delà vi;nlc il'aiil. liuuct. n
frin qui, ;i ses dîners du lundi, réunissait tout ce que, dans le monde de la cour et chez Mme de la Ferté- Imbault sa lille, on ap|je!ait : la clique philosophique qui ne se gênait guère pour faire l'apologie des théories nouvelles ; non pas seulement chez la vieille Mme du Deffand presque mourante, qui ne se déridait plus qu'en lisant les lettres badines envoyées de Ferney par Voltaire ; non pas seulement chez Mlle de Lespinasse, cette muse pas très jeune auprès de laquelle tous ces hommes à l'esprit hardi allaient chercher leursinspirations, mais au sein du Parlement dont les membres bien que déjà atteints par le mal philosophique, ne pouvaient pourtant pas fermer complètement les yeux et laisser passer, sans s'y opposer, toute cette littérature subversive ; mais dans la société mondaine dont Diderot, d'Alembert, Rousseau surtout, retenaient toute l'attention par leurs retentissantes aventures amoureuses; mais à l'étranger dont les hommes les plus marquants accouraient à Paris pour être présentés aux protagonistes de la philosophie nouvelle, pour les admirer et rechercher leur amitié. En f>ovle que VEiici/clopêdie attirait l'attention du monde entier et tpi'il ne faut pas être surpris de constatei'l'ciret que produisit l'article sur n Genève» qui, comme le discours jjréliminaire, était Fceuvre de d'Alembert.
Ce l'ut un véi'itahlc brandon de discorde. A partir de ce jour, la guerre fut allumée. On sait comment l'article fut accueilli. Déféré au Parlement, il fut condamné à être brûlé. Décidément, la magistrature trouvait qu'on allait un |)eu loin. Répandu dans le public, il fut amèrement censuré pour ses critiques outrées contre toute idée religieuse. A Genève même, il parut insuj)portable, parce (|u'il attaipiail tout aussi bien Calvin et ses religionnaires que le Christ et ses dis-
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ciples. Enfin, Rousseau lui donna le coup de grâce en publiant la Lettre sur les spectacles. On se rappelle que, dans son article sur Genève, auquel, diton, \'ollaire avait collaboré, d'Alembert demandait ([u'on instalUU un théâtre dans la cité de Calvin, et que Rousseau, pris dune véritable indignation, défendit, dans sa lettre à d'Alembert « la vertu toute protestante de sa ville natale ». Jules Lemaîlre.i
L'incident n'en resta pas là; ce ne fut pas seulement une polémique entre deux hommes dont les idées sont absolument opposées, qui l'un et l'autre, défendent Aprenient, la plume à la main, ce qu'ils considèrent comme la vérité; ce fut la secte philosophique tout entière qui prit parti pour ou contre les antagonistes. Jean-Jacques devint de plus en plus fou })our ses anciens amis qui s'écartèrent de lui. Voltaire qui, à l'occasion de la lettre à d'Alembert, avait demandé à Damilaville si Rousseau s'était fait père de l'Église, écrivait à ïhiériot : «J'ai reçu la longue lettre de Rousseau; il est devenu tout a fait fou. C'est dommage. » Il fut surtout traité de faux philosophe, de traître, qui abandonnait le bon combat. Diderot, de son ton brutal, admonestait violemment son ami, qui maintenait énergiquemcnt son idée ; d'Alembert prenait lui aussi, et tout naturellement, parti dans la (|uerelle; Rousseau fut honni, rejeté du sein de la philosophie et YEncijclopédie continua de paraître, occupant couimc auparavant tous les instants de ses rédacteurs.
