‹ La légende des "philosophes"Chapitre 24 sur 70 · la vente d'aiil. île M. l'.nrel, n- IIS · texte numérisé non relu

la vente d'aiil. île M. l'.nrel, n- IIS

Rousseau se laissa prendre à ce brillant miroir, se laissa séduire par celte bonne fée qui venait à lui. Son cœur se donna dès le premier monienf; on sait ce que fut son amour, ardent, passionné, maladif; on sait que la belle ne couronna jamais sa flamme, pour employer les phrases sonores dont on usait à son époque, et que, lorsqu'il songea à écrire l'histoire de ce roman vécu et souffert, il se rappela l'épopée de deux amants célèbres dont la passion fut traversée par des infortunes restées quasi légendaires. 11 compara son héroïne à une Nouvelle Héloïse.

Mais, s'il y a un coupable dans cette brûlante aventure amoureuse, quel est-il donc? Est-ce Rousseau, qui a séduit'.' N'est-ce pas plutôt Mme d'Houdetol qui a été la séductrice'.' Car, il faut bien examiner cette singulière situation à un point de vue humain. Si tous les deux ont songé à se donner l'un h l'autre, ils ont également ofïensé la morale, leur culpabilité est la même; si Mme d'Houdetot s'est fait un jeu d'exciter la passion de Jean-Jacques, d'amener par sa coquetterie cet homme qu'elle dominait, jusqu'à la plus cruelle souffrance, elle a commis une mauvaise action; elle a joué ce rôle dangereux de tentatrice et toutes les vertus, toutes les qualités dont le philosophe a paré sa Julie ne la laveront pas des actes malhonnêtes, bien que très féminins, qu'elle a accomplis. Elle n'ignorait point ce qu'elhî faisait et savait parfaitement jusqu'où elle entendait aller ; elle s'était d'avance fixé la limite qu'elle avait décidé de ne pas dépasser. Si son mari ne lui inspirait aucune inquiétude sur les conséquences d'une faute possible, elle n'ignorait pas qu'auprès d'elle quelqu'un veillait, Sainl-Lambcrt, <|ui eiU certainement manifesté son indignation s'il eût ajjpris que .Mme d'Iloudelol partageait son affection entre Housseau et lui.

Peut-être, dira-t-on, que Saint-Lambert n'était pas si difticile avec Mme du Chàtelet; mais la situation n'était pas du tout la même : il n'était qu'un suppléant ; il piétinait sur les plates-bandes de Voltaire tandis qu'il occupait — ou croyait occuper seul — le cœur de ;\Inie d'Houdetot, qu'il entendait bien continuera l'occuper tout seul et qu'il eût trouvé fort mauvais que Rousseau lui disputât une part quelconque de l'amour qu'il prétendait lui être dû tout entier.

Et, de fait, pendant longtemps, elle se cacha de Saint-Lambert comme elle se cachait de Mme d'Epinay; elle s'échappait d'Eaubonne pour aller voir Jeau-.Iacques; elle lui donnait des rendez-vous dans la forêt de Montmorency, s'y rendait en carrosse; lorsqu'elle était parvenue à l'endroit désigné, elle renvoyait voiture et cocher, retrouvait Rousseau, s'enfonçait avec lui sous l'ombre des bois et, dans le silence qui régnait impressionnant, sous le feuillage des grands arbres, elle n'entendait que la voix de l'Ermite qui murmurait à son oreille des propos erillammés, qui lui parlait d'amour et la sollicitait de céder à ses désirs. Malgré elle, elle répondait à ces prières; elle donnait des espérances, elle s'abandonnait à ce jeu dangereuxqui la laissait faible, abattue, languissante; mais en femme maîtresse de sa volonté, qui ne veut rien céder au delà de ce quelle a décidé, dès quelle comprenait, dès qu'elle sentait qu'il était temps de s'arrêter, elle s'enfuyait — /^"f/ebat ad snlices — laissant Rousseau exaspéré, pleurant, gémissant, et la tête remplie de rêves et de souvenirs, reprenant la route de l'Ermitage où il arrivait sans force et sans volonté.

