‹ La légende des "philosophes"Chapitre 22 sur 70 · Ullre de M. h'étix liovct à son fivrc Alfred. Cal. Bord · texte numérisé non relu

Ullre de M. h'étix liovct à son fivrc Alfred. Cal. Bord

•2. NoiiL CiiAn.WAY, Cal. de la renie d'aul. de Hefuye. 3 iuillel liKM, II» 712.

ROUSSEAU. SES ADMIRATKURS sg

lion qui n'ont cessé d'entourer la mémoire de Rousseau, Kervélégan, député du Finistère à la Convention, écrivait le lo août 1821 à un correspondant resté inconnu : « Tu peux remplacer la philosophie du collège par celle de J.-J. Rousseau qui repose sur ce principe : Tout est bien sortant des mains de la nature; tout dégénère entre les mains de l'homme. Lis-le bien cet honnête homme qui s'est fait lui-môme et tu verras que ce principe par lequel il débute dans son Emile se retrouve partout, dans des tournures diverses; mais c'est toujours le même; il n'en dévie jamais '. »

Voilà donc établi qu'au contraire de Diderot qui n'a jamais été qu'un raisonneur souvent ennuyeux, un dialecticien fort habile, mais sec et sans âme, un donneur de conseils fort peu autorisé à s'attribuer un tel rôle, qui n'a vu aller à lui aucune autre sympathie que celle de savants sceptiques comme Naigeon, Meister ou d'Escherny ou de profonds égoïstes comme Grimm, Rousseau a conquis l'affection et l'admiration de ses contemporains. Il a forcé les généralions venues après lui à l'étudier; en l'étudiant, à lainicr un peu parce qu'il a été vraiment un homme, p;u'cc qu'il a vécu de notre vie commune, parce que, s'il a eu quelques-unes des qualités, il a eu tous les (li'-fauts dont, les uns et les autres, nous sommes ;iriligés; parce que nous nous reconnaissons en lui et surtout parce qu'il a eu le courage de faire publiquement la confession des erreurs de sa vie trop souvent méprisable, confession que, quelquefois, nous consentons à nous faire à nous seuls. Il nous est symj)alhi(|uc parce (pi'il a aimé, comme nous; parce qu'il a souiTerl, couiuic nous et parce ((u''il a su ti'aduire,

1. NoLL Ceiaiiavav. Util, dinit. iiovriiiln-r, l'.iu7, ir lu'Jôl.

avec une vérité c|ui nous émeut, et son amour el ses souffrances. Ne nous laissons point égarer toutefois et n'oublions jamais qu'Emile et le Contrat social, recueils des théories les plus fausses, des idées les plus mal faites pour la marche normale d'une société ont été les patrons qui ont servi de modèles à l'état social si étrange et si inquiétant au milieu duquel nous nous traînons avec peine depuis plus de cent ans.

Le château de la ('.hevrette et, auparavant, l'hôtel de la rue Saint-Honoré, en face les Augustins où demeurait le fermier général Lalive de Bellegardc, ont été le théâtre de scènes de mœurs qui valent la peine d'être étudiées en détail si l'on veut se rendre compte de ce qu'était ce monde de la finance, taré, pourri par le scepticisme et le libertinage des philosophes qui, après tout, vivait à ses crochets. Tous en effet, ils avaient élu domicile chez l'un de ces favoris de la fortune qui, n'ayant aucune tradition à respecter, aucun honneur familial à se transmetli'e, étaient lîers de donner rhos[)italité à ces hommes dont la France entière s'occupait. Une certaine notoriété s'attachait, en effet, à leur nom; on parlait des salons qu'ils frét[uentaient; Mme du Deffand comme Mme (Tcoffrin, pour se créer une renommée tapageuse, a\ aient sacrilié à celle divinité nouvelle qui s'apptïlait la philosophie, el Marmonlel, dans ses Mémoires, nous a laissé l'histoire des dîners de Mme GeoIVrin et les portraits de ses hôtes crayonnés avec une vérité, un esprit (|ui foni penser à une ressemblance fra[)pante.

Si Diderot allait, sans façon, s'installer au Clrantlval chez Mme d'Aine, Saint [>ambeil, (irimm, Duclos, Rousseau étaient les commensaux très aimablement accueillis de Mme d'Epinay el de sa belle-sœur, Mme d'iloudetot. l{ousseau, il es! vrai, fui introduit

ROUSSEAU ET M'"" D HOUUETOT 91

à l'Ennitage par Mme d'Epinay elle-même; quant aux autres, ils avaient un moyeu très simple d'assurer leur logement au château, c'était de devenir les amants des femmes qui y gouvernaient. Ainsi firent Sainl- Lambert et Griram; ainsi tenta de faire Duclos qui, grossier et mal élevé, ne sut pas s'y prendre et se fit jeter à la porte.

