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une seconde édition de YEncijclopédie. Une seconde édition ! c'était pour prêter à rire, alors que la première ne pouvait pas s'écouler. Diderot faisait aux associés la critique de tous les sujets traités dans l'ouvrage en vue de justifier la nécessité d'une édition nouvelle; il les énuniérait et les appréciait ainsi : la peinture, la sculpture, la gravure, à refaire. L'architecture niiuivaise et à refaire en entier; la géographie, mauvaise, et ainsi des autres, indiquant lui-même que lout cela était sans aucune valeur. Or, comme il en élait l'auteur piincipal, c'était pure cruauté de la jjait de Luneau de faire faire par Diderol lui-même une critique aussi acerbe de son propre travail. Ce petit pamphlet, pas bien méchant, a eu cependant un certain succès dans le public. Mais, ce qui ne saurait surprendre, \'ollaire, pour qui le philosojîhe était un naïf, n"a jamais voulu lui attribuer la pari qui lui revenait légitimement dans l'accoinjilissement de cette oeuvre énorme. Mme d'Epinay, lorsqu'elle était à Genève, allait parfois jiasser quelques heures chez le patriarche. Rentrée chez elle, après une journée à Ferney, elle écrivait à Grimm : « Diderot, \)Bv parenthèse, n'est pas vu ici comme il le mérite, (^roiriez-vous (|u'on ne parle que de d'Alembert lorsqu'il est question de V Encyclopédie '1 y m dit ce qui en était et ce {[ue j'ai (liï dire. Je n'ai dit cpie la vérité. »
Le sic vos non robis du poète sera donc; toujours vrai; mais il est vrai également que Y Encyclopédie est une omvre médiocre, bien conçue peut-être, hâtivement et incoui|jlètemenl exécutée et les causes de l'imperfection de l'ouvrage sont bien faciles à saisir : le choix des collaborateurs était généralement mauvais ; en dehors des lètes (pii étaient excellentes, le reste était, sinon incapable, du moins faible, sans connaissances sul'lisantes, sans lal(Mil d'(''cri\ ain, en
sorte que \ oltaire avait bien quelque [)eu raison, lorsqu'il écrivait à d'Ar^j^ental que l'ouvrage était « défiguré par des articles ridicules et des déclamations d'écolier ».
Ceux qui, entraînés par la parole convaincante de Diderot, avaient, dès le début, travaillé avec une sorte de ferveur, se lassèrent bientôt et, comme ils ne furent jamais rétribués de leurs peines et de leur labeur, ils se retirèrent tout à fait, laissant Diderot accomplir seul une tâche impossible. « L'Encyclopédie — fait dire Luneau à Diderot dans son factum — fut un gouffre où ces espèces de chiffonniers jetèrentpèle-mèle une infinitéde choses mal vues, mal digéi'ées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines et toujours incohérentes et disparates. »
Il est difficile d'apprécier plus exactement, plus justement cette copieuse compilation et, ici, le pampidct touche vraiment à la vérité; mais on peut se demander ce qui a fait la fortune de ces dix-sept volumes ; ce qui leur a valu auprès de la postérité leur bruyante renommée ; ce qui a permis d'attribuer aux écrivains philosophes le nom désormais définitif d'encyclo]iédistes.
Les articles de d'Alembert et de Diderot — je |)arle de ceux écrits pendant l'utile collaboration des deux amis — sont, en réalité, au point de vue philosophique, VEncijclopi'die tout entière ; le reste, c'est (le la technique en matièi'e de métiers, d'art, d'industrie, utile certes, mais peu faite pour soulever les passions et l'entliousiasme. (Certains articles de \o\taire — non signés bien entendu — les mots : « Ame », « esprit », dont il était l'auteur, faisaient naître, comme le mot « Genève » de d'Alembert ou son Discours introductif, les discussions les plus ardentes, les plus passionnées. Dans le milif-u i-iclie, intelligent.