Cependant dès ce moment, l'opération semblait aller mal. On sentait un certain lloitement; les volumes paraissaient plus lard qu'on l'avait annoncé ; les souscripteurs se plaignaient ; la vente au volume ne produisait rien et les libraires associés faisaient à chaque instant naître des diflicullés nouvelles qui
176 LA LliCENDE DES PHILOSOPHES
énervaient surtout Diderot, car d'Alcmbert semblait avoir imposé le calme à son ardeur première. L'impression des planches donnait lieu à des échanges de correspondance qui allait s'aigrissant tous les jours, et Diderot se démenait seul, au milieu d'obstacles, d'empèchementsde toutenaturc qu'il lui {'allait vaincre, surmonter, pour que son entreprise put continuer à vivre. Ses lettres à Mlle Voland sont jileines de ses plaintes contre les libraires, de récriminations contre ceux qui mettaient obstacle à la marche nornmle de son œuvre, de l'expression de son découragement ; il ne le supportait que grâce à son énergie extrême et parfois, il ne pouvait s'empêcher de manifester durement son dépit profond. Ce fut surtout le libraire Briasson qui lui créa des difficultés toujours renaissantes. Il écrivait à Lebreton, son associé: «Netrouvezvous pas bien désagréable, mon cher monsieur, que nous ne puissions terminer les uns avec les autres une affaire de titres sans contestations et sans injures? Convenez que vous avez dans ce petit merle-là un foutu associé, bien sottement rengorgé et bien acariâtre'. »
Ils allaient bien plus loin encore, les libraires: ils refusaient de délivrer aux souscripteurs les exemplaires auxquels ils avaient droit. Le chevalier de Jaucourt fut victime d'une pareille aventure; il en témoigna son ressentiment dans une lettre anièrc adressée au libraire Lebreton qui, tout naturellement soupçonna Diderot d'en être le véritable auteur et ne manqua pas de le lui dire. Le philosophe fut ol)ligé de se défendre. « Cela ne s'est pas fait chez .M. le chevalier, ni chez moi, écrivait-il à Lebreton, mais chez M. d'Holbach oùjcpris votre défensehautcment,
1. NoKL Ciii.MiAV.w, llul/elin Uuul., de iiiiii IW", ii" ôy6j5.
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nettement, en présence de vingt personnes. Entre antres raisons qne j'apportai et à laquelle personne ne répondit, c'est qu'il serait indécent qu'il y eût des exemplaires répandus dans la société, avant que ceux de qui notre entreprise dépend en fussent pourvus'. »
L'argument était, en effet, irréfutable et on comprend aisément la mauvaise humeur deM.deJaucourt, mais toutes ces difficultés, tous ces obstacles misélables qui, journellement, s'amoncelaient sous les pas de ceux qui avaient pris la direction de l'entreprise les lassaient, leur rendaient le labeur pénible, amenaient le découragemen t et éloignaient davantage encore les collaborateurs qui, peu à peu, les uns après les autres, se récusaient, refusaient leur concours, prétendaient vivre tranquilles, en dehors des tracasseries qui, s'accumulant tous les jours, menaçaient de donner naissance à de réels incidents.
Diderot restait presque seul, lorsque le Parlement ayant condamné l'ouvrage d'//e7yf7/HS, «de l'Esprit » songea à l'Encyclopédie et se posa sérieusement la question de savoir s'il n'y avait pas lieu de déférera la censure de la Magistrature cette œuvre qui faisait son chemin en altérant l'esprit public et en jetant |)armi la société française des semences dont les fruils ne pouvaient être que détestables. Avant de prendre une mesure définitive, la Giand'chambre décida de soumettre l'ouvrage à l'examen d'une commission.