Celte société étrange n'avait }(as besoin d'histoi'iograplie; Mme d'Epinay s'est chargée de nous laisser un véritable journal des événements qui remplissaient la vie au château de la Chevrette. Ses Mémoires, d'ailleurs revus et modifiés par Grimni, constituent un véritable monument de l'immoralité profonde qui, sous l'influence des philosophes, envahit et bientôt submergea sous un flot nauséabond, tout ce monde de la finance, parti de rien, arrivé à l'opulence par l'exploitation de la terme.

On a publié ces Mémoires de Mme d'Epinay; ou les a lus, on les a dévorés; on les a considérés comme l'un des documents les plus précieux de l'histoire des inirurs au dix-huitième siècle. On a eu raison; il n'a rien été fait de plus elTrayant ([uc le récit de ces intrigues amoureuses (jui se nouaient dans les salons ou à l'ombre desbos(|uets de la Chevrette, soiis les yeux — peut-être volontairement fermés — de M. et de Mme de Bellegarde. Sans vouloir refaire cette histoire si souvent écrite, il n'est peut-être pas inutile de rappeler les faits les plus frappants, les plus caractéristiques de cette vie d'élégante corruption que nous a narrée Mme d'Epinay et à laquelle, d'ailleurs, Rousseau, dont nous nous occupons, a été très intimement mêlé.

Lalive de IJellcgarde, fcrmii;r général, avait éj)ous{'' nue demoiselle Prouveur dont il eut trois lils : l.iilive d'l']piiKiy <pii lui succéda dans sa charge de

fermier général, Lalive de JuUy et Lalive de la Briche, qui furent tous deux introducteurs des ambassadeurs, et deux filles, Elisabeth, appelée en famille Mimi qui épousa le vicomte d'Houdetot et Charlotte, mariée au baron de Lucc, intendant d'Alsace et qui, veuve, se remaria avec le vicomte de la Châtre de Monts, député de la noblesse du Poitou à l'assemblée constituante. A ces cinq enfants, dans un sentiment fort louable de dévouement familial, M. et Mme de Bellegarde ajoutèrent une nièce, Louise Tardieu d'Esclavelles, fille d'une sœur de Mme de Bellegardeet d'un militaire décédé laissant sa famille dans la misère la plus profonde. Ce fut cette cousine germaine de Mme d'Houdelol qui devint sa bellesœur, par son mariage avec M. dEpinay. Trois de ces enfants seulement sont les héros des Mémoires de cette femme célèbre. Elle-même, son mari et Mine d'Houdetot y jouent les grands rôles. Mme de Lucé n'y paraît que pendant le temps de sa jeunesse jusqu'à son mariage, période pendant laquelle elle dut supporter, de la part de sa cousine et belle-sœur, les cHelsdela haine la plus implacable. El le disparaît après son départ pour Strasbourg avec son mari, et les éditeurs des Mémoires de Mme d'Epinay avaient inutilement recherché sa trace. J'ai été assez heureux pour la retrouver veuve, puis remariée au vicomte de la (Philtre, .l'ai raconté son histoire dans trois notices publiées par la Société des antiquaires de l'Uuesl de Poitiers, et j'ai fait le récit de l'acharnement avec lequel elle a été poursuivie par sa famille entière jusqu'au jour où, remariée, elle put enfin s'appuyer sur un défenseur capable d'en imposer à ceux (pii la pourchassaient avec une impitoyable fureur.

Mme d'Epinay qui dans ses Mémoires, se confesse un peu à la manière de Rousseau, nous apprend elle-

môme que jeune fille, elle était d'une habileté, d'une souplesse d'esprit et en même temps, d'une ambition rares. Si je disais d'une rouerie vraiment admirable, je crois que je ne dépasserais pas la mesure. Un désir violent s'était tout de suite emparé de son esprit et avait fini par capter complètement sa volonté. Elle était pauvre ; elle ne l'ignorait pas. Ses cousines étaient appelées à faire de riches mariages, à avoir dans le monde une brillante situation ; elle ne pouvait être qu'une femme du commun, souffrant sans cesse de voir sa vie associée à celle d'un homme d'une condition fort au-dessous delà sienne. 11 y avait un moyen d'éviter cette fin peu enviable. C'était de se faire épouser par son cousin d'Epinay. Elle y réussit. C'est un véritable roman que l'histoire de ce mariage conclu à force de manœuvres d'une habileté incontestable mais d'une honnêteté douteuse. Et puis, quelle désillusion ! M. d'Epinay débauché, joueur, parconséquent dépensier, atteint d'un mal qui obligea sa femme à lui interdire l'entrée de ses appartements, est resté comme le type du fermier généi-al [ii-odigue. L'union ne dura })as longtemps entre ces deux époux mal assortis. Le mari alla de son côté, la femme se confina h Epinay d'abord, puis à la Chevrette où vivait encore M. de Bellegarde; mais je ne sais quel intrigant introduisit au château Mlle d'Ettc, grosse flamande à la chair fraîche et à la morale facile, qui arriva accompagnée de son amant, M. de \'alory et s'y installa à demeure, y vivant, y couchant, y menant uiie existence absolument commune avec celle des hôtes du chAteau. Elle sut facilement capter la confiance de Mme d'l"]pinay. reçut ses confidences et lui persuada qu'elle n'avait qu'un moyen • II- se consoler: remplacer son mai-i par un amanL l^a belle ànic se chargea même de le lui |U(icurei'. |)n|)iM

