Correspondance ijénérule de Voltaire
Quant au Coniral social voici ce qu'il en pense ■iâjuin 176!=!, à Damilavillej : « Les frères des Délices... chercheront le Contrat social. Ce petit livre a été brùlé à Genève dans le même bûcher que le fade roman d'Emile et Jean-Jacques a été décrété de prise de corps comme à Paris. Ce Contrat social ou insocial n'est remarquable que par quelques injures dites grossièrement aux rois par le citoyen du bourg de Genève ; par quatre pages insipides contre la religion chrétienne. Ces pages ne sont que des centons de Bayle. Ce n'était pas la peine dètre plagiaire. Jean- Jacques est à Amsterdam où l'on fait plus de cas d'une cargaison de poivre que de ses paradoxes. »
Voilà l'oeuvre de Rousseau tout entière jugée par \ oltaire, — avec quelle délicatesse dans les termes, avec quel sentiment de justice dans la manière de l'apprécier, il est facile de s'en rendre compte.
Mais là ne se bornait pas l'animosité que le seigneur de Ferney manifestait à celui dont il avait fait sa victime. Toutes les circonstances malheureuses de la vie de Rousseau — et elles furent nombreuses — devinrent l'occasion de lettres dans lesquelles \o\taire écrasait sous ses brocards le malheureux citoyen de Genève, qui ne manquait pas d'être tenu au courant de cette malveillance constante.
Après son départ de la Chevrette et son inslallation à Montmorency, Voltaire écrit à la Maré(-halc de Luxembourg une lettre indigne — dont il communique la copie à ses frères — et dans laquelle il le dénonce comme un ingrat, mé<'onnaissant les bienfaits qu'il reçoit. Après la publication des Lettres de la Montagne., il le dénonce à plusieurs rejjrises au grand Conseil de Genève, dans le but certain de lui attirer les i-igueurs des magistrats. L'un des incidents les |)liis |)i''nib!es de l'existence si loiir-
mentée de .lean-.lacques a été cette agression violente dont il se prétendit victime de la part des habitants de Moliers-Travers. Renié par ses concitoyens de Gencve, censuré, condamné ])ar le grand Conseil, chassé du territoire de la République, persuadé que, par les Lettres de la montagne, il ramènera à lui les esprits excités, attaqué par le ministre Montmolin, injurié, violenté par la populace, il avait bien le droit de penser que, devant tant de malheurs accumulés, ses ennemis auraient un instant de pitié. Il comptait sans Voltaire qui, à ce moment si curieux de la vie de Jean-Jacques, ne manqua pas d'épancher sa verve en termes satiriques et se montra, comtne toujours, impitoyable dans la raillerie.
C'est dans la correspondance de Necdham avec Sabbathier de Cabre, que j'ai déjà eu l'occasion de citer, que se trouve une lettre dans laquelle, pailant de Rousseau, le savant naturaliste anglais raconte que Voltaire, « après avoir fait assez plaisamment — dans le goût de Rabelais — l'anatomie de la tête de Rousseau, iînit par dire que la pierre qu'on lui avait lancée au travers de ses fenêtres pendant (piil ('tait couché avec sa servante, c'est-à-dire, lui dans un lit et sa servante dans un autre, a manqué d'olTeuscr la dura mater cÀ de l'envoyer débiter ses paradoxes dans l'autre monde. » — Et Needham ajoute les réilexions que voici : <> Gare la riposte de Rousseau qui ne sera pas du tout plaisante. Ce sera du liel et non du miel qui sortira de la gueule de ce lion. Voltaire ne rira pas, ou s'il rit par all'ectation, ce sera d'un rire sardonique. » Aussi, lorscjue Mme de Roufllcrs, tout éniotionnée des dangers (pji, à Motiers, avaient menacé la vie de .lean .lactpu'-s, lui i'aisail sa\(>ii- (|uc le roi de l'rnssc élait disposé à venir à son aide et lui disait
que ses lettres à Montmolin avaient produit mauvais effet, il lui répondait avec une lierlé un peu sauvage mais respectable après tout, que : « pénétré de reconnaissance et de respect pour le roi de Prusse, il ne voulait pas accepter ses bienfaits répandus avec plus de générosité que de choix et, quant aux lettres dont l'effet avait été mauvais, — «mais sur qui? — dit-il — si (■"est sur MM. d'Alembert et Voltaire, je m'en félicite, .l'espère n'être jamais assez malheureux pour obtenir leur approbation '. »
Du reste, comme le dit fort bien Needham, Rousseau avait la riposte facile; il le montra bien en cette circonstance. Ce fut à Duclos qu'il adressa une lettre dans laquelle il se plaignait amèrement des procédés de Voltaire à son égard, il le faisait en termes assez vifs pour égratigner pas mall'épiderme si sensible de son ennemi qui, prenant son air de n'y pas toucher, le ton d'innocence absolue derrière lequel il savait cacher les plus vilains cotés de son caraclère, écrivait le 21 juillet 1764 à Damilaville : « La folie de Rousseau m'afflige. Est-il vrai que c'est à Duclos qu'il écrivait cette indigne lettre dans laquelle il disait que j'étais le plus adroit et le plus violent de ses persécuteurs? Y eùt-il jamais une démence plus absurde! moi ! persécuter l'auteur du Vicaire Sauoijard ! » Il n'en est pas moins vrai qu'un an plus tard, le -^H décembre 1765, il écrivait au môme Damilaville : « Rousseau n'est bon qu'à être oublié. Usera comme Ramponneau qui a eu un moment de vogue à la Courtille ; à cela })rès que Hainponneau a eu cent fois moins de vanité et d'orgueil que le })clit |)olisson de Genève. »
.\ partir de ce moment, iionsseau disparait un |icu (le la correspondance de \ dllaire. Le silence s'élail