‹ La légende des "philosophes"Chapitre 35 sur 70 · orresiioiulance ijcricrale (.le \'ulUiire · texte numérisé non relu

orresiioiulance ijcricrale (.le \'ulUiire

CY'lail, en effet, un principe dont Voltaire a souvent l'ait rapj)lication, que celui qui consistait à ne jamais rien donner sous son nom. Que d'ouvrages anonymes sont sortis de sa plume ! On peut d'ailleurs être certain que ceux-là constituaient de sa part de mauvaises actions dont il eût été contraint de rougir. La pulilication de la Piicelle a été l'un des tourments de sa vie, pendant quelques années, tant il se rendait compte de la honte qui en rejaillirait sur son auteur. Il sentait qu'il avait accompli un acte détestable en déversant l'outrag-e et l'infamie sur la vierge de Domrcmy ; mais il fallait bien qu'il amusât ses amis, et la vieille Mme du Deffand qui. abandonnée par sa cour, trompait le silence morose qui lentourail en lisantles grossièretés poétiques de Voltaire; et Frédéric qui, chaque fois qu'il écrivait au poète, lui répétait, comme un refrain: " Et Jeanne! et Jeanne! et Jeanne!» — El N'oltaire s'exécutait; il fabriquait, presque à contre cœui-, je le crois, un cliant nouveau de son poème et l'envoyait à Frédéric qui en faisait immédiatement prendre des copies. Mais, il arriva ce qui devait fatalement arriver : tout le monde savait que Voltaire était l'auteur de la Pucelle et un jour, pendant qu'il jouissait à Berlin de l'hospitalité i-oyale — c'était en 17.")! — le prince Henri de Prusse, frère de Frédéric, parvint à faire prendre chez Voltaire le manuscrit de la Pucelle, à en faire exécuter une copie, jtuiuit, d'ailleurs, qu'elle ne sortirait jamais de ses uKiins. — Serment de prince, — dit l'auteur qui écri- VMJt le 3 janvier à Mme Denis : " Mais s'il arrive jamais un malheur, si on fait une seconde copie, oii nir cacher! Ma barbe devient fort grise; le poème de l(t Pacelle ']ure avccmonàgc et le siècle de Louis XIV. »

Pour cette fois, ses craintes furent vaines et tout ce grand bruit se calma. Il était presque rassuré lors-

qu'en 1754 une nouvelle alerte se produisit; il futum^ fois de plus menacé de voir son œuvre paraître en librairie et, bien vite, le i5 octobre, il confiait ses appréhensions à dWrgental : « Il y a grande apparence que la Piicelle va paraître... il en est parlé dans les Mnlsemaines de ce coquin de Fréron. 11 est bon de prendre des précautions... ^lon cherange, cela est horrible; c'est un piège que j'ai tendu et où je serai pris dans ma vieillesse. Ah ! maudite Jeanne ! Ah ! monsieur saint Denis, ayez pitié de moi ! Le monde est bien méchant ! » Puis, les nouvelles se précisèrent; l'impression était quasi certaine et alors, la peur, peut-être le remords le prennent; dans une lettre à d'Argental du 7 novembre 1704, qu'il faut citer tout entière, il en arrive à supplier son ami de détourner de sa tète ce coup terrible. Que penser de cette lettre dans laquelle il est contraint de reconnaître qu'il a écrit des turpitudes, des ordures; de les déplorer parce qu'il redoute la honte dont il va être éclaboussé, sinon qu'elle fut une première et juste punition de l'action infAme qu'il avait perpétrée ? « Je reçois deux lettres aujourd'hui, mon cher et respectable ami, par lesquelles on me maiule qu'on imprinie la Pucelle, que Thiériot on a vu les feuilles, (pi'elle va paraître. On écrit la même chose à Mme Denis. Fréron semble avoir annoncé celte édition. In nommé (^hevrier en parle. M. Pascpiier la lue tout entière en manuscrit chez un homme de considération avec lequel il est lié par son goid pour les tableaux. Cii qu'il y a d'affreux, c'est qu'on dit que le ihanl de rAnc s'imprime tel que vous l'avez vu d'abord <■! non tel que je l'ai corrigé depuis. Je vous jure, par ma tendre amitié pour vous, que vous seul avez eu ce malheureux chant. Mme Denis a la copie corrigée; auriez-vous eu (pielque domestique infidèle? .le ne le