de Francueil qui, veuf, devait se remarier avec Aurore de Saxe et devenir le grand-père de Georges Sand, l'ut celui qui sut faire palpiter le cœur de Mme d'Épinay.

Entre temps, Elisabeth avait épousé le vicomte d'Hondetot et Lalive de Jully s'était marié avec Mlle Chambon, une folle, qui attendit à peine la fin de la lune de miel pour se jeter dans les bras de Gelyotte, la basse de l'Opéra.

Donc, avant que les philosoplies pénétrassent au château de la Chevrette, voici quel était l'état moral de ceux qui l'habitaient : Mme de Bellegarde décédée, son mari était resté — de titre seulement — le chef de la famille, le représentant unique de l'autorité paternelle, celui auquel étaient dus le respect et la soumission. Mme de Lucé était partie pour ne plus revenir, chassée par les mauvais traitements de sa cousine à laquelle la faiblesse de M. de Bellegarde prêtait les mains. Mme d'IIoudetot habitait honnêtement avec son mari. Lalive de la Briche n'était point marié, mais son frère Jully dont l'union était toute récente avait déjà un lieutenant dans la personne de Gelyotle. D'Epinay, qui n'avait plus avec sa femme que des relations de convenance, amenait au cliAteau ses amis et ses amies et s'y livrait à des orgies dont quelques-unes racontées dans les mémoires sont vraiment à faire rougir. Mme d'Epinay se consolait avec Francueil et, au-dessus de tout ce mélange étrange de ménages unis, d'époux mal assortis qui consentaient à se laisser suppléer, planaient M. de ^ alory et Mlle d'Elte (pii, par leurs conseils, étaient parvenus, sans trop de IM'iiir peut-être, à contaminer toute cette famille.

iioussoau avait déjà fait ([uehiucs rares apparitions an chtUeau, amené par Francueil dont le père l'avait eu (|uelque temps comme secrétaire. Mais le jiremier qui y pénétra et s'y installa en maître, en tyran, ou

despote, imposant à Mme d'Épinay, qu'il chercha d'ailleurs à séduire, ses conseils perfides et ses règles de conduite qui confinaient à la malhonnêteté, ce fut Duclos, histoi'iographe de l'rance, triste personnage, grossier, mal élevé, auprès des femmes d'une audace à nulle autre pareille, peu difficile sur la qualité de ses conquêtes, que Mlle Ouinault, du Bout du banc, recevait h ses soupers littéraires et qui, par ses propos inconvenants embarrassait parfois l'ancienne actrice de la Comédie. « Paix donc, Duclos, jiaix donc; ou ne dites rien, ou servez-vous d'expressions que l'on puisse entendre. »

C'est là, c'est dans ce milieu faisandé, chez Mlle Quinault, que Mme dHpinay avait connu l'auteur des Mémoires du comte de X... Elle s'était fait inviler par la comédienne et, à l'insu de toute sa famille, à l'insu de son mari, de sa mère surtout (|ui, disait-elle, « était bigote et eût sévèrement critiqué ces relations nouvelles », guidée par un sentiment de curiosité malsaine, d'appétit de voir et d'entendre des choses qui ne se voyaient et ne s'entendaient pas ailleurs, elle se rendit secrètement à deux de ces dîners littéraires. Elle a, dans ses Mémoires, reproduit les conversations qui mirent aux prises Duclos, Saint-Lambert. Rousseau, le marquis de Beauveau, Piron, Vadé, le comte de Caylus et autres fortes tètes du dix-huitième siècle. Elle avait, du l'csle, l'honneur d'être la seule femme admise à ces agapes philosophiques et libertines où l'on discutait sur l'existence de Dieu, sur l'inutilité de In r(digioii, et où l'on narrait, au dessert, Duclos surtout et Saint- Lambert en des termes et avec des images d'un matérialisme échevelé, des histoires auprès desquelles les contes de Crébillon le fils pouvaient passer pour iiiij:(!nus.