C'était — il est à peine besoin de l'indiquer — le In-uil de la cour et de la ville. On s'abordait en se demandant ce qu'allait taire le Parlement. Condamnerait-il V Encyclopédie et, avec elle, les hommes dont les idées hardies, irrcspcclueuscs dupasse, n'allaient
1. NnF.i. CiiAiiAVAY, lUillvIin d'aiil., do j,-uivicr l'.tOS, n" iWM;:,.
à rien moins qu'à saper les bases sur lesquelles, depuis des siècles, reposait la société? Laisserait-il passer ce flot destructeur sans l'arrêter, sans lui opposer une digue capable de faire obstacle aux ravages qu'il devait occasionner? C'était une véritable préoccupation, dont on trouve l'écho dans ce passage d'une lettre adressée au comte de Schomberg par Mme de Boufflers : « On a condamné le livre d'Helvétius; sa personne a pensé être notée d'infamie. L'Encyclopédie sera, je crois, plus ménagée. Des commissaires ont été nommés pour l'examiner. »
Mme de Boufflers était bien renseignée ; aucune sanction n'intervint, etcette mansuétude indique quel était alors l'état d'esprit des Parlements: hésitants, sans ligne de conduite arrêtée, au demeurant sans véritable sentiment de justice ; frappant l'article «Genève » de d'Alembert, frappant le livre De iEspril d'Helvétius, frappant plus tard VEmile de Rousseau, mais laissant passer sans critique aucune la compilation qui contenait, difTuses, diluées en de nombreux volumes, les théories qu'ailleurs ils jugaient éminemment condamnables. Ils étaient donc tout prêts à favoriser le mouvement philosophique et à permettre à l'esprit public de se laisser prendre aux idées fausses et décevantes que les Encyclopédistes jetaient à pleines mains au milieu d'une société pervertie et profondément démoralisée.
A dater de ce jour, cependant, VEncijclopédic périclitait. La plupart des collaborateurs de Diderot l'avaient quitté; ils sentaient (|ue l'édifice n'était pas solide, el enlcMidaient prendre leurs pi-écautions. Voltaire, toujours prudent, opérai!, lui aussi, un mouvement de i-(!lraile ipiil jugeait opportun, ol écrivait à
1, Cil. ilr 1,1 iH-nU' d'au!. ISiincl, ii" ^hiil'.
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d'Argental : « Avez-vous. lisez-vous Y Encyclopédie, mon cher ange? Savez-vous les tracasseries, les Iribulalions qu'elle essuie? J'ai retiré mes enjeux et j'ai mandé à M. Diderot de me renvoyer les articles et les papiers concernant cet ouvrage... Ce n'est plus la peine de travailler pour une entreprise qui va cesser d'être utile et qui est traversée de tous côtés'. »
Mais, ce qui acheva la déroute, c'est ([ue d'Alembert lui-même abandonna complètement son ancien ami Diderot, le laissa seul en face de cette œuvre commencée, promise au public, payée par les souscripteurs et qu'à tout prix il fallait achever.
Quelle fut la cause de cette séparation? Il est diflicilede la préciser. Nid'Alembert ni Diderot n'ont laissé dans leurs écrits quoi que ce soit qui puisse permettre d'étayer une hypothèse quelconque. Seul, Voltaire, dans une lettre au comte de Tressan du ilj juillet 1768, lait allusion à cet événement important, mais sans fournir aucune donnée cpii puisse servira résoudre le problème. «Voilà le lemps où les philosophes devraient se réunir, dit-il. Les fanatiques et les fripons forment de gros bataillons, et les philosophes dispersés se laissent battre en détail. On les égorge un à un et, pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se brouillent ensemble et prêtent des armes à l'ennemi commun. D'Aleniberl fait bien rie (/iiitler, cl les anlres fonl lâchement de continuer. >'
Il serait bien facile de faire remar(pier au vieux poète que, puisque les fanati([ues et les frij)ons foriiinient contie les philosophes dispersés de gros liatailloiis, il eût bien dû persister à aider ceux-ci dans le condjai au lieu de les abandonner comme il