VOLTAIRE ET J.-J. TiOUSSEAU Ul

crois pas. Vos bontés, votre amitié, votre prudence, sont à l'abri d'un pareil larcin et vos papiers sont sous la clef. Le roi de Prusse n'a jamais eu ce maudit chant de l'Ane de la première fournée. Tout cela me fait croire qu'il n'a point trans[)iré et qu'on n'en parle qu'au hasard. Mais, si ce chant trop dangereux n'est pas dans les mains des éditeurs, il y a trop d'apparence que le reste y est. Les nouvelles en viennent de trop d'endroits difï'érents pour n'èlre pas alarmé. Je vous conjure, mon cher ange, de parler ou de faire parler à Thiériot. Lambert est au fait de la librairie et peut vous instruire. Ayez la bonté de ne me pas laisser attendre un coup après lequel il n'y aurait plus de ressource et qu'il faut prévenirsans délai. » 11 n'est que trop facile de comprendre maintenant l'obstination acharnée avec laquelle ^'oltaire reniait /« Pucelle et la haine tenace dont il a poursuivi La Beaumelle ipii l'avait faite inqirimer.

Diderot a écrit les Bijoux iiifliscrcls (pii ne valaient certes pas mieux: du moins, il a eu la franchise de les avouer.

Mais, après avoii' constaU' à quel point est \tvi} sympathique le caractère de Voltaire, revenons à Rousseau.

Rousseau ! — Dès le premierjour, il ne l'a nullement ménagé. En août 1750, alors (ju'il venait de publier son discours sur l'inégalité des conditions, le seigneur de l'erney lui adressait une lettre vraiment inq)ertinente qui débute ainsi : « .l'ai reçu. Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain : je vous en remercie ; vous plairez aux hommes h qui vous dilcs leurs vérités, mais vous ne les corrigerez [)as. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine dont notre ignorance et iiulri' faiblesse se p|-(iMiell('iit laiil dr cnnsolalions.

On n'a jamais emjjloyé tant d'es|)iil à vouloir nous rendre bètes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on a lu votre ouvrage '. » 11 est permis de supposer que Rousspau comprit ce qu'avait d'insidieux un tel langage et quelle impertinence se cachait sous ce persiflage. Il ne l'avait pas oublié sans doute lorsqu'il écrivit sa Lettre sur les spectacles, et ce souvenir ne fut peut-être pas étranger au témoignage exempt de sympathie qu'il adressait à Voltaire en lui disant : « Je ne vous aime pas. » Mais à partir du jour où a été écrite cette lettre qui l'a si fort indigné, Rousseau n'est plus seulement un écrivain dont on peut se moquer, il devient un ennemi qu'il faut écraser ; il est « un philosophe des petites maisons ». Publie-t-il la Nouvelle Héloïse ? N'oltaire, le a6 janvier 1761, écrit à d'Argental : « Et le roman de Jean- Jacques ? à mon gré, il est sot, bourgeois, impudent, ennuyeux, mais il y a un morceau admirable sur le suicide qui donne appétit de mourir. » Le 7 février suivant : « Le roman de Rousseau excite vraiment ma mauvaise humeur. »

Emile n'a pas beaucoup plus de succès auprès de Voltaire. A Cideville, le r^i juillet 1762, il écrivait: 0 Jean-Jacques a écrit à la fois contre les prêtres et contre les philosophes, a été brûlé à Genève dans la personne de son plat Emile et banni du canton de Berne où il s'était réfugié. 11 est à présent entre deux rochers dans le pays de NcucluUol croyant toujours avoir raison et i-egardani les humains en [)itié. Je crois que la chienne d'Erostrate ayant rcnconti'é le chien de Diogèiie lit des petits dont Jean-Jacques est descendu en droite ligne. » N'esl-il pas vrai que cette lin de lettre est d'un goût délicat et témoigne d'une bienveillance extrême?

Page 1