‹ La légende des "philosophes"Chapitre 34 sur 70 · Corresponilance ijinérale · texte numérisé non relu

Corresponilance ijinérale

fendre ouvertement, publiquement, à visage découvert ce qu'il considérait comme la vérité morale, comme la sauvegarde des bonnes mœurs dans sa petite pairie. Le spectacle, à ses yeux, était un élément de corruption, de démoralisation qui pouvait troubler profondément les habitudes, les idées courantes delà société protestante et sévère de Genève. Il l'a dit, il l'a écrit, il l'a signé, et sa protestation énergique, il l'a adressée à Voltaire lui-même dont il connaissait pourtant l'esprit mordant et le cœur vindicatif. Il y a là un acte de courage réel dont on ne rencontrera jamais l'équivalent dans la vie de Voltaire. Chez lui, c'est la duplicité, j'irai jusqu'à dire l'hypocrisie qui dominent. Il écrit, il insulte, il diffame, il traîne dans la boue ceux qu'il a décidé de traiter en ennemis; mais il se cache derrière l'anonyme et si par hasard on le découvre, il nie avec un imperturbable sang-froid.

Candide est certainement l'une des œuvres les plus lines, les plus spirituelles et en même temps les plus perverses de cet écrivain si abondant. Peut-être supposcra-t-on qu'il s'en reconnaissait le père. Ce serait le iiicn mal connaître. Il écrivait aux libraires Cramer pour se plaindre d'un nouveau libelle intitulé Candide qu'on venait de lancer contre lui et dans lequel on voulait « manger du jésuite » et il disait, ce qui est bien fait pour provoquer une légitime indignati(»n : « El,, à la honte d('s mœurs, on rit de ce dét<'slablc écrit à se tenir les côtes. Pcul-on rire, quand il y a douze jésuites aux fers à Lisbonne ! Le monde est bien pervers! Ou'est-ce donc que ce Candide'! Ne ])onrrai-je jamais parvenir à voir celle infamie ' ? »

1. N()i:i. C.ilAUAVAY, lliiitt'lin d'aul()(/rai)hc^. de juillet l'Mil, n" 5716(1.

13S LA LEGENDE DES l'HILOSOPIIES

Je ne reproduis que cette lettre parce qu'elle est vraiment typique ; mais dans la correspondance générale, on en rencontrei-ait certainement une dizaine sur le même sujet qui sont tout aussi surprenantes. Voilà comment Voltaire traite son œuvre. Etait-ce donc qu'il avait honte de ce qu'il écrivait? — En cet étrange dix-huitième siècle, il était de bon ton de renier ses enfants. Rousseau abandonnait les siens et Voltaire couvrait d'ordures ses écrits.

Mais, la Pucelle, dont il avait raison d'ailleurs de ne pas se glorifier, à l'occasion de laquelle il pouvait, il est vrai, appliquer le brocard si répandu : Tout mauvais cas est niable, /'/ Pucelle, dont, en l'accompagnant de lettres reproduites dans sa correspondance, il envoyait lui-même en manuscrit chaque chant, dès qu'il était achevé, à Mme du DetTand, pour que la vieille aveugle « pût rire tout à son aise », c'est Voltaire lui-même qui s'exprime ainsi dans ses lettres d'envoi, et à Frédéric pour qu'il pût lui aussi exercer sa verve antifrançaise, il l'a toujours reniée. Il en courait partout des copies ; La Beaumclle parvint à s'en procurer une, la fit imprimer en Hollande sous le nom de Voltaire et ce fut la cause de la haine qu'il voua à cet imprudent, persécuté jiar l'auteur du poème, jusqu'à la fin de sa vie. A l'occasion de ces vers qui blessent si profondément les sentiments les plus élevés del'àme française, il écrivait le 1 3 auguste 1704 à llelvétius : » Il ne faut jamais rien donner sous son nom. Je n'ai pas même fait la Pucelle. Maître Joli de Fleury aura beau faire un réquisitoire, je lui dirai qu'il est un calomniateur, que c'est lui qui a fait la Pucelle qu'il veut méchamment mettre sur mon compte'. »

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