VOLTAIRE ET SES VICTIMES
Les Philosophes. — Leurs amis. — Voltaire. — Ses querelles avec .I.-J. Rousseau, ,I.-B. Rousseau, l'abbé Desfontaines, la Condamine. — Sa liaine contre Angliviel do la Beaumelle.
Nous venons de voir à quel degré était parvenue la corruption dans cette société sur laquelle les philosophes avaient répandu leurs idées, sur laquelle ils avaient établi avec une autorité presque souveraine leur inlluence néfaste. Elle était rongée par le scepticisme, par la perte de toute foi religieuse et, comme une conséquence nécessaire, la dépravation s'était emparée d'elle au point qu'elle paraissait n'avoir pas conscience des effroyables désordres que causait partout ce poison sul)lii et mortel. Dans ce monde factice et profondément gt\lc dont les mœurs étaient tout ropjK)sé de ce que doivent être celles de toute nation normalement et honnêtement organisée, l'union libre se superposait au mariage indissoluble. La femme mariée, naturellement honnête, élevée dans des sentiments propres à la mettre en garde contre des écarts de conduite, qui, môme de nos jours, malgré les pro-
grès effrayants qu'ont faits les idées antireligieuses, ternissent toujours sa renommée, n'hésitait pas à se montrer en public entre son amant et son mari. Mme du Châtelet, Mme d'Épinay, Mme d'IIoudetot n'ont point rougi d'alimenter les chroniques scandaleuses de leur temps; Voltaire, Grimm, Saint-Lambert, Diderot, Rousseau se faisaient honneur d'avoir su s'attacher pour leur vie à l'existence de ces femmes célèbres dont les maris, sans honte, avec une sorte d'inconscience effrayante, acceptaient la situation effacée, subalterne, qui leur était consentie chez euxmêmes, heureux qu'on ne les eût pas priés d'aller chercher un gîte au dehors.
Nous ne parlons ici, bien entendu, que des personnages dont la renommée est presque universelle, qui sont connus de tous. Il ne faudrait pas croire qu'ils ont été des exceptions; il faut, au contraire, les considérer comme des types de ce qui était généralement admis dans les dernières années de la monarchie et certes, Chateaubriand disait bien vrai, lorsqu'il constatait qu'à la fin de ce dix-huitième siècle étonnant, déconcertant, rien n'était plus facile à l'immoralité que de se transformer en moralité. Il y suffisait de la simple habitude et le fait de voir, jjendant de longues années, deux êtres accouplés sans([u'aucunecérémonie d'un ordre supérieur eût consacré cette union, avait toute la force efficiente nécessaire ])our que personn(! ne s'en od'usquAt.
11 est un de ces prétendus sages dont je n'ai point raconté la vie privée. C'est Duclos. Ce serait assez difficile d'ailleurs, car Duclos, c'est l'abjection même. Mile Huinault le lui reprochait en termes un peu crus il l'ini de ses dîners du Bout du banc auquel assistait •Mme d'I'^pinay. « Il ne vous faut pour êlre heureux — lui disait-elle — que du pain, du fronuige et la
première venue. » Passons donc, et demandons-nous si les philosophes qui étaient assurément des hommes sans mœurs, eurent au moins une qualité : la bonté qui rachète bien des erreurs et serait de nature à leur concilier un peu de l'estime de la postérité. Ils n'eurent mrme pas cela et je doute qu'on puisse rencontrer un groupe de prétendus amis, ayant les mêmes idées, professant la même foi antireligieuse, sacrifiant aux mêmes croyances philosophiques, confondus dans les mêmes pratiques immorales qui se soient haïs, injuriés, déchirés comme ils l'ont fait les uns les autres. Il est vraiment stupéfiant de voir \'olfaire ennemi de tous ceux qui tenaient une plume et avaient le mauvais goût de ne pas admirer le grand homme à qui s'adressaient les éloges des rois; devoir Diderot brouillé avec Rousseau, épanchant dans ses écrits sa haine contre le citoyen de Genève; de voir d'Alembert délaissant Diderot pour une misérable question d'argent qu'avait fait naître la publication de cette Encyclopédie dont ils étaient les deux colonnes les plus solides, et on se demande si ce n'est pas là une juste punition qui, durant leur vie, vint atteindre ces prétendus sages, disciples des philosophes d'Athènes, qui s'étaient fait un jeu de détruire tout ce qui assure à une nation la santé morale sans laquelle elle s'épuise, prêle à disparaîli-e si un remède énergi- <|ue ne vicid enrayer le mal.
L'étude de la vie de Voltaire est un sujet d'étonnement [jrofond ; la lecture de sa Correspondance ne fait qu'augmcmler l'impression pénible que produit sur l'esprit le moins prévenu cette existence tourmentée, qui eût pu être calme, digne, respectée par tous, puisqu'elle était laborieuse et «mtourée de l'admiration de tous les penseursde son temps. Certes, le lidenl do l'iscrivain est indiscutable ; l'esprit mor-
dant du satirique est, pour ainsi dire, légendaire; la puissance de son raisonnement, l'étendue de sa science sont éclatantes ; la finesse de ses déductions est amusante et, s'il n'a point été le poète tragique modèle, non plus que l'historien toujours fidèle et impartial, ses si nombreuses poésies légères sont charmantes et ses Conles, de véritables chefs-d'œuvre de l'esprit. Oui ne connaît ce petit bijou poétique qu'adressait, de Bruxelles, le ii juillet 1741 à sbn ami Cideville, cet homme si malheureux d'avoir quarante-sept ans?
