D ALEMBERT ET M'" DE LESPINASSE
ter de son salon et sa lectrice et ceux qui constituaient sa cour. Elle se montra vraiment cruelle pour Julie qu'elle chassa de chez elle sans avoir égard au dévouement, aux soins et aux labeurs qu'elle avait dépensés à son service pendant près de deux années; elle la laissait seule sur le pavé de Paris, sans aucunes ressources. Les amis de Mme du DefTand furent indignés de ce procédé brutal ; ils se cotisèrent pour louer à la pauvre fille un petit appartement dans la rue de Dellechasse et assurer son sort d'une manière modeste, il est vrai, mais indépendante. La maréchale de Luxembourg et la duchesse de Chatillon lui meublèrent son appartement et le duc de Choiseul lui obtint une pension du roi'. ^Ime (ieoffrin, qui, en sa qualité de rivale de Mme du DefTand, cherchait à lui soutirer ses amis — suivant le mot de Mme de Tencin — et à en meubler son salon de la rue Saint- Honoré, lui constitua, sans que personne le sût qu'après sa mort, une rente de mille écus qui assura son existence ''.
Ces témoignages de sympathie portèrent au comble la colère de Mme du Detl'and qui mit nettement à ses hôtes le marché en main : ou rester avec elle ou aller rejoindre Mlle de Lespinasse. D'Alembert fut de ceux qui n'hésitèrent pas ; il émigra vers la rue de Bellechasse. C'est là que les connut Marmontcl et c'est là que se réunirent désormais les philosophes, auprès de .Julie qui devint la Muse de VEncijclopéclie. Ces deux enfants tle l'amour se prirent l'un pour l'autre de la plus vive alTection, dit Marmontel, mais, de la part de .Mlle de Lespinasse, cette alTection ne fut pas de longue durée ; le comte de Mora ne tarda pas
I. Lr(:ii;N Pi;iiEY, le Présklenl lU-nauU d Mme ilu De/J'and.
'l. Le Salon de Mme Oeoffrin, par A. ToiiNEitY. Paris, Lccennc, l^W"
à attirer son attention. On a pu douter, parmi les ])hilosophes, qu'entre d'Alembert et elle il y ail eu autre chose qu'une très chaude sympathie ; le bruit de leur mariage avait même couru dans la société des gens de lettres. Le 5 mars 1766, Voltaire écrivait à Damilaville : « Est-il vrai que Prolagoras se marie avec Mlle de Lespinasse? Voilà tous les philosophes en ménage '. »
Damilaville lui fit connaître que ce n'était là qu'une histoire, un bruit sans consistance; Voltaire répondit le 12 mars: « Protagoras n'est point marié; tant mieux s'il l'était parce qu'il ferait des d'Alembert et tant mieux s'il ne l'est pas, attendu qu'il n'a pas une foi'tune selon son mérite -'. »
11 y avait donc entre ces deux êtres que bien des idées, bien des misères semblables devaient l'approcher une communauté qui expliquait à la grande rigueur leur existence associée ; il n'en est pas moins vrai que le chevalier de Mora avait su rendre .Iulie infidèle à l'amitié qui la liait au célèbre encyclopédiste. Elle écrivait en efïct à Suaiil, qui était de son intimité, la lettre suivante, dans laquelle elle laissait percer les inquiétudes que lui causait la santé de Mora mort peu de temps après : « Je suis si touchée et si persuadée de votre amitié qu'il me semble que je vous dois compte de tous les mouvements de mon âme. Elle est plus calme, mais que de choses encore qui me font peur !... 11 est mieux et il me promet de se soigner pour moi et de m'écrire une longue lettre où il me i'ei'a tous les détails dont j'aurai besoin'. » Et au même Suaid, un peu plus lard, elle adressait
1. Vfn.i Aliii-., Corrc.'ipondtilice i/i'-ni'nilc. .'i sa dalc.