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in?^lruit mais incrédule auquel se frottaient très volontiers les philosophes, qui s'était nourri de leurs idées et en était arrivé au scepticisme voisin du matérialisme athée vers lequel tendaient manifestement « les salons », ÏEncijclopédie était l'objet de toutes les conversations. Diderot, d'Aleiubert, Rousseau — Rousseau surtout — occupaient l'attention plus que les événements importants qui pouvaient solliciter les préoccupations publiques. Les Mémoires de Marmontel nous apprennent ce qu'était le salon de Mme Geotfrin, le lundi, jour consacré au dîner des hommes de lettres, jour où. tout à leur aise, sans contrainte aucune, ils exposaient leurs théories sur la non-existence de Dieu, sur l'inutilité du culte religieux, sur l'hypocrisie des prêtres, sur d'autres sujets encore, dont ils étaient toujours prêts à entretenir à satiété leurs convives et, comme d'habitude, Mme Geoiïrin recevait ce jour-là tout ce qu'il y avait de distingué soit à la cour, soit à la ville, tout ce qui, pour une raison quelconque, méritait d'être admis dans ce cénacle, les articles de Y Encyclopédie faisaient le fond de la conversation. On étudiait celui qui venait de paraître, on préparait celui qui allait être imprimé ; la bonne parole se répandait partout avec rapidité et les hôtes de la « bourgeoise sans orthographe » ne tarissaient pas d'éloges sur les auteurs que, dans un langage un peu familier, on appeh(it: les Encyclopédistes.
Diderot lui-même, dans ses Lettres à Mlle\'oland, nous introduit au Grandval chez Mm<i d'AiiKt (pii y donnait asile à son double gendre, car d'ilolbacii avait épousé ses deux iiiles. Le philosophe élait l'hôte choyé du baron et de son amusante belle-mère dont' la c(jnv('rsation étail la jilus libre, la plus débraillée de tout Paris. Il s\ lr<iu\ail louiniii^ en nciinlirrusc
compagnie car le salon du Grandval était ho^spilalier, fort recherché et il s'y faisait de véritables débauches d'irréligion; on a été jusqu'à dire d'athéisme, ce qui parait excessif. Passer une soirée avec Diderot, dans ce milieu oùles propos hardis volaient sans contrainte, où l'on avait toute liberté d'être ou d'affecter d'être un franc libertin, c'était une bonne fortune fort ambitionnée et, c'était là, à table, avec la licence de langage qu'autorise, que provoque même la chaleur communicative des repas abondants en vins excellents et en mets variés, c'était là que ï Encyclopédie était prônée, que ses articles étaient étudiés, discutés, disséqués, que les encyclopédistes étaient portés aux nues et que Diderot subjuguait tous les convives par la facilité de sa conversation, par la diversité de ses raisonnements qu'il appuyait toujours de sa gesticulation dangereuse. La Beaumelle, cette malheureuse victime de \'oltaire, fit chez Mme d'Aine la connaissance de Diderot. Ce fut pour lui un événement tellement désiré et si heureux qu'il en lit mention dans son journal avec quelque enthousiasme: « Dîné avec M. Diderot chez Mme d'Aine le 17 novembre 1753. Dies nolalus meliore lapillo '. »
Combien d'autres, comme La Beaumelle ont souhaité se rencontrer avec l'homme en qui se personnifiait VKncijclopêdie ; combien d'autres en quittant le ("irandval, devenu comme la maison des champs du philosophe, s'en allaient éblouis par cette faconde intarissable, par cette discussion animée, par cette intensité dans l'argumentation, qui ne se doutaient |)as (|uc ce n'était là qu(î l'elTet dune obsession constante, qu'une préoccupation, toujours la même, de ce cerveau en ébullition, Diderot, en elTet, a été possédé
l.Cilr |);n' M. TaplinrM-l, il.iri- l.a }'„-itiimeHe vl Sainl-Cijr.
