‹ La légende des "philosophes"Chapitre 49 sur 70 · CAUSES DE LA HAINE DE DIDEROT CONTRE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

CAUSES DE LA HAINE DE DIDEROT CONTRE ROUSSEAU

Querelle entre Diderot et Roussenu. — Le ehâleau de la Chevrette. — L'Ermitage. — Mme d'Épinay. — Mme d'Iloudetol. — Double rôle joué par Grimm. — Rupture définitive entre Diderot et Jean-Jacques. — Quelques mois à l'occasion d'un livre récent.

L'incident peuUèlre le plus curieux, qui montre le mieu.K à quel point les philosophes étaient accessibles aux passions qui trop souvent détei'minent les actions des hommes, c'est la querelle qui divisa Rousseau et Diderot, qui en lil des ennemis irréconciliables, vraiment acharnés et qui laissa Jean-Jacques seul, renié par ses anciens amis, Iraité par eux comme un être mall'aisanl qui n'était même pas digne des sentiments de pitié que l'on accorde toujours aux malheureux.

C'est là l'un des points les plus délicats à Irailcr de l'histoire de ces hommes qui semblaicid laiLs iiour poursuivre ensend)le et pour alleindrc le Imi tpi'ils s'étaient proposé; pour combaliic cnscinblr ce (|u'ils j)rélendaieiit rlf(> le bon coinhal coiilic l'cspi-jl rélrograde ; |)()ui- anivcr ;'i cr (pi'ils ariinii.iiciil i"'l rc l'é-iiian-

I,E DRAME DE LA CHEVRETTE

cipalion de l'àmc humaine, débarrassée de la superstition et, comme les passions les plus ardentes ont joué un rôle important dans la naissance et le développement de cet épisode assez obscur de la vie commune telle qu'elle était comprise au château de la Chevrette, il est indispensable d'étudier à fond le caractère de Diderot, de Rousseau et de Grimm, ces trois amis que tout rapprochai!, et qui trouvèrent le moyen de se séparer liruyamment sans motif vraiment sérieux.

Les causes de cette rupture sont assez difficiles à saisir tant est ténu le fil qui seul permet de se diriger vers la solution de ce problème. On ne le peut suivre qu'à tâtons et même, à l'époque à laquelle se passaient les événements qui amenèrent la discussion origine de la rupture entre Diderot et Jean-Jacques, ceux qui n'étaient pas dans le secrei des choses, ceux qui n'avaient pas pénétré dans l'intimité de toutes ces machinations restèrent longtemps sans y rien comprendre. Assurément, on savait Rousseau susceptible, on le savait capable d'accès de mauvaise humeur, de colère même, lorsqu'il soupçonnait les intentions de ceuxauxquels il avait donné le plus volontiers toute son amitié ; on n'ignorait pas que Diderot, entier, volontaire, imposant avec autorité ses idées, ses façons d'agir, était homme à se lai.sser aller ti des mouvements de brusquerie désagréable, froissante, dont il perdait le souvenir un instant après, mais on ignorait les causes vraies d'une séparation aussi complète, el on ne pouvait croire qu'un motif des plus futiles pût amener un aussi grave résullat. Et, sans se préoccuper de savoir quel était l'auteur responsable de cette dispute regrettable, sans chercher à se rendre compte, à élucider le point de savoii' si l'un ou i'aidre avail commis une fanle, tout