1. Corrcspiinil'ince (/l'-nri-iilc de \'i)llnire. !i IVvrioi' l/.W.
l'a fait, sans crànerie, et uniquement pour sauver son enjeu, suivant sa propre expression. ^lais, que tirer de cette phrase : « D'Alembert fait bien de quitter, les autres font Ifichemenl de continuer? » Pas grand'chose. Cependant, on peut en induire, c'est du moins ce qui parait résulter d'une lettre adressée par Diderot à Voltaire le 19 février 1768, qu'il y eut entre Diderot et d'Alembert des tiraillements, des questions d'intérêt d'un règlement difficile. Evidemment, l'ami de Julie de Lesjjinasse, obligé de subvenir aux nécessités toujours obsédantes de la vie, entendait que sa collaboration lui rapportât un juste bénétlce, et Diderot, aux prises avec les difficultés de l'entreprise qui coûtait mais ne donnait rien, se vit dans la nécessité d'opposer un refus aux légitimes exigences de son ami, d'où la brouille. C'est là qu'il faut en chercher la cause ; on l'a soigneusement cachée, mais Mme de Vandeul, tenue à moins de discrétion, parlant de cet incident pénible dans la notice qu'elle a consacrée à son père, écrit que Diderot et d'Alembert se sont brouillés pour « une question de gros sous ».
Il est même |)i)ssilil(:' d'ajouter à cette cause qui a pour elle toutes les vraisemblances, le grand désii- de calme dans la vie, de liberté dans les idées qui poussait d'Alembert à fuir les occasions de se mettre en avant. Ce n'était pas un timide, certes, mais c'était un homme auquel les difficultés de l'existence avaient appris que rien ne vaut la peine de subir les tracas et les traverses qui, à chaque minute, viennent nous assaillir. S'il eût borné là sa piiiiosophie, il eût été un sage. Il est certain, d'ailleurs, que les diflicultés au milieu desquelles se débattait Diderot étaient bien faites pour décourager à tout jamais son |>riiuipal collaborateur. D'Alembert rêvait telh^nenl conserver
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la paix, l'uir les ennuis que pouvaieul lui amener les situations plus ou moins brillantes qui lui étaient otrertes, qu'il déclarait à Mme du Deffand ne pas se sentir capable de remplir la place de secrétaire perpétuel de TAcadémie des sciences, préférant à tout sa liberté et l'étude de la géométrie. « C'est une ressource sûre, lui écrivait-il ; avec elle on ne s'ennuie gurrc ; on ne fait pas grand bruit mais on n'a pas d'ennemis. La place que je tiens dans le monde n'est pas grande et je travaille tous les jours à la rétrécir. Le moyen d'être heureux est de ne se trouver sur le chemin de personne. .Je n'en suis pas moins sensible à ce que vous voulez faire pour moi, mais M. de Maur... et Mme de Ten... mont appris à me passer de places, de fortune et de considération '. »
Il tenait à ne se trouver sur le chemin de personne; c'est entendu. Ses père et mère naturels en l'abandonnant au cours toujours agité de la vie lui avaient appris à se contenter de peu, mais il entendait vivre de son travail sans aller cependant au devant d'une persécution possible, en semant à travers le monde des idées qu'il jugeait excellentes mais que les hommes au pouvoir avaient le droit, néanmoins, de trouver extrêmement dangereuses. C'était, somme toute, un philosc)[)hc prudent.
Placé en face de cette situation qui compromettait non seulement l'avenir mais la vie même d'une oeuvre qui devait lui être chère |)uisqu"elle était (oui entière élaborée par un groupe de liltêraleurs (|ui le regarijaicnl roiiiiiir iciii- mailrr, ou (m'iI pu croire que V^)ltairc se fût ému ci eût cherché à dêl'endre VEncyclopèdie en mettant en avant l'autorité qui s'attachait à son grand talent et à son nom. S'il eût pris l'onivre
]. C.at. delà vente daut. de Hefiuje, 12 iium';; liiii4, n" (iO^.