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par V Encyclopédie ; obligé de se livrer à ce travail intense, continu, de tous les jours, qui consistait à écrire des articles, à corriger des épreuves, à correspondre avec ses éditeurs il en était venu à ne plus songer qu'à cela. Certes, il trouvait encore le temps de se livrer à d'autres occupations, mais toujours, sans cesse, ï Encyclopédie le hantait; son esprit était continuellement tendu, occupé de la préparation d'un article; il y pensait, il en parlait, il en fatiguait SOS auditeurs c[ui, parfois le lui faisaient com|)rendre. Mme d'Aine, la femme au franc parler, ne se gênait guère pour lui dire qu'il ennuyait un peu tout le monde. L'Encyclopédie c'était comme un fardeau qui écrasait ses épaules, dont il ne pouvait se débarrasser et lorsque tous les convives, tous les hôtes du Grandval revenaient à Paris, se répandaient dans les salons et racontaient les soirées passées au château, le nom de Diderot alimentait la conversation, celui de d'Alembert y était forcément évoqué; ou approuvait ou criliquait le dernier volume ; on en parlait, donc VEncyclopédie existait et elle existait si Incn que les idées qu'y avaient déposées les philosophes faisaient leur chemin dans un monde déjà très préparé à leur faire bon accueil.
Ce n'était ni chez lui ni chez Mme d'Aine que Diderot semontrait lui-même. Son ami d'Escherny, dans ses Mélanyes, SHSuve qu'il fallait le voir et l'enleiidre chez Pigalle, le grand sculpteur chez qui il y avait, le vendredi, un dîner de fondation.. Là, on parlait d'art et Diderot qui, |>our la Correspondance lillcraire écrivait le comple rendu des Salons de peiiiliire, avait des prétentions artistiques. Il s'est (rompe lii(!n souventdans sesap|)réciali()ns; il <''tait, d'ailleurs, critique acerbe et disait vertement ce qu'il pcnsail d'un lablcnu de (ircuzc ou d'une grande machine île
in
Vieil OU de Van Loo; mais ciiez Pigalle, la philosophie était laissée décote; « il y était ce que la nature l'avait fait, dit dEscherny, aimable, simple et bon. Il laissait à la porte le manteau philosophique que, chaque l'ois qu'il paraissait dans un certain monde, dallait emprunter à la friperie encyclopédique. » Evidemment, il y avait dans ce débordement de philosophie qui s'imposait à tous au risque de lasser, pas mal de ce que, volontiers, nous appellerions aujourd'hui «du Snobisme ».
Le salon de Mlle de Lespinasse a été, lui aussi, l'un des centres d'où se répandaient les idées des philosophes. Non pas que Julie occupât dans la société parisienne !a grande place qui revenait à Mme du Deffand ou qu'avait su conquérir Mme Geoffrin, mais son salon était comme une sorte d'Académie. C'était le lieu de réunion des hommes de lettres, des penseurs, de*> écrivains que préoccupaient les questions religieuses, les conceptions poliliques et sociales, les innovations en matière d'assiette et de recouvrement des impôts; c'était dans ce milieu que s'élaboraient les projets dont beaucoup ont été repris, plus lard, dans les cahiers du Tiers, et c'est assurément chez les encyclopédistes, hôtes fidèles de Mlle de Lespinasse, que prirent naissance la plupart des modifications qui changèrent si profondément les conditions de la vie sociale en France.
D'Alembert, d'ailleurs, était, lui aussi, un allrail pour tous. Depuis qu'il avait abandonné la collaboration au dictionnaire encyclopédique, ses relations avec Diderot avaient cessé d'être très intimes. Voltaire lui donnait raison, mais Diderot ne pouvait s'empêcher de le blAmer et son dépari entraîna, on le sait, une véritable débâcle. C'est une chose remarquable que ces deux hommes, pour qui la propagation
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des idées qui leur élaienl chcTcs devait être une affaire capitale, n'aient pas pu s'entendre jusqu'au bout. Il est impossible de le nier, la défection de d'Alembert a porté un coup funeste à l'entreprise. Sous prétexte de faire de la géométrie, il fuyait le travail trop absorbant, il aimait écrire à ses heures, souffrait d'être obligé de prendre la plume pour obéir à une nécessité et se laissait tranquillement vivre auprès de son amie, heureux lorsque quelques confrères en philosophie venaient étudier avec lui les problèmes les plus ardus et les plus élevés ; et de ce salon (jui n'avait pas la très grande notoriété des véritables bureaux d'esprit de ce temps, partaient et se répandaient dans le monde de la littérature, des arts, des sciences, chez les parlementaires et même dans les grands conseils de la couronne les idées qui devaient bouleverser les conditions de la vie et créer sur des bases nouvelles une société qui ne craindra pas de se dire régénérée.