le monde jelail la pierre à Rousseau, lui attribuait tous les torts, uniquement parce que \ oltairc, avec quelquestrailsd'esprit, avaitexcitélerirecontre le malheureux Jean-Jacques, ou parce que Diderot, avec des grandes phrases, déchirait la réputation de son adversaire. Mais, ce qui est vraiment surprenant, c'est que, dans Tentourage le plus intime de Diderot lui-même, l'un des acteurs de ce drame qui a occupé, pendant quelque temps, l'attention publique, on n'a jamais été mis au courant des circonstances de cet événement. Mme de Vandeul, dans les Mémoires qu'elle a laissés sur la vie de son père en est réduite, comme tout le monde, à de simples suppositions. « 11 y eut une tracasserie de société, dit-elle; mon père s'y trouva fourré; il conseilla tout le monde pour le mieux, mais les gens qui tripotent ne font jamais usage des conseils que contre ceux qui les donnent. Le résultat de ce tracas fut une note de Rousseau dans la préface de sa Lettre sur les spectacles tirée de VEcclésiaste ; mon père s'appliqua la note et ces deux amis furent brouillés pour jamais. Ce qu'il y a de sûr, c'est que mon père a rendu à Jean-Jacques des services de tout genre ; qu'il n'en a reçu que des marques d'ingratitude et qu'ils se sont brouillés pour des vétilles. Au demeurant, si quelqu'un peut deviner quelque chose de ce grimoire, c'est M. de Grimm. S'il n'en sait rien, personne n'expliquera jamais celte affaire. » Il y a beaucoup de vrai dans le récit de Mme de "Vandeul; il y a cependant des points encore obscurs pour elle, qu'elle ne pénètre pas et qu'on ne pourra connaître, croit-elle, que si (irinim s'y prête. Il es! certain qu'il y eut une tracasserie de société — suivant son expression — à laquelle Diderot se trouva mêlé, et que, de son mieux, il chercha ii apaiser. A la suite de cet incident sans grande importance, les deux amis

LE DUAME DE I,\ CHEVRETTE

se brouillèrent en effet, mais ce ne fut là qu'une escarmouche, pour ainsi dire, et la séparation définitive ne se produisit qu'un peu plus lard et pour des causes qui sont restées ignorées do Mme de \ andeul.

Puisque Grimm était au courant de toute cette intrigue, nous en trouverons sans doute l'historique dans les Mémoires de Mme d'Kpinay. Une faut d'ailleurs avoir recours à ces Mémoires qu'avec la plus extrême prudence car Grimm a occupé auprès de cette femme célèbre une place à part ; les événements se sont passés pendant son intimité avec la dame de la Chevrette; Mme d'Epinay conlia le manuscrit à Grimm qui le conserva et ne le remit à son secrétaire, Lccourt de Villière, que lorsque, contraint de quitter la France à la suite des événements révolutionnaires, il dutretourner en Allemagne. Or, Grimm était très hostile à Rousseau; il a fort bien pu modifier sur certains points le manuscrit de son amie dans un sens défavorable à l'ermite. On a écrit qu'une bibliothèque publique conservait une copie des Mémoires sur laquelle se reconnaissent facilement des corrections, des inter|)olations de la main de Grimm ; c'est fort possible. Il est facile cependant de découvrir la vérité : il suffit de confronter le récit de Mme d'Epinay, la correspondance de Rousseau et le texte des Confessions. Le savant éditeur des Mémoires de cette femme célèbre l'a fait sur beaucoup de points; son travail est d'une utilité inrontostable, mais il n'a pas conclu nettement et, dans cette affaire, il est utile d'arriver à une certitude. C'est elle t|ue nous allons chercher.

L'amitié di: Rousseau pour Griinm et pour Diderot avait pris naissance à l'époque de son installation à l'aris. Il y arrivait, venant de Lyon où, pendant une ainii'i'. il tilait l'csté comme précepteur des enfants de M. (Il' Malily. Tons trois :'i peu près (hi nriiie âge.

tous trois sans situation et cherchant h rencontrer Va fortune, ils avaient été réunis un peu par le hasard. Introduit chez le duc de Saxe-Gohourg-Gotha pour y faire des copies de musique — car c'était là son gagnepain — Jean-Jacques y trouva Grimm qui remplissait auprès du duc les vagues fonctions de secrétaire. Un clavecin occupait un coin du salon ; Grimm en joua de manière à plaire au nouvel arrivant. « Nous musiquAmes tout le jour — dit Rousseau — et ainsi prit naissance cette amitié qui me fut si chère. » Quant à Diderot qui, parti de Langres, pour aller chez les Jésuites, s'arrêta en route pour s'installer dans une chaire comme régent de rhétorique et vint à Paris pour y chercher le pain quotidien, il fil la rencontre de Grimm chez le duc de Gotha où l'avait introduit Daniel Ronnin, un compatriote rencontré au pays latin 1.

