‹ La légende des "philosophes"Chapitre 44 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I, KVANGILE DES PHILOSOPHES

L'Encyclopédie ; ses débuts. — D'AIoinbert se sépare de Diderot ; ses L'Ollaboraleurs l'abandonnent. — .Vtlitudo de \oltaire. — Diderot a. lout seul, la charge de l'cntrepri-^e. — Son voyage en Russie. — Intervention de Catherine II.

\J' Enrijclopédii' e.st une (piivivî ('norme ; elle représente une somaie de travail effrayante. Condenser dans un certain nombre de volumes la masse déjà acquise des connaissances humaines, rendre facilement lisibles, pour l'ensemble des Français, surtout pour la classe moyenne non encore complètement in.struite, des articles de sciences toujours abstraites, d'arts toujours délicats, de itliilosophie toujours sévères, de métiers toujours techniques, c'était une tAche écrasante, eton se demande comment, au dix-liuitième siècle, avec les moyens restreints dont ils disposaient, des hommes ont osé concevoir h» pensée d'entreprendre et de conduire à bonne fin une œuvre pareille.

Diderot, qui était un espiil puissant, par conséquent audacieux, qui rêvait toujours do prodiiclions nouvelles el ne recidail iamais dcvaiil la ii'alisaiioii (jrs

L ENCYCLOPEDIE

conceptions de son esprit, avait, le premier, songé à écrire un Dictionnaire universel, dans lequel il put faire entrer, sous forme d'articles rédigés d'une plume concise, la somme des connaissances humaines. Il s'en ouvrit à ses amis. Ses amis étaient les hommes qui partageaient ses opinions; ceux que les idées dites philosophiques avaient rassemblés autour de lui, ceux avec qui il vivait en communion parfaite, avec qui il montait à l'assaut du vieux monde, décidé qu'il était à enseigner à l'homme une morale nouvelle dégagée des croyances religieuses qui, pensait-il, opprimaient les consciences et aboutissaient à l'imbécillité et au fanatisme.

Voltaire, d'Alembert, Rousseau turent ses premiers confidents , et c'est dans l'intimité de ce petit groupe de littérateurs que fut décidée l'entreprise. Diderotétait un causeur abondant, intarissable même, mais surtout, convaincant. Lorsqu'il voulait faire adopter une de ses idées, la faire entrer dans la tête de ceux qu'il entendait gagner à sa doctrine, il avait une manière h lui de manifester sa conviction. Non seulement il présentait des arguments sérieux dans un langage ardent, avec une puissance de raisonnement qui lui assurait presque la victoire, mais toute sa personne se mettait en mouvement. 11 gesticulait, s'agitait, jouait du poiiiu; il se démenait comme un fou ; il semblait qu'il voulût, par force, faire pénétrer ses arguments, et on connaît l'amusant billet que l'iml)ératrice de liussie adressait à Mme Geoffrin et que le comte d'Escherny nous a conservé dans ses Mélançjcs : « \ otre Diderot est un homme bien extraordinaire. Je ne nu; tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et tontes noires. J'ai été obligée (ir mcllre une table enlre lui et moi pour n)e mettre, iiMii et mo mcmliiTs, à l'aliri de sa gesticulation. ■>

IfiS l.A LKGENDE DES PHILOSOPHES

Sa conviction cnlraîna ses amis; elle entraîna surtout d'Alembcrt, qui, esprit scientifique et positif comme Diderot, aperçut promptemenl les avantages que pouvait procurer une entreprise dont toutes les conséquences avaient été sérieusement calculées ; — je dis une entreprise, et j'emploie ce mot à dessein.

Il ne faudrait pas, en effet, s'imaginer que V Encyclopédie a été dès sa naissance une œuvre d'apostolat, l'évangile de l'irréligion, le dépôt de la vérité, telle que les philosophes la voyaient et entendaient la faire pénétrer dans les esprits. Il ne faudrait pas croire que lorsque Diderot et d'Alembert arrêtaient les bases de leur projet de dictionnaire universel ils pensaient qu'ils devaient en faire le véhicule des théories religieuses, politiques et sociales qui bouillonnaient dans leurs esprits. h'Enci/clopéclie fut tout simplement une entreprise commerciale, une combinaison entre éditeurs et auteurs, qui, si elle réussissait, devait procurer à tous de larges bénéfices.