C'est encore du salon de la Chevrette, où trônaient Mme d'Epinay et Grimmquc la renommée des philosophes s'est envolée pour se répandre non seulement dans Paris mais dans l'Rurope entière. Il faut ajouter (|u"aulour de Mme d'Kpinay et de sa belle-sœur Mme d'Iloudetot, ce n'étaient point des discussions de pure et haute piiilosophic qui s'agitaient; les {lassions humaines, dans ce qu'elles ont de moins noble, s'étaicnl emparées de cette société qui, dans Paris, avait sa vie à part, et les circonstances vont nous ramener à l'EiMuitage où s'est noué et dénoué l'un des épisodes les plus curieux de l'histoire des philosoplies du dix-hiiiliènie siècle: la querelle et la lifouille de Diderot ri de Poiisscau.
lùi résumé, la grande notoriété des encyclopédistes vient moins de leurs écrits que de la diffusion de leurs
idées par la propagande parlée. Les bureaux d'esprit et les salons, qui ont fait l'objet d'études si nombreuses et si intéressantes, ont été les centres d'où les apôtres, illuminés par l'esprit encyclopédique^ partaient et se répandaient pour annoncer autour d'eux la bonne parole. Pour tous, elle se résumait en ceci: Emancipation de l'esprit humain, guérie à l'hypocrisie et à la superstition ; donc suppression de la religion et des prêtres qui l'enseignent. C'était là le credo nouveau et, partout, les afiiliés à la secte philosophique s'infiltraient, prêchant la doctrine émancipatrice, facilement acceptée par une société sans mœurs et sans nul principe religieux. Ce sont surtout les salons et la propagande par la parole, qui ont été le véritable véhicule de la pensée au dixhuitième siècle. Il ne faut pas se le dissimuler : à part les œuvres d'imagination de Rousseau, quelques ouvrages de Voltaire, qui sont restés et ont exercé une réelle influence sur les esprits, les dissertations purement philosophiques et pénibles à suivre de Diderot, de l'Alembert, de d'Holbach, d'IIelvétius, de Condorcet n'ont été lues que par une élite. La Xonvelle Iléloïse, YEmile ont pénétré pailoul, ont passionné tout un peuple, ont porté leur délire amoureux ou leurs conceptions sociales dans l'àme de la nation entière; mais, je le demande, quelle inlluence pouvait bien avoir sur l'esprit public les Pensées philosuphitjiicx de Diderot ou la Pi-omenade d'un sceptique, ou VEssui sur le mérite et la vertu, ou la Lettre sur les aveuf/les, ouvrages didactiques, de pure discussion philoso|)hif|uo, difficiles ii lire pour les initiés, impossibles à suivre pour la masse des esprits? (Juelle inlluence a pu avoir le livre de l'Esprit d'IIelvétius ou l'ouvrage sui- la Marule aiiiuerselle de d'Holbach ? quelle, les articles ded'Alcin-
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bert ou de Voltaire dans V Encyclopédie qui, dès sa naissance, ne pénétra que chez les souscripteurs ;i l'œuvre et n"a jamais franchi le seuil de l'atelier ou la cour de la manufacture oii peinaient les ouvriers à qui, sans doute, elle était destinée?
Il paraît donc absolument indiscutable que les idées philosophiques flottaient depuis longues années dans l'air ambiant ; que Diderot et ses amis les ont recueillies, les ont synthétisées, concentrées dans des formules concises, faciles à comprendre et à retenir; que la semence a été jetée à toute volée par quelques écrits mais surlout par la parole, par la pi-opagande de tous les jours ; que tombée dans un sol admirablement et dès longtemps préparc, elle a donné des fruits dont nous constaterons plus lard la saveur détestable et nocive.