Souvent aussi, c'était sous l'acacia d'Eaubonne que se donnaient les rcndc/.-vous .Ican-.lacquos s'asseyait à ses côtés sur un banc ; le parfum un peu enivrant

ROUSSEAU ET M""^ D IIOUDETOT

des fleurs, la tiédeur de l'air, le chant, des oiseaux, le calme de la nature les plongeaient dans une sorte de rêverie malsaine d'où ils s'évadaient bientôt pour se regarder en silence. 11 lui saisissait les mains, il se jetait à ses genoux priant, pleurant, sanglotant; elle se laissait premlre un baiser sans trop se défendre; elle tolérait quelques caresses el. lorsque celte scène quelquepeulasciveavaitassez duré, calme, silencieuse, elle se levait, envoyait à l'ermite affolé un adieu du bout des doigts, rentrait au château et se livrait peutêtre aux effusions de Saint-Lambert. Rousseau retournait à l'Ermitage malade, languissant, ne mangeant plus, no dormant plus, passant les nuits à pleurer, inquiétant Thérèse qui, jalouse, confiait ses tourments à Mme d'Epinay. Le jour venu, le malade s'asseyait à sa table, devant sa fenêtre, avec, sous les yeux, le rideau sombre de la forêt dont la cime des arbres se balançait mollement sous la brise; sou ])ruissement arrivait jusqu'à lui, calmait la lièvre qui le brûlait et sur un cahier bleuté, il écrivait avec toule son âme l'histoire de ses tristes amours. Le cahier achevé, il le liait avec des faveurs, l'envoyait à la Julie de ses rêves qui, la première le dévorait, heuicuse d'avoir inspiré une telle passion, lière peut-être (le rester pour l'avenir, la Nouvelle Héloise. Et cela a duré longtemps; jusqu'au jour où, contraint par Mme d'i'lpinay (^t (îriinm de quitter l'Ermitage, liousse;ui (lui rompre (h'-liiiilivement avec Mme d'IIoudetol.

Ilien de lout cela ii"(^st imaginé; il sull'it d(! lire les Confessions et les Mémoires de la châtelaine de la (Ihevrette pour s'assurer de l'exactitude de ce récit. Or, Mme d'IIoudelot a jou('', dans ces amours romanescpifs un rôle abominable; elle s'est comluile en

mailioniiêle IVnune.

lu LA I.KGliNDE DES PHILOSOPHES

Cerles, je ne voudrais |tas me lancer à faire de l'indignation hors de saison et m'insurger, tout seul, contre une mémoire que, jusqu'à présent, on s'est plu à encenser. Cependant, il faut bien se placer en face de la réalité des faits et leur donner leur véritable physionomie. Il est incontestable que Mme d'Houdetot a fait, avec un art consommé, usage de toutes les armes dont se servent les grandes coquettes ; quelle a employé tous les artifices usuels aux femmes qui s'entendent à affoler les hommes; quellea été tour à tour douce, aimante, caressante, puis détachée, insensible, glaciale suivant qu'elle voulait surexciter la passion de Rousseau ou, au contraire, la calmer, lorsqu'elle se manifestait trop ardente. Elle s'est jouée de ce névrosé, de ce malade dont la tête délirait, de ce sensuel dont le corps tout entier vibrait à sa vue, au point — faut-il le dire? — qu'il avoue lui-même l'état de fatigue, de lassitude extrême, de souffrance aiguë clans lequel il se ti'ouvail lorsqu'il lavait quittée et qui l'obligeait à rester au lit plusieurs jours pour faire renaître le calme dont ses nerfs malades avaient tant besoin. Et vraisemblablemenl, elle éprouvait une joie intime à se sentir puissante à ce point, à constater qu'elle bouleversait à sa guise et le corps et l'esprit de cet homme dont elle connaissait, dont elle appréciait la haute valeur intellectuelle; qu'elle le dominait, qu'elle le voyait se traîner à ses pieds comme s'il eiU perdu toute conscience, rabaissé, amoindri, réduit à l'état de bête stupide, parle lluide malsain qui émanait de sa personne.

Tout cela, si c'est vrai — et c'est vrai — ce n'est pas le rôle d'une honnête femme; Rousseau a été un na'if; elle a élé une rouée. 11 est certain que dans la société dévoyée au milieu de laquelle elle vivait, elle ne pouvait que perdre les notions d'honnêteté que son édu-

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