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Duclos sollicita l'honneur d'être reçu à la Chevrette. Mme d'Kpinay, très honorée de cette requête, admit chez elle cet homme qui ne tarda pas, par son attitude inconvenante, à lui faire regretter cette condescendance. Après avoir pendant longtemps subi ses lyranniques exigences, elle réconduisit à plusieurs reprises et, comme il s'obstinait à revenir, elle se décida à le jeter à la porte. Elle s'en fit du reste un mortel ennemi.

Mais, il avait amené aveclui Grimm, l'ami deDide rot et de Rousseau, un de ces Allemands à l'âme sèche, au cœur froid ; un de ces calculateurs égoïstes et tenaces venus en France pour y chercher fortune et qui vit immédiatement le parti qu'il pouvait tirer des relations nées grâce à Duclos.

Puis, ce fut Saint-Lambert, qui vint apporter à la Chevrette sa réputation de poète et de séducteur à la mode — un peu défraîchie cependant — depuis son aventure avec Mme du Châtclet; enfin, ce fut Mme d'Epinay elle-même qui prit, pour ainsi dire, Rousseau par la main et le conduisit à l'Ermitage qu'elle avait fait rebâtir pour qu'il y pût loger avec Thérèse et la peu vénérable Mme Levasseur. Et voilà l'éunis les personnages entre lesipiels va se jouer le (iranic d'où est .sortie la Nouvelle Héloïse.

Car c'est un véritable drame, un drame passionnel intense que cette histoire des amours de Rousseau et de Mme d'Houdetot. Cette femme, à l'esprit léger el ehai'mant du reste, a-t-elle vraiment pris au sérieux le citoyen de Genève? On en pourrait douter peut-être à la lecture des lettres que Mme d'Epinay nous a conservées. Quant à Rousseau, il a été certainement un amoureux fou à lier. Non seulement il a soulTert moralement, mais il a ét<'' malade physiipuMiient d'amour rentré, île continence forcée; dans sa corres-

pondance il pleure, il se lamente, il appelle la femme adorée et, chose étrange, ce qui est profondément ridicule et même gênant à lire dans les lettres de Diderot à Mlle Voland, devient passionnant sous la plume de Rousseau. C'est que le premier n'a jamais exprimé qu'un amour purement sensuel, n'a jamais désiré que la satisfaction d'un plaisir grossier qui, chez un homme de son âge nous inspire le dégoût, tandis que le second a un peu idéalisé son amour, que cet amour l'affectait tout entier, corps et àme ; qu'il a crié, qu'il a sangloté et qu'il nous fait presque crier et sangloter avec lui.

Combien est juste rim]>ression ressentie par M.. Iules Lemaîlre qui, dans l'une de ses conférences sur Rousseau, l'appelle le Père du romantisme ! Tous les romans de celte période littéraire si intéressante, les drames du théâtre, du boulevard, dans lesquels l'amour lue ceux dont il s'empare ; ces histoires sombres dans lesquelles l'amour fatal accomplit son œuvre cruelle depuis Adolphe el Ue/'/Aer jusqu'aux pièces truculantes de Victor Hugo et de Dumas père, sont des enfants de la Nouvelle Néloïse, le modèle, le roman type de l'époque post-révolutionnaire.

\ oilà donc Saint-Lamherl, Grimm et Rousseau cpii pénètrent presqu"enscml)le au chilteau de la Chevrette. En homme prali(pie, Grinim prit son parti le premier. II constata combien la vie était facile dans cette vaste demeure, un peu triste, que Diderot nous a souvent décrite. Dans le salon, froid cl solennel, la famille entière s'assemblait ; M. de \'alory et Mlle d'Etle y occupaient la place (pie leur amitié déjh vieille, mais perlide dans ses effets, leur avait acquise ; l'rancueil était assidu au|irès de Mme d'Epinay, el rien ne manifestait que celte assiduilé très manpiéc ne lui p;is approuvée par tous ceux (pii prenaient

place au foyer. Grimm jugea immédiatement qu'il y avait là une situation à conquérir, un avenir certain à se ménager et il résolut de supplanter Francueil dans les bonnes grâces de Mme d'Epinay. Le moyen à employer était fort simple: la calomnie est toujours d'un effet assuré sur les âmes passionnées ; distillée avec persévérance et habileté, elle devait aboutir au résultat souhaité. Ce fut, en elïet, ce qui se produisit. Grimm manœuvra si bien, il fut si persuasif qu'en peu de temps, Francueil était délaissé et l'Allemand se prélassait dans le nid qu'un autre avait préparé. Il y resta toute sa vie, dictant ses volontés, ordonnant à tout le monde, agissant en maître absolu, en véritable tyran, pliant au gré de ses caprices l'existence même de la femme qui s'était donnée à lui, remplissant en toutes circonstances le rôle de mari, à la barbe de M. d'Epinay qui, disait Diderot, était l'affabilité même et ne tentait en aucune façon de reprendre son autorité légitime.