182 LA 1.EGI2NDK DES PHILOSOPHES
SOUS sa protection, s'il eût consenti à y collaborer ouvertement, s'il eût publiquement, hautement défendu et les idées préconisées par les encyclopédistes et les encyclopédistes eux-mêmes, peut-être Diderot fùt-il parvenu à dominer les difficultés, à revivifier une entreprise qui se mourait faute d'aliment. Mais Voltaire! Etait-il bien capable d'un sentiment de dévouement quelconque, d'un mouvement d'abnégation, lui Féiioisme en personne, lui qui n'a jamais défendu que des causes tapageuses qui, en lui donnant l'occasion de publier des mémoires justificatifs, de lutter contre l'avocat général Joly de Fleury, d'écrire des lettres spirituelles à Elie de Hcaumont défenseur des Calas, lui jtermettaient d'accroître encore l'agitation et le bruit qui se faisaient autour de son nom. Voltaire ! il tirait sur les troupes qu'il conduisait lui-même à la bataille, se souciant peu, pourvu qu'il en sortît indemne, que les autres restassent sur le carreau. Voici comment il appréciait Diderot, et comment il jugeait r£'/!cyc/opf'o?/<' : <( ^'ous dites donc, écrivait-il le is mars 1768 à d'Argental, que Diderot est un bon homme. Je le crois, car il estnaif. » — Si c'est un défaut, il faut reconnaître que Voltaire n'en fut jamais atteint. » Plus il est bon homme, plus je le plains d être dépendant des libraires qui ne sont point du tout bonnes gens et d'être exposé à la rage des ennemis de la philosophie. C'est une chose pitoyable que des associés de mérite ne soient ni maîtres de leur ouvrage; ni maîtres di; leurs pensées. Aussi l'édificiï est-il brtti moitié de marlire, moitié de boue. » El le \ avril lyrjS, s adressant au même d'Ai-gental, il disait : » ,1e suis toujours aftligé (pie Diderot, d'Alemberl et autres ne soient pas réuni.s, n'aient pas donné des lois, n'airnl pas été libi-cs et je suis toujours indigné (pie Hùu-iich>/ii''(lic soit avilie
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et défigurée par mille arlicles ridicules, par mille ilt'clamalions d'écoliers qui ne mériteraient pas de Irouver place dans le Mercure. Voilà mes sentiments il, parbleu, j'ai raison. »
.Mais, ce qu'il est juste de reconnaître, c'est qu'à l'encontre de Voltaire, Diderot a été admirable d'énergie, de décision et de courage. Il était abandonné de tous; La Harpe, Marmontel, le président Dupaty s'étaient séparés de lui comme Voltaire et d'Alembert ; s'il n'eût pas eu l'âme solidement trempée, s'il n'eût pas eu son ardeur au travail, doublée d'une singulière facilité ; s'il n'eût pas été tenaillé par l'impérieux désir de conduire jusqu'au bout l'ouvrage qu'il avait promis de livrer acbevé à ses souscripteurs, pris de découragement, affolé par le labeur immense sous lequel il allait être écrasé, il eût pu briser sa plume et arrêter là l'œuvre commencée. Personne n'eût songé à lui l'aire im crime de cette sorte de faillite ; il eût paru à tous que continuer tout seul une telle entreprise était chose impossible. Et cependant, Diderot a fait cela. H a, lui tout seul, étudié les matières qu'il fallait traiter ; il a, lui tout seul, écrit les articles si nombreu.K cpii l'emplissent les pages des derniers volumes de VEnci/clopërlle ; il a assumé sur sa tète la responsabilité de la rédaction, de l'administration, de la livraison des volumes aux souscripteurs, de la vente au public, du choix des dessinateurs et des graveurs, du tirage des planches, des discussions avec les librairies, (le tous les détails quelconques de celte œuvre colossale cl, si de temps à autre, il exhalait son dépit, son découragement, parfois même sa colère, il faut le lui pardonner, parce qu'il a beaucoup travaillé.
