DALEMBERT ET M"" DE LESPINASSE
cation première lui avait inculquées et qu'en abandonnant son mari pour s'associera Saint- Lambert elle avait déjà fait un })as immense vers la dépravation qui souillait tous ceux de qui les philosophes s'approchaient. Mais si elle n'eût pas eu l'ùme gâtée, elle eût, dès le premier moment lait comprendre à Rousseau que ses recherches étaient inutiles, que sa passion naissante, resterait sans objet, que poussée au point de dépasser la simple amitié, elle devenait blessante pour elle. Il fallait le décourager au lieu de l'exciter; il fallait le fuir, l'écarter, éviter de le reneontrer et surtout, ne pas lui accorder des rendez-vous dangereux dont il était évident qu'il devait sortir littéralement affolé.
On dira que sans cet épisode.qui tient une si grande place dans la vie de Rousseau nous n'eussions peutêtre pas eu la Nouvelle Héloïse. — C'est possible; — c'est d'ailleurs la seule compensation — si s'en est une — au trouble profond qu'ont jeté dans l'âme française les récils de ces incidents amoureux qui, répandus par Diderot, par Duclos, par Grimm et par tous ceux qui se posaient en ennemis du héros, alimentaient les conversations dans les salons à la mode et même dans le monde de la cour.
Le dernier de ceux que l'on pourrait appeler les grands [diilosophes, les tètes du parti, c'est d'Alembcrt. Il n'échapj)a point au vice qui avait dégradé les âmes de ses amis. Sceptique comme Diderot, mais avec moins d'afl'ectation, ennemi impitoyable, comme lui, de la religion et de ses minisires, il était tout préparé pour se placer au-dessus des lois de la
morale et donner à la société de son temps le scandale de ces unions libres qui, à raison de la notoriété dont étaient entourés les noms de ces penseurs audacieux, ne pouvaient passer inaperçues.
Ce fut Mlle de Lespinasse qui devint sa compagne. Fille adultérine de Mme d'Albon, elle occupait chez M. de Vichy, frère de sa nièi-e, « une place mal définie, entre lafemme de chambre et la dame de compagnie' », lorsque Mme du Dcffand déjà âgée et aveugle la prit à son service en qualité de secrétaire. C'est là que d'Alembert, fils naturel de Mme de Tencin, la connut. 11 était admis dans ce salon, l'asile de l'ennui et de la tristesse que répandait autour d'elle la vieille marquise aveugle. Le président llénault, Mme du Deffand elle-même, avaient versé, comme tant d'autres, dans la philosophie, et ce fut assez pour que il'Alemberl, dont la marquise s'était fort engouée, amenât chez elle, avec lui, ses amis Turgot, Condorcet, d'Ussé, le chevalier de Chastellux. Mlle de Lespinasse, qui n'était point belle, avait assez d'esprit pour tenir de manière remarquable le rôle de dame de compagnie et de lectrice qui lui était assigné, et clic le remplissait avec tant de tact et de bonne humeur que les hôtes de Mme du Delfand ne tardèrent pas à la distinguer. D'Alembert, en particulier, se laissa séduire par celte (illc sans beauté, sans naissance, sans fortune et, ce fut bientôt, dans l'apparlement que Julie de Lespinasse occupait, que se réunirent tous les gens d'esprit que la marquise avait attirés autour d'elle. Elle ne larda pas à s'en apercevoir et fut prise d'un tel dépit qu'elle résolut d'écar-
I. Voir sur C(!U(! l'ciiiiiic colèbic, Mlle île Lespinasse, pai- M. lo iiianjuis de Siioun de l'Académie française, cl le Président llénault et Mme du Defjand, pai' M. L. ï'euey.