Grimm casé, ce fut le tour de Saint-Laml)ert de songer à son avenir. 11 ne s'attaqua pas au morceau le moins délicat. Mme d'Houdetot qui n'était point belle — elle était marquée de la petite vérole — était cependant une femme charmante ; charmante par sa bonté, par sa simplicité, par son amabilité; charmante par son esprit délicat, par l'art de sa conversation, par le naturel et la gaîté des réparties qu'elle lançait avec un à-propos surprenant. Elle a conservé ces qualités rares jusiju'aux limites extrêmes de la vieillesse et tous ceux qui l'ont connue, môme ridée, emmitouflée dans ses coiffes et clouée par l'àgc dans le fond de sa causeuse ne tarissent pas sur le charme dont cette femme excellente était l'expression la plus parfaite.

Le baron de Fr('^nillv. <laiis ses intéressants Mémoi-

ROUSSEAU ET M""' d'hOUDETOT !)9

]-cs ', raconte qu'il a beaucoup vu en 1798 et 1799 « la bonne, l'aimable, l'éternellement jeune vicomtesse d'Houdetot ». « Elle était telle alors que lorsqu'elle parut pour la première fois à l'Ermilagc do Rousseau, se riant de l'étiquette, gaie, vive, piquante, spirituelle, féconde en pensées fines et en mots heureux, passionnée pour les })iaisirs, indulgente jusqu'au système, n'ayant jamais médit de qui que ce soil ni de quoi que ce soit, n'ayant jamais, comme elle le disait, donné le plus petit ridicule au plus petit plaisir; gardant de sa jeunesse l'haldtude et le besoin d'aimer et, avec cela, d'une laideur ignoble ; une de ces voix que le peuple appelle de rogomme et ce traître d'œil qui regardait à côté quand il semblail vous regarder en face. ><

Quel portrait ! et dire qu'il n'est point chargé, et que malgré ses imperfections physi(jues elle a non seulement trouvé ua mari excellent, le vicomte d'Houdetot, lieutenant général des armées du roi, mais aussi elle a su captiver, grâce aux qualités rares de son esprit et de son cœur un liouune qui passait pour un véritable séducteur, puisqu'il avait supplanlé Voltaire dans l'affection de Mme du ChAlelet. Car, c'est une chose étrange et qui prouve h quel point la liberté des mœurs des piiilosophcs avail pénétré facilement dans les milieux qu'ils fré([uentaient ; Mme d'Houdetot qui proclamait les mérites rares et les exquises bontés de son mari, qui se louait de ses attentions pour elle et n'avait à lui reprocher aucune de ces fautes qui amènent trop souvent la désunion dans les ménages, crut qu'il était de bon ton de; prendre un amant et, sans raisons qui paraissent plausibles, sans rien qui puisse passer pour une excuse,

1. Souvenirs du Unran île Frrnillij. l'nir ilc I'imiicc, piihlii''-^ p;ir M. ArUiiir Cluuiiirl, iiiomlifc ,W llrisliliil, \':\r\<, l'inii, l;)OK.

nWerBltas

100 LA LEGENnE DES PHILOSOPHES

accueillit les hommages de Saint-Lambert et ne tarda pas à s'unir à lui, imitant d'ailleurs en cela Mme d'Épinay, dont le mari ne pouvait inspirer à sa femme aucune affection, et Mme de Jully qui était sur le point de quitter Gelyolte et de le remplacer parle chevalier de Vergennes.

Et ce fut une liaison de trente années ! Saint-Lambert s'était présenté avec, pour tout l>agage littéraire, son poème des Saisons. Mme d'Houdetot faisait et débitait gracieusement des petits vers. Est-ce la poésie qui fut le trait d'union entre cet homme déjà blasé, cherchant comme Grimni un gîte où se terrer pendant le reste de sesjours, et cette femme qui était vraiment possédée du besoin d'aimer ? — Oui le sait? — Ils nont jamais fait de confidences sur ce point et c'est un des mystères de l'âme féminine au dix-huitième siècle que cette folle passion qui poussait les femmes du monde à avoir deux ménages dans lesquels elles remplissaient à tour de rôle les devoirs de leur état. Frénilly continue ainsi ses Souvenirs sur cette muse déjà bien flétrie : n Saint-Lambert, pour commencer par la clé de voûte, logeait chez elle avec toutes les bienséances d'une liaison res- ))ectablc et, depuis trente ans, il était arbitre ei maître de la dame et de la maison. Académicien du bon temps, vivant sur la gloire de ses Saisons, co(|uet, gourmand, rabrouant la pauvre vicomtesse qu'il appelait l'Intendant de ses privations, et qui. pourtant, s'occupait de lui sans cesse avec la patience d'un ange... La seconde personne de la maison était le gros et grand vicomte d'Houdetot, atTectueux, poli, comme un lidninie (pii n'est pas chez lui. Sa femme qu'il traitait prescpie avec galanterie faisait pour lui des infidélités à Saint-Lambert qui en riait, et ces deux titulaires, logés, couchés porte à porte,