A Paris, il trouvait le temps de tout faire : de continuer sa correspondance privée, d'écrire des comptes rendus des salons, d'eniretimir de ses articlcsla Cor-
1S4 LA LliGKNnE DliS PHILOSOPHES
respondance littéraire de Grimm, de donner quelques soins à sa femine malade, de s'occuper beaucoup de sa fllle, de ne jamais oublier Mlle Voland ; mais l'Encyclopédie était toujours la grosse affaire etlorsqu'ilallait au Grand- Val chez d'Holbach, àla Chevrette ou à la Briche, chez Mme d'Epinay, ses manuscrits l'accompagnaient. 11 écrivait tard, le soir, il se levait matin, le lendemain, pour achever la tâche commencée la veille et grâce à cette volonté tenace, à celte puissance de travail, à cette faculté merveilleuse dont il étaitéminemment doué de s'absorberdans une idée et de ne quitter la plume que lorsque la matière qu"il traitait lui paraissait absolument épuisée, il a écrit un ouvrage énorme, qui témoigne dune science profonde, qui est loin d'être parfait, dont beaucoup d'articles ne sont pas dignes de ce cerveau puissant mais qui, tel qu'il est, est une superbe manifestation de ce que peut une haute intelligence mise au service d'une volonté inébranlable.
Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que les articles écrits pendant cette période de travail intense fussent faits à la hâte, mal conclus, mal étudiés, faits de chic — suivant une expression toute moderne — il n'en est rien.Touiétaitconsciencieux, probe, honnêtement traité. Quand il s'agissait d'un métier, par exemple, Diderot se rendait lui-même dans l'atelier, recueillaitdesexplications, mettait la main à l'ouvrage, acquérait les connaissances indispensables pour parler avec expérience de matières qui ne supportent pas d'être traitées sans une science certaine. Quand il rédigeait un article sur les |)lus iniporliiiilrs luanul'aclui-es du royaume, il faisait venir à Paris des ouvriers spécialisés, les installait chez lui, leur faisait tendre leurs métiers sous ses yeux, les faisait travaillera s(>sr(Més, faisait dessiner les manœuvres cl ic> iiislnuiieiiis de
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inaiiièie à se l'aniiliariser avec la jjratique et à donner au public, au moyen de planches très exactes, une parfaite idée des procédés employés dans l'industrie.
Et cela a duré vingt-six ans pendant lesquels il n'a pas eu un moment de répit. Il a été tellement absorbé par cet écrasant labeur, qu'il n'a pas eu le loisir de donner à la fin de l'ouvrage la teinte philosophique, la note antireligieuse qui singularisait V Encyclopédie à ses débuts. Alors qu'avec d'Alenibert, Voltaii'e, Buffon, La Harpe, on mettait une sorte de coquetterie à profiter de toutes les occasions qui s'offraient pour ridiculiser les pratiques religieuses et faire la guerre à l'église catholique, une fois seul, Diderot ne songeait plus à ces hors-d'œuvre qui ne pouvaient que le distraire de sa tâche trop sérieuse, trop absorbante, pour qu'elle ne le possédAt pas tout entier. Ainsi, il a pu tenir sa promesse : remettre à ses souscripteurs les exemplaires auxquels ils avaient droit. .l'imagine que, lorsque le dictionnaire achevé, il a pu écrire le mot fin, s'il a jeté un l'Cgard en arrière, il a dû être épouvanlé de l'effort extraordinaire auquel il s'était condamné.
