Cul. delà vcnU 11. l-illon. n" lOHi'i
<< din et je suis content. Considérez, je vous supplie, « que si ce parti est extraordinaire, ma situation l'est (i encore plus. Mes malheurs sont sans exemple; la « vie orageuse que je mène depuis plusieurs années « serait terrible pour un homme en santé ; jugez ce « qu'elle doit être pour un pauvre infirme, épuisé de « maux et d'ennuis et qui n'aspire qu'à mourir en « paix. Toutes les passions sont éteintes dans mon « cœur; il n'y a de reste que l'ardent désir de la re- << traite et du repos, .le les trouverai dans l'habitation « que je demande, délivré de la sotte importunilé des « curieux et, à couvert de nouvelles catastrophes, « j'attendrai tranquillement la dernière et, n'étant « plus instruildc ce qui se passe dans le monde, je <( ne serai plus attristé de rien. J'aime la liberté, « sans doute, mais la mienne n'est pas au pouvoir des « hommes et ce ne seront ni des murs ni des clés « qui me l'ôteront'. »
N'est-ce pas qu'elle est navrante celte lellre et qu'elle émane bien d'un pauvre être qui, véritable naufragé de la vie, ballotté par le Ilot, ne sachant plus où trouver du secours, supplie qu'on lui tende la main pour le tirer de l'abîme où il va sombrer? Elle ne pi'oduisit d'ailleurs aucun effet; tout tourna contre le malheureux Jcan-.Jac(|ues, même et surtout, le zèle de Thérèse.
Après l'émeute de Motiers-Travers, le magistral du canton avait fait une enquête alin de découvrir et l'importance et les auteurs des faits dont se plaignait Rousseau. Les résultats de celte information étaient restés inconnus jusqu'ici. Dans un catalogue d'autographes du mois de septembre njoi, sons le n" ly.Tiy'i, !M. !\oël Charavay mettait en vente ciiu|uante-iieufh'l-
1. .N'oLL CiiAiiAVAY, Cal. de /<( renie d'uuL. du 5 lovrici' llKijS, w U8.
très autographes signées, écrites entre les années 1765 cl ijHi jiar Needham, le savant naturaliste anglais à Sabbathier de Cabre, alors ministre de France à Turin. Elles étaient datées de Panne, de Paris, de Ijruxelles, et de Genève. Needham parle fréquemment de Rousseau qui, précisément en 1765, était à Motiers et occupait le monde de la tentative d'assassinat dont il prétendait avoir été victime. Or, voici ce queNeediiam écrivait de Genève — ■ j'insiste sur ce point — le 3 décembre 1760, c'est-à-dire quelques jours après l'émeute de ^lotiers :
« A propos de l'assassinat de Rousseau, on vient d'apprendre de Neuchàtel par diil'érentes lettres, que sa gouvernante a totalement gâté lintormation qu'on prenait en faveurdeson maître par son zèle indiscret. Elle gardait soigneusement une pierre assez grosse pour la montrer aux commissaires, prétendant toujours que c'était la môme pierre qui, passant par la fenêtre, avait man(|ué d'assassiner Rousseau; malheureusement, la pierre se trouva trop grosse pour pouvoir passer par l'ouverture qu'elle montrait dans le carreau de vitre. L'enquête a pris fin sur cette constatation, et il paraît que Rousseau est à Strasbourg apprenant le Devin du Village à des comédiens. »
Ne semble-t-il pas, dès lors, que l'atîaire est définitivement jugée et que la tentative d'assassinat se réduit à bien peu de choses?. le n'entends pas dire qu'il faille suspecter la bonne foi de Jean-.Jacqucs. Son imagination malade, les exagérations de Thérèse ont (hi grossir les faits, lui faire croiie à l'énormité d'un attentat et loi-squ'il éci-ivait (|u'il avait subi un véritable siège, qu'il avait tortillé sa nuiisou,et était prêt à recevoir les brigands s'ils se prt''senlaicnl, il était encore sous le coup d'une sorte d'hallucination (pii, d ailli'ui's, sur ce point, ne s'est jamais dissi|)ée, ses
LA I.EGENnE DES PHILOSOPHES
Confessions en l'(>nt foi. Par nature, il poussait tout à l'extrême; dans son imagination, tout prenait des proportions extraordinaires : personne n'avait eu des ennemis aussi acharnés que lui; ce qui lui arrivait n'arrivait jamais à personne; quelques cris poussés en passant devant sa porte, quelques pierres lancées dans ses vitres s'étaient transformées dans son esprit en attentat contre sa personne et, on se prend à penser combien était judicieuse l'appréciation du peintre Descamps, neveu de Louis Coypel, écrivant de Rouen, le 6 mars 1770 à Bernardin de Saint-Pierre, alors ingénieur à l'Ile Boiu-bon, en lui donnant des nouvelles des artistes et des littérateurs :
« M. de Voltaire existe tout entier; il n'i a que son habit qui s'use. Rousseau existe dans une terre près de Grenoble; il n'est point aimable; il erre même dans ses résolutions. Il sçait trop ce qu'il est et pas assés ce qu'il devroit être. C'est un héros qui s'expo.se trop à découvert et qui ne sçait se ménager ni retraite ni amis. Prions Dieu pour eux, comme pour les sots '. »
Les hasards de la vie mettaient ce sauvage, ce malade, cet homme à qui rien ne réussissait, qui paitout, autour de lui, ne voyait (]ue des ennemis, pour qui tout était sombre oi Iriste et qui doutait que l'existence pût jamais être un bienfait, en présence d'une femme qui, au contraire, était exubérante, gaie, rieuse, qui prenait la vie par ses bons côtés, qui apportait avec elle le mouvement, l'entrain, l'espril, le rire clair et sonore. C'était un rayon de soleil qui pénétrait dans l'Ermitage avec Mme d'IIoudetot et, du coup annonçait mille j)roniesses d'un avenir lumineux et rempli des espérances les ]»lus heureuses.