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vivaient ensemble dans une parfaite amitié. » Quelles mœurs ! Un comprend à la lecture de celte page, la boutade un peu morose de Chateaubriand qui venait précisément de voir ce couple de vieillards attardés dans l'amour: « J'avais aperçu M. de Saint- Lambert et Mme d'Houdetot au Marais, représentant l'un et l'autre les opinions et les libertés d'autrefois soigneusement empaillées et conservées. C'était le dix-huitième sii'-cle expiré et marié à sa manière. Il suflit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour rim[n(jralité, parce qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps l'a décorée de rides. A la vérité, deux vertueux époux qui ne sont pas époux et qui restent unis par respect humain souffrent un peu de leur véritable état; ils s'ennuient, ils se détestent cordialement dans toute la mauvaise humeur de l'âge. C'est la justice de Dieu. »

Alors qu'elle était encorejeune femme, qu'elle avait encore toute la fraîcheur des premières années de son mariage, tout l'éclat, tout l'entrain de son esprit et de sa gaîté, Mme d'Houdetot s'avisa, par pure curiosité d'aller à l'Erniilage, faire visite à Rousseau qui venait de s'y installer. Elle voulait voir de près l'ours de Mme d'Epinay, le saisir à l'improviste dans son intérieur, le prendre sur le fait dans sa vie de tous les jours, entouré de Thérèse et de Mme Levasseur — les gouverneuses — comme on les api)elait dans la société des philosoph(!S et un joui", elle partit en carrosse, trav(M'sanl les bois de Montmorency pour arriver t't l'asile du citoyen de Genève. Un orage la surpril, en chemin : son cai'rosse s'embourba ; elle (hits(> décider à faire la roule à pied, pataugeant dans une boue épaisse, trempée par la pluie qui tombait en l'éclaboussant et, ce fut en un état pitoyable qu'elle

arriva chez Rousseau, s'annonçant par des éclats de rire et plaisantant sur son équipée. Il fallut la sécher. Thérèse prêta des jupes, sa mère des corsages défraîchis ; des savates remplacèrent les chaussures boueuses — les bottes, comme dit Rousseau — et Mme d'Houdetot se costumait de la sorte, en mêlant aux prévenances et aux petits soins de ses hôtes les perles d'un rire jeune et sonore qui jetait dans cet intérieur habituellement triste une note joyeuse à laquelle il n'était |)as accoutumé. La scène est bien connue ; elle est d'ailleurs charmante à lire dans les Confessions. Elle eut un dénouement bien inattendu : Rousseau tomba amoureux fou de sa visiteuse et, à dater de ce jour, le voilà maliicureux.

Rousseau, amoureux de Mme dlloudetot ? — 11 n'y a vraiment là rien de bien surprenant. Que cette femme jeune, spirituelle, pas belle, mais pleine de charmes, intelligente et par-dessus tout d'une gracieuseté, d'une amabilité exquises ait facilement tourné la tête de ce misanthrope, — c'était presque fatal. Qu'on songe donc à l'existence terre à terre qu'il menait, lui dont la vie intellectuelle était intense, lui dont l'esprit, toujours en éveil, aimait dès celte époque à scruter les problèmes ardus dont la solution peut arrêter ou faciliter la marche de l'humanilé, à rêver sur l'éducation de l'homme, sur la constitution des sociétés — ce qu'il a fait toute sa vie — entouré de Mme Lcvasseur, cette femme vulgaire, qui se contentait de végéter accroupie dans un lauteuil qu'elle ne quittait guère et de Tliérèse, celte fille commune, sans éducation, sans instruction aucune, sa femme de ciiarge en somme, incapable de participer à ses réllexions, de comprendre même les idées élevées qui le tourmentaient jour etnuit. — Est-il surprenant qu'il se soit laissé séduire par une jeune

femme élégante, bien élevée, spirituelle, causant avec compétence des matières un peu sévères qui faisaient Tobjet de ses méditations et qui, peut-être d'ailleurs, a usé vis-à-vis de lui de tous ses moyens de séduction?