Les libraires ne désarmaient |ias d'aillmirs ctc'était avec eux, une lutte incessante. Il n'est pas de procédés qu'ils n'aient employés pour arrachera Diderot le maigre bénéfice que devait légitimement lui rapporter son énorme labeur. Il en était réduit à se débattre au milieu de questions d'argent qui rendaient d'autant plus pénible l'accomplissement de sa tâche. Pendant un moment, il put espérer sortir des mains de ses rapaces exploiteurs. L'Impératrice de Russie mise au courant de la situation vraiment difficile de Diderot, sans doute par l'intermédiaire des amis de (irimiii. propo.sa d'envoyer les fonds nécessaii-es point subvenir j") la dépense totale et
LA LliGENDE DES PHILOSOPHES
permettre à V Encyclopédie de paraître en coupant court à toutes les tracasseries dont les libraires assaillaient le philosophe. Diderot guidé par un sentiment de fierté légitime n'accepta pas cette offre généreuse. Voltaire qui avait connu les négociations engagées à ce sujet, écrivait le 5 mars 176.3 à Damilaville : « Mettez-moi au fait, je vous en conjure, de l'aventure de V Encyclopédie. Est-il bien vrai qu'après avoir été persécutée par les Oiner et les Chaumeix elle l'est par les libraires ? Est-il vrai que la mauvaise foi et l'avarice aient succédé à la superstition pour anéantir cet ouvrage? Si cela est ne pourrait-on pas renouer avec l'Impératrice de Russie?
Mais, comment renouer avec Catherine? Elle avait proposé ou bien d'envoyer des fonds, ou bien de faire imprimer l'Encyclopédie à Riga. Il y avait là tout à la fois, une offre d'argent délicate à accepter et un procédé d'exécution par trop difficile. Diderot ne pouvait pas se rendre à Riga pour surveiller l'impression des volumes, et user des moyens de transport si défectueux de cette époque pour faire parvenir en Russie et en France les manuscrits et les épreuves, créait une conqilicalion qui rendait 1 opération absolument impraticable. Il fallut donc s'en tenir à ses seules forces et lutter encore et toujours contre les libraires qui en ijB»), prétendaient conserver en magasin la totalité des volumes imprimés, les vendre au public sans servir hîs souscripteurs et se réserver le montant de la vente |)our se rembourser de.s frais d'impression; ils voulai(;iit payer Diderot en lui remettant des livres de leurs fonds et soutenaient avoir le droit de les faire saisir plus tard si la vente de V Encyclopédie ne les payait pas.
Pour le coup, Diderot prit mal la plaisanterie, il écrivit {\ M. de Sartines le i3 octobre i7(k). » .lamais
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cela ne sera et nous espérons que vous ferez bonne et prompte justice de ces prétentions aussi ridicules qu'elles sont injustes. Je n'insiste pas là-dessus car je sais que vous nous estimez un peu plus que ces gens dont nous faisons la fortune et qui nous ont condamnés à mâcher des feuilles de laurier. N'est-il pas bien étrange que j'aie travaillé trente ans pour les associés de V Encyclopédie, que ma vie soit passée, qu'il leur reste deux millions et que je n'aie pas un sol I A les entendre, je suis trop heureux d'avoir vécu '. »
Puis, en 1774, alors que l'ieuvre touchait à sa fin et que Diderot, lassé de ce long travail, avaitrépondu à l'offre de Catherine qui l'avait appelé auprès d'elle, il était à La Haye, rentrant à Paris ; il écrivait à sa femme pour la tenir au courant des incidents de son voyage et lui dire toutes les bontés, toutes les gracieusetés dont la grande Impératrice l'avait comblé. Dans cette longue lettre du 9 avril 177'), il lui disait que, comme Voltaire l'avait souhaité, il avait renoué avec (Jalherine et discuté la question de paiement des frais de l'entreprise. « Elle est revenue d'ellemême sur ce projet qui lui plaisait, dit-il, car tout ce (pii a un caractère de grandeur l'entraîne. Après avoir discuté avec elle ce qui concerne sa gloire, elle m'a renvoyé par devant un de ses ministres pour la chose d'intérêt. » La question en valait la peine, et Diderot semble l'avoir traitée avec une réelle hal)ilelé, une diplomatie consommée. « Tout s'est arrangé entre ce ministre et moi, continue-l-il, et au moment où je t'écris, ce ministre me fait dire qu'incessamment il me fera passer les fonds pour aller en avant. Ces fonds sci'ont très considérables. Il ne s''agit pas moins