut pas déçu. Le duc d'Orléans lui procura h cet égard toutes les satisfactions qu'elle pouvait souhaiter. La cour de France devint, plus encore qu'auparavant, le rendezvous des joyeuses compagnies. C^e ne fut pas assez des petits soupers de la Régence, on descendit encore ])lus has, et si Louis XIV avait remplacé Marie- Thérèse par les filles de la noble maison de Mortemart, ce furent Antoinette Poisson et .leanne Reçu qui, sous Louis XV, prireni la place (h; Marie Leczinska.

II ne fiuidrait pas, d'ailleurs, comme on le fait sans cesse, accabler d'anathèmes ce malheureux Louis XV qui, jusqu'à un certain point, n'a pas l'entière responsabilité des scandales dont sa vie est remplie. Si l'on veut bien considéi'cr toutes les circonstancesde fait dont a été entourée sa jeunesse on admettra volontiers qu'il n'est, en somme, qu'un produit; pi'oduit

LA FAITE DES ROIS

déleslablo assurément, mais comincnl |)<)Liirail-on espérer qu'un arbre mal venu put donner des fruits savoureux ? Etait-il permis de croire qu'un prince jeune, de nature ardente, de tempérament passionné aurait le courage de mettre un frein à ses désirs lors- (jue, pendant toute son enfance, il n'aura eu sous les yeux que les désordres du ^'^e^sailles de la Régence ; lorsque le milieu dans lequel il aura vécu, asservi à ses moindres caprices, empressé à lui plaire, aura conservé tous les souvenirs de la vie intime de Louis XIV et trouvera toute naturelle celle existence en partie double qui consistait à tenir la reine reléguée dans ses appartements et a faire trôner la concubine dans un cercle de courtisans toujours prêts à s'incliner devant les volontés du maître ?

Il eût fallu à Louis XV ce qu'il n'avait pas, une nature calme, des désirs modérés, une vision nette du danger vers lequel se précipitait le pays et la monarcbie avec lui, une fermeté de caractère inébranlable pour entreprendre d'ari'éler dans sa cliutc un peuple tout entier se ruant vers la décomposition; mais Louis X\^ était le produit de la démoralisation générale, il procédait de sou aïeul, et c'est surtout à ce dernier <jui, à tous les autres points de vue, n'en reste pas moins le grand roi, qu'il faut faire remontiM" la responsabilité des désordres qui, pendant tant d'années, ont abaissé le niveau moral de la nation, ont fait disparaître la foi des âmes et ont facilité les progrès immenses accomplis en si peu de temps par les fausses et décevantes tbéories des philosoplies.

Louis XVI, le parfait honnête homme, le mari modèle, le père tendre et dévoué, le souverain qui n'a jjunais ambitioimé que le bien de son peuple, celui qui semblait envoyé pour accomplir l'indispensable mouvement de réaction et ramener la l''rance dans la

voie quelle n'eût jamais dû abandonner, Louis XVI, malheureusement, était faible, sans volonté, sans énergie. Il eût fallu une main de fer pour faire renaître l'ordre, le respect des moeurs dans une société depuis longtemps dévoyée, pour lutter tous les jours, pied à pied, contre le matérialisme grossier qui envahissait les esprits; avec le règne nouveau, ce furent la bonté, la faiblesse môme cpii s'installèrent sur le trône.

Vit-il le danger que courait le pays ou bien cou.stala-t-il que la lutte était, dès ce moment, im|iossible?... Comment le savoir? Il semble bien que, découragé, se sentant impuissant à réagir, le roi laissa faire.

Il y perdit son trône, il y perdit la vie, et la France ne peut pas se remettre d'une cliute si grave.

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