11 ne faut pas se dissimuler, en effet, que la grosse erreur de la vie de Jean-Jacques c'est Thérèse. Pour comprendre qu'il ait pu s'attachera elle au point de la traîner partout avec lui comme un boulet rivé à ses pieds, qu'il ait consenti à en faire la compagne assidue de ses jours et de ses nuits, il faut se reporter à ses origines, se rappeler qu'il était né de rien, que l'obscurité de sa naissance le rendait timide, que le défaut d'éducation première lui causait une certaine gêne avec les femmes appartenant à un milieu social élevé. Il le reconnaît lui-même, il l'avoue dans ses Confessions et, en le suivant dans les diverses étapes de sa vie, il est facile de constater que sauf avec Mme de Warens à laquelle, enfant qu'il était, il a dû certainement donner tout ce que sa nature avait d'ardeur et de laisser-aller, avec toutes celles dont il s'est approché, que les circonstances de la vie ont placées sur son chemin, il a été d'une timidité — disons d'une naïveté — dont il s'accuse et qui fait presque sourire. Seule Thérèse a pu le retenir précisément parce qu'au point de vue intellectuel et mondain elle n'était rien. C'était une chose dont il pouvait user à sa guise, au gré de ses désirs ; aui)rès d'elle, pas besoin de faire ni sentiment ni étalage de grande passion ; elle fût restée insensible aux beaux discours ou aux fadaises dont on usait dans les salons du dix-huitième siècle.

i/cxistence de celte pauvre femme fut d'ailleurs parfois bien cruelle. Elle ne connut jamais môme l'aisance. Pendant toute la vie de Rousseau, la maison-

née vivait de privations et bien souvent de secours. Mme d'Épinay n'hésitait pas à envoyer à ses hôtes de l'Ermitage des nippes qu'elle ne portait plus pour que Rousseau s'en fit des gilets ou que Thérèse achevât de les user; Grimm et Diderot, alors que la brouille n'avait pas encore séparé les trois amis, servaient à Mme Levasseur et à sa fille une rente de 4oo livres sans que Jean-Jacques en ait rien su et, alors qu'avant de mourir l'auteur d'Emile croyait avoir assuré l'existence de sa veuve en lui laissant les quelques ressources que son travail lui avait permis d'amasser, Thérèse écrivait, en l'an \T, que réduite à mourir de faim si l'on ne venait promplemeiit à son secours, elle demandait une représentation à son bénéfice, à l'Opéra, du Devin de village qui avait eu tant de succès autrefois. Après la mort de son mari, elle s'était volontairement déterminée à vivre à la campagne pour n'être à charge à personne, mais celui chez qui elle avait placé ses fonds les lui avait remboursés en assignats '. Emue de cette détresse, la Convention, le 29 décembre 179-3, votait pour la veuve de Rousseau une pension de 1.200 livres.

Ce qui devait être le plus pénible et amener sans doute de fré([uents tiraillements entre ces deux êtres qui ne pouvaient se séparer, c'est la vie errante que la nature ombrageuse de Rousseau les obligeait à mener. A partir du moment où brouillé avec Diderot et Mme d'Ej)inay il dut quitter l'Ermitage, abandonnant tout espoir de revoir .Mme d'Houdelot, pour se l'éfugier à .Montmorency, il n'eut jamais île domicile, il ne sut jamais où poser sa lêtc. Il courut les grands chemins traînant avec lui son im-vitable compagne, car Mme Levasseur troji encomitranlc avait été relé-

1. Ciilaloi/iif de lu l'citli: U'auluijrapliea de M. Diiniiid. ■■!» n\:\i-^ I8(i8'

ROUSSEAU ET M"'" D HOUDETOT ]li:,

guée à Paris dans une petite chambre. Multon lui conseilla devenir à Genève, mais Genève, la cause de sa rupture définitive avec la châtelaine de la Chevrette, lui était insupportable ; il rêvait de persécution, s'imaginait qu'on en voulait à sa liberté, allait jusqu'à supposer que Louis XV était pour quelque chose dans les malheurs qui l'accablaient ; — c'était un monomane. Il répondit à Moulton qu'il ne voulait pas aller à Genève. « Les Genevois, dit-il, sont naturellement épilogueurs et tracassiers, moi j'aime souverainement mon repos. D'ailleurs, je connais trop le cœur humain pour ignorer qu'ils ne me pardonneront jamais le mal que les uns m'ont fait et que les autres ont souiVert qu'on me fit. Ils m'ont trop maltraité pour ne pas me haïr'. »

