‹ La légende des "philosophes"Chapitre 27 sur 70 · Cal. de la ueiilc U'aul. ilc M. Ilovcl, u" 20Ui · texte numérisé non relu

Cal. de la ueiilc U'aul. ilc M. Ilovcl, u" 20Ui

n ALEMBERT ET M'"^ DE LESPINASSE 119

ce billet qui i)orle la trace des appréhensions dont était troublée son existence depuis sa liaison avec M. de Mora : « La crainte consume ma vie et mon Ame. Je sens que je n'aurai jamais assez de force pour m'accoutumer à ce poison. Croyez-vous que ce soil rindi'Térence qui puisse me délivrer de ce mallieur? S'il y avait un moyen sûr, ne me conseilleriezvous pas d'en user ' ? »

En 1773, M. de Mora était mort. Je veux bien que Mlle de Lespinasse en ail éprouvé quelque chagrin, et que cette séparation définitive ait été une occasion toute naturelle d'exhaler celte grande douleur qu'elle exprimait si bien dans les lettres qui précèdent, mais elle ne fut pas inconsolable et le comte de Guibert ne tarda pas à remplacer M. de Mora. Il me semble que la fin de la vie de Mlle de Lespinasse permet de croire que, bien qu'en aient dit les philosophes, son amitié [)our d'Alembert ])Ouriait bien avoir été de l'amour.

Protagoras, comme l'appelait Voltaire, qui avait encore quelques années i'i vivre, n'avait pas trop gardé rancune à sa vieille amie de ses infidélités pourtant si cruelles. Elle avait encore conservé son cercle d'autrefois, et Turgot, et d'Alembert lui-même, qui avait obtenu sur le trésor royal une pension de i.aoo livres - et Condorcet, un de ses plus fidèles, (I grand homme, bellAtre, engoncé, sentencieux, doctrinaire, académique en tout et transpirant l'orgueil par tous les pores, haineux, jaloux, ambitieux et qui semait depuis vingt ans ce qu'il devait récolter dix ans plus tard », dit le baron de Frcnilly et, vieillie, ailaissi'c, .luiie vivait de ses souvenirs, dégoûtée de l'c^xistence, en faisant l'aveu à (Condorcet lui-môme,

1. Noël CiiAiiAVAY, Btillelin d'auL, (\i: frvrier 190ii, 11" 50217.

2. Non, r.riMiww. Bnllclin iVniit.. i\c mni liiOlJ. n° .■ii;20U.

dans cette lettre datée du ig octobre 1770 : « Avec fie grands talents, beaucoup d'activité, une assez bonne santé, beaucoup d'amis, une fortune bonnête, comment arrive t-il que vous soyez à mon ton sur le dégoût de cette triste vie ? Moi qui n'ai connu que la douleur et la souffrance, moi qui ai été victime de la méchanceté et de la tyrannie pendant dix ans, moi enfin qui suis sans fortune, qui ai perdu ma santé et qui nai éprouvé que les atrocités des gens de qui je devais attendre du soulagement ' ? »

Trois ans après, elle mourait laissant désormais d'Alembert tout seul. Il n'avait jamais eu de relations suivies avec les hôtes de la Chevi-ette et ne voyait que rarement Mme d'Epinay et Grimm, Mme d'Houdetot et Saint-Lambert. L'abbé Morellet, M. de Tressan, Suard, l'abbé Delille venaient de temps à autre causer avec le célèbre encyclopédiste « déjà atteint de la longue maladie dont il est mort; son petit corps était enfoncé dans son grand fauteuil comme ses yeux vifs étaient enfoncés dans sa perruque ronde; il ne parlait que par boutade, brodant sur l'étoffe des autres mais fournissant rarement le texte de la conversation ■■ ».

Il mourut en i7iS3 presque en même tem})s que son ami le comte de Tressan. 11 fallut les i-emplacer tous deux à l'Académie. L'élection eut lieu le 1 1 décembre de cette même année et le poète Ducis écrivant à Deleyre, le jour môme de l'élection faisait, en ces termes l'éloge funèbre de d'Alemberl : « Il repose maintenant peut-être à côlé d'un porteur d'eau qui a l)orté le fardeau de sa vie et de sa condition avec patience et qui, par caractère était cent fois plus philosophe que lui. »

1 . Noël Ciiaravay, liullelin d'aut.. tic mars IWi."), n» 53742.

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