L'idée n'était pas nouvelle, et elle était excellente car elle avait fait ses preuves. Elle était fondée sur le principe de la souscription à l'ouvrage proposé ; on ne devait se mettre à l'œuvre et publier que lorsque la somme souscrite aurait atteint un chilfre suffisant })our couvrir les premières dépenses et assurer, par l'afflux des souscriptions nouvelles, la marche normale de l'opérai ion.

Déjà, des publications faites d'après le même principe avaient parfaitement réussi. L'édition des Conlc.i fie La Eonlainc, illuslrée par Eisen, avait été publiée avec les souscriptions des l*"ermiers généraux; la traduction des Odes d'ilordce par Pine avait été éditée au moyen de souscriptions d'amateurs de iteaux livres et un des ])lns splemlides ouvrages du

r. ENCYCLOPEDIE IfiS)

ilix-hiiilième siècle, les Métamoi-phoscs d'Ovide, de l'abbé Banier, superbement interprétées par les planches de Boucher, avait dû de voir le jour aux sacrifices des opulents bibliophiles de cette époque.

Il y avait donc des précédents heureux ; pourquoi un dictionnaire encyclopédique rédigé pardes hommes dont le nom était alors dans toutes les bouches n'eùtil pas réussi à son tour, et pour quelles raisons n'eùton pas trouvé les sommes nécessaires pour mener à bien une telle entreprise?

On lança l'idée : elle fit son chemin. Les souscriptions, dès le premier jour, arrivèrent nombreuses, importantes même. L'impératrice de Russie souscrivit pour plusieurs exemplaires; Mme Geoffrin, qui tenait à ce que son salon continuât à réunir le dessus du panier de la philosophie, versa une somme de deux cent mille livres, dont on ne connut la destination qu'après sa mort, au cours de son inventaire.

Diderot et d'Alembert s'étaient préoccupés au préalable de trouver la combinaison qui devait leur assurer le concours d'éditeurs éclairés et suffisamment dévoués jjour prêter à l'œuvre naissante un utile appui. Quelques libraires de Paris formèrent une société pour l'impression et la vente des volumes, l'riasson, Lebrclon, Voland et autres, faisaient parlie de cette association et, l'alTaire j)renant une tournure sérieuse, les deux prolagonisies s'occupèrent de recruter les auteurs qui devaient se partager cette lourde besogne.

Ce fut à ce moment, lorsqu'il s'agit de trouver les collaborateurs nécessaires, les hommes de lettres à qui incomberait la charge de mettre sur pied cet ouvrage jusqu'à présent unique, que la pensée de ces hommes réunis poui- une œuvre commune, s'arrêta sur la possibilit('' d'en faire; un inslrumenl de

propagande. Diderot s'altril)uaiL le i-ôle principal : il se chargeait de rédiger les articles relatifs à la philosophie ancienne, aux beaux-arts et aux métiers ; d'Alembert prenait tout ce qui se rapportait aux sciences, surtout à la géométrie et, quelques articles généraux qui demandaient à être traités avec toute l'indépendance d'idées dont il était lapôlre bien connu. Rousseau se spécialisait dans la musique ; quant à Voltaire, il allait de droite et de gauche, sans programme bien déterminé, traitant la matière qui lui venait à l'esprit, rédigeant un article sur un sujet qui le séduisait. Lorsqu'il avait écrit la dissertation d'avance méditée par lui, il envoyait son manuscrit à d'Argental en le priant de le remettre aux éditeurs, mais, avec recommandation de ne jamais imprimer son nom au bas des articles. 11 tenait à l'anonymat et, quelqu'encouragement qu'il eût donné à l'oHivre, il ne voulait pas paraître y collaborer.