Si vous voulez que j'aime encore, I^endez-moi l'âge des amours, Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.
Les sept strophes de cette pièce de vers sont inimitables, remplies qu'elles sont d'un sentiment de mélancolie, de douce tristesse dont est empreinie, elle aussi, la lettre charmante qui l'accompagne.
On meurt deux fois, je le vois bien ; Cesser d'aimer et d'être aimable, C'est une mort insupportable ; Cesser de vivre, ce n'est rien.
Si l'amour s'est envolé, par bonheur, l'amitié reste :
Du ciel, alors, daignant descendre, L'amilié vint à mon secom's.
Elle est plus égale, aussi tendre, V.\ moins vive que I(>s amours.
Oui n'a lu ces incoinparaiiles histoires, écrites avec autant de verve ([ue de pénétration subtile et de bon sens, qui s'appellent Zadig, Candide et l' Homme aux (jHarante éciis?
Il eût semblé tout naturel que cette supériorité incontestable eilt dû le rendre très indulgent pour les
i:ens de lettres qui ne prétendaient point à rivaliser avec lui. Personne, au contraire, n'a été, comme Voltaire, violent, impérieux, outrageant pour ceux-là mêmes qu'il ne connaissait pas. Un nom lui déplaisait-il, un ouvrage n'avait-il pas la bonne fortune de recueillir ses suffrages — et aucun ne trouvait grâce devant lui — vite, il prenait la plume et décochait au malheureux auteur une de ces malices spirituelles mais acides qui laissait une blessure prol'onde et lui créait aussitôt un ennemi irréductible. On parle toujours — • et il parlait toujours — de Fréron, l'illustre critique, qu'il avait cruellement surnommé Frelon; de l'abbé Desfontaines, de J.-B. Rousseau, de La Beaumelle et de bien d'autres encore, car ils sont innombrables ceux qui ont été piqués au vif par la verve endiablée de cet homme terrible ; il est certain qu'ils lui ont décoché des traits fort acérés ; qu'ils étaient sans cesse après lui, bourdonnant comme des insectes qui ne vous laissent ni paix, ni trêve, mais, somme toute, ils se défendaient, ils répondaient à ses attaques. Dès lors pourquoi se plaindre? Parce qu'il se considérait comme intangible; parce que personne, suivant lui, ne devait mettre en doute son immense talent; parce ([u'il n'admettait nulle criticjue, et qu'il était tellement habitué à la llatlerie, aux éloges boursoufflés que lui adressaient les rois, les princes, les grands seigneurs, qu'une note contraire le surprenait et surtout l'indignait. Cependant, que n'avait-il pas à se reprocher en semblable matière? Combien étaient peu indulgentes ses appréciations sur des littérateurs qui ne sont certes pas sans quelque mérite ? Le i3 février lyôo, il écrivait de Prangins au marquis de Xirnenès, auteur d'une tragédie intitulée Amalasonlc, qui, elle, d'ailleurs, est restée absolument ignorée, la lettre sui\anle dans laquelle il tombail .sui' Crébil-
Ion le père d'une f;ujon peut-cire un peu dure : « Nous aurons donc Amalasonle, Monsieur ; nous l'attendons avec l'impatience de l'amitié qui nous attache à vous. L'âme de Royer ne sera pas déplacée dans l'autre monde à côté des Vinci et des Pergolèse. Celle de l'auteur du Triumviral (Crébillon) pourrait bien aller trouver Chapelain. Ouels diables de vers ! que de duretés et de barbarismes ! Est-il possible qu'on soit tombé si vite du siècle de Louis XIV' dans le siècle des Ostrogoths. Me voilà en Suisse, et presque tout ce que l'on m'envoie de Paris me paraît fait dans les treize cantons '. »
Vraiment, la critique est acerbe et si Crébillon eût connu la manière dont Voltaire appréciait ses tragédies, il est bien à croire qu'il s'en fût montré singulièrement froissé. Le voilà maintenant qui s'attaque à F'ontenelle. Je ne sais quel ouvrage il avait, en 1751, soumis au visa de M. de Malesherbes, directeur de la librairie ; il y glissa à l'adresse du neveu de Corneille, déjà fort âgé, des insinuations malveillantes et, sans aucun doute injustes, qui émurent les amis du doyen de la littérature franç;aise. Ils s'en plaignirent à M. de Malesherbes qui, répondant à Voltaire inquiet de n'avoir pas reçu l'autorisation sollicitée, lui disait : « J'aurais cru. Monsieur, rendre un bien mauvais service à ma nation, si je ne m'étais pas pressé de laisser paraître les ouvrages d'un homme qui lui fait tant d'honneur. Mme Denis vous a mandé sans doute une petite difficulté que j'ai faite sur un passage qui pouvait déplaire à un homme plus (jue nonagénaire. Je m'étais bien douté que vous n'insisteriez pas et je ne crois pas que vous me désapprouviez. Je dois dire à l'honneur de M. de Fontcnclle