Genève abandonnée, il restait incertain sur le parti qu'il devait prendre lorsque les poursuites ordonnées par le Parlement contre ÏÉmile qui venait de paraître et contre lui-môme le décidèrent à quitter Paris sans retard. Il se dirigea vers la Suisse et trouva enfin un gîte dans le canton de Neuchàtel, à Motiers-Travers où des admirateurs de son génie, le comte d'Escherny et la famille Boy de la Tour lui firent bon accueil. Il y vivait un peu en sauvage ; il s'était déjà alTublé de son étrange costume d'Arménien, longue robe et bonnet fourré, qui le rendait pas mal ridicule. Lnfin, il avait la paix; il jouissait de ce repos après lequel il avait tant as|)iré, lorsqu'il fut pris d'un nouvel accès de misanthrofjic, (pii se traduisit par la publication des Lcllfes de la monlaijnc dans lescpielles il |irenait à partie le Gonsoil di! Genève, obj(ît, de sa |)arl, d'une haine inex|)li-

I. NiiKr. CiiAUAVAY, lUiluloi/iic de la ucnle d'aalmjviijihfn, ilii l.'i juin lW.\iv 1:î(i.

lOC LA LEGENDE DES PHILOSOPHES

cable, à moins qu'il ne put lui partlonner d'avoir condamné V Emile et le Contrat social.

Ces lettres ameutèrent contre lui la population de Motiers tout entière. Elle était d'ailleurs excitée par le ministre Monlmolin qui avait pris en main la défense de ses compatriotes et avait tellement chaufle l'opinion des montagnards si paisibles d'ordinaire, qu'ils se livrèrent à de véritables scènes de violence contre le malheureux Rousseau qui en devint tremblant de peur. La foule s'ameuta, fit le siège de sa maison pendant la nuit, l'injuria, lança des pierres contre la façade et l'une d'elles — parait-il — brisant une vitre, pénétra jusque dans la chambre que Jean- .Tacques occupait avec Thérèse.

C'est là l'un des incidents les plus étranges de cette vie d'aventures que le philosophe avait adoptée. La lumière n'a jamais été complètement faite sur cet événement qui laissa dans l'esprit de Rousseau le souvenir le plus tragique. A-t-il été vraiment aussi grave que les Confessions nous le feraient croire? Il est permis d'en douter. La victime de cette scène a, vraisemblablement dramatisé les choses, exagéré l'importance de ce prétendu mouvement populaire et Thérèse, nous le verrons bientôt, n'est pas étrangère à la pensée conservée par Rousseau qu'il avait échappé à une véritable émeute.

yuoi qu'il en soit, il a cru ([u'on avait voulu l'assassiner. L'incident se produisit le 6 septembre 176.^ et, le lendemain, dans une l(;ltre à M. Guy, il racontait ainsi les faits: « La nuit dernière, la canaille a forcé sa porle, cassé ses vitres^ ameub-e qu'elle a été contre lui par h; ministre du lieu. 11 vient d-e recevoir une (lé|uilali(iii d'uiu' ('(iiumunauté voisine venue pour lui oITrir asile. Il ne sait encore s'il acceptera. Tout est prépaie pour soulenir uu siège

la nuit prochaine ; les brigands trouveront à qui parler s'ils se présentent. On croit que le minisire devient absolument enragé'. »

Il est inutile de dire que la nuit suivante, les brigands ne se présentèrent pas et que tous ces grands préparatifs de défense ne servirent absolument à rien. Néanmoins, Rousseau pensa qu'il valait mieux quitter Moliers que de rester exposé à de semblables aventures et, pi'udcmment, il se retira pour quelques semaines à l'île Saint-Pierre dans le canton de Bei'ne. II y était depuis un mois à peine, que le Sénat de Berne lui intimait l'ordre de partir. Décidément, il n'y avait pour le malheureux ni paix ni repos; c'était partout la persécution et, ne sachant plus où aller, se refusant à rentrer sur le territoire de Neucbàtel oîi rien ne saurait le garantir des fureurs d'une populace excitée, il écrivit le 20 octobre 1760, de l'île Saint- Pierre une lettre douloureuse, pleine de découragement, de lassitude qui indiquait à quel point la vie lui étaitdevenue à charge. Adressée à un ami qui devait la remettre au Sénat, il affirmait qu'il ne voyait plus pour lui qu'une seule ressource à laquelle il s'arrêtait si Leurs Excellences voulaient bien y consentir: — " (l'est qu'il leur plaise que je passe en prison le nîste de mes jours dans quelqu'un de leurs châteaux qui leur semblera bon à choisir. J'y vivrai à mes dépens et je donnerai sûreté de n'être jamais à leur charge. Je me soumets ù n'avoir ni jiapicrs, ]ii plume, ni aucune communication au dehors, si ce n'est pour l'absolue nécessité et parle canal de ceux qui seront chargés de moi. Seulement, (|u'on me lais.se avec quelques livres la libellé de me promener quebiuefois dans un jar-

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