Mais, les autres, où les trouver? A qui confier la rédaction des articles qui ne rentraient pas dans les spécialités dont étaient chargées les tètes de l'entreprise? A qui l'histoire naturelle? .\ qui la peinture? Il fallait bien chercher ces collaborateurs indispensables parmi les gens de lettres et les savants. Or, comme presque tout ce qui écrivait, en France était inféodé à la secte philosophique, il en résulta que la ré'daction tout entière fut composée de disciples de Voltaire et de Diderot et que les articles furent rédigés dans un esprit qui reflétait nécessairement les idées du groupe chargé d'écrire dans ces volumes compacts l'histoire des sociétés, de leur vie, de leurs UKCurs, de leurs religions, de leurs id(''es ]>oliliques et iihilosophiques. De ce fait, VEncyclopcdie dovcnnit une véritable torche incendiaire, portant partout des lueurs nouvelles, éclairant de ses feux tout un

L ENCYCLOPEDIE

système récemment dévoilé, capable de supplanter dans des esprits suffisamment préparés les idées anciennes traitées comme des vieilleries, des oripaux dont il fallait s'empresser de se dépouiller.

Mais, le succès grisa les chefs de l'entreprise. La souscription marchait fort bien et la distribution, volume par volume, à chaque souscripteur, laissait des bénéfices très apprécial)les. Ils voulurent obtenir davantage.

Diderot avait annoncé que l'ouvrage aurait dix volumes. Mis en goût par les éloges qu'il recevait, il fit savoir qu'il en donnerait dix-sept et qu'il pourrait, peut-être, aller jusqu'à vingt-quatre. En fait, VEncijclopédie comprend di.x-sept volumes de texte et onze de planches. C'était beaucoup trop. Les souscripteurs se plaignirent et, de ce chef, Diderot dut subir de vérilables assauts dont il avait grand'peine à se tirer sans trop de dommages. Et, chose plus sérieuse, au lieu de se contenter de servir un volume à chaque sousci'ipteur et, par conséquent, de n'imprimer que le nombre d'exemplaires strictement utiles, ce qui permettait de conserver les bénéfices acquis, les nulcurs et les libraires, désireux d'encaisser encore davantage, imaginèrent de tirer des exemplaires suppl<''mentaires destinés à la vente au public, ('/('■lait introduire dans la combinaison un aléa ([ui, s'il pouvait conduire à la fortune en cas de réussite, devait amener la ruine en cas d'insuccès. Or, ce fut précisémenl l'insuccès qui se produisit. C'est Voltaire luimriiir qui nous l'apprend dans une lettre à Mme de ["'onlaine : " Il n'y a pas quatre lecteurs qui rachèlenl sans a\ oir sousci'il . »

Cependant, on travaillait; Diderot s'aciiarnait î» la besogne avec l'ardeur (pi'il m(dlait j'i (outils choses; d '.Mciidicrl lui nr(''lail ]i> coiicours le pins assidu, le

plus complet, et ses autres collaborateurs : l'abbé Rayiial, Georges Le Roy, Cochin, l'abbé Morellet, Élie de Beaumont préparaient avec un zèle admirable les articles dont la rédaction leur avait été confiée.

Lorsque le premier volume parut, il contenait en tète un discours préliminaire sur l Encyclopédie œuvre de d'Alembert, à laquelle il avait donné tous ses soins et qui — il faut le reconnaître — produisit un excellent eflet. 11 indiquait Tutilité de la publication, le but quelle chercbait à atteindre: il faisait l'éloge des littérateurs qui avaient consenti à apporter leur pari d'clTorts à la réussite de Tœuvre nouvelle et, il faisait connaître, sans qu'il fût possible de s'y tromper, dans quel esprit ce dictionnaire universel, destiné à devenir le dépôt précieux des connaissances humaines, avait été conçu. Les lettres de félicitations arrivèrent nombreuses, très chaudes, très sincères. Le Président Ilénault prodigua ses éloges à d'Alembert qui lui répondit en lui exprimant toute sa reconnaissance. — « Diderot, disait-il, pense là-dessus comme moi, et nous n'oublierons jamais ni l'un ni l'autre ce que nous vous devons '. » et Buffon, à qui avait été confiée la rédaction de tous les articles qui touchaient à l'iiisloire naturelle, écrivait à d'Alembert le r>o juin 17.");? : « Je viens, mon cher Monsieur, de lire votre discours. 11 esl grand, très bien écrit et encore mieux raisonné. C'est la quintessence des connaissances humaines. Mais ce suc n'est pas fait pour tous les estomacs et je crois que vous n'aurez d'abord que l'admiration des gens de beaucoup d'esprit et qu'il faudra vous passer pour quelque temps des suffrages des autres. Les pédants surtout feront la grimace et les sots, même les demi-sols, parleront

Page 1