Rousseau timide, inquiet, doutant de lui, ne sachant trop de quel côté orienter sa vie; Diderot bruyant, volontaire, beau parleur, tout prêt à se lancer dans les entreprises les plus aventureuses pour arriver plus tôt à la fortune; Grimm froid, réfléchi, cherchant et découvrant de loin le but auquel il voulait atteindre se rencontrèrent donc chez le duc de Gotha et entre ces trois jeunes gens si différents de caractères, de goûts, d'allures, s'établit une intimité complète. Elle était d'ailleurs cimentée par des nécessités communes. Avant tout, il fallait vivre et, pour vivre, il était indispensable de trouver une situation qui assunU l'existence matérielle. Les gens de lettres du dix-septième siècle, en dédiant leurs ouvrages à des grands seigiii'Ui's, s'alliraieiil irur hicinrillaiicc dntil les ell'ets

1. V.iir l.nris l)i-(:i;n-, .l.-.l. UoiisscMii, Annalcx <U- l.i F.irnllc ih- Ifllrex liAir. IWiS.

LE DRAME DE LA CHEVRETTE

se traduisaient, d'Iiabilude, par une pension ; les philosophes du dix-huitième ont eu recours à un autre procédé. Ils n'ont jamais songé qu'il put paraître étrange de voir des hommes de leur caractère rejeter toute idée d'indépendance et de dignité et il leur semblait tout naturel de remplacer les pensions des grands par une hospitalité donnée sans réserve et acceptée sans scrupule aucun. Ils suivaient du reste l'exemple que Voltaire leur avait donné. Grimm, surtout, a usé de ce moj'en facile d'assurer son existence. Après qu'il eût quitté le duc de Saxe- Cobourg-Gotha, il entra chez le comte de Frièze, un opulent Danois ; il y resta jusqu'à la mort de ce nouveau maître lui rendant à peu près les services que Mlle de Lespinasse rendait à Mme du Deffand aveugle. Il était un homme de compagnie. Diderot se fil afiilier à la société du baron d'Holbach, y prit rapidement une grande influence et eut au Grand-Val le vivre et le couvert à sa volonté, avec, en plus, l'affection des hôtes du château. Rousseau, de caractère plus fier, ou plus timide peut-être, ne consentit pas, tout d'aboid, à sacrifier ainsi son indépendance. Il lui semblait qu'il était plus maître de ses idées, de ses actions, de sa vie en un mot, en restant isolé, en copiant de la musique pour donner du pain à Thérèse et à Mme Levasseur. Cependant il avait un moment sacrifié aux nécessités de l'existence et, sur les conseils de ses amis, accepté d'entrer comme secrétaire chez Dupin de Francueil dont le (ils, très avant dans les bonncis grAces de Mme d'Ef)inay, l'avait fait pénétrer dans le salon de la Chevrette, et c'était lui, liousscau, qui, débarrassé de cette sorte de servitude • pii rattachait à Dupin, avait introduit son ami Cirimm chez Mme d'Kpinay. Or, ce fut avec l'enlrée de Giimni ;'i la Clievretjt; qur prircnl niiissanco les

incidents qui amenèrent la rupture entre Diderot et Rousseau.

Grimm était alors sans situation et sans espoir d'en obtenir aucune ; le comte de Frièze venait de mourir, où aller? où trouver une maison aussi hospitalière que celle du grand seigneur disparu? Très habile, très insinuant, très froid, très volontaire, dès son entrée à la Chevrette, il avait parfaitement jugé que l'intimité qui liait Francueil à Mme d'Kpinay pouvait être rompue d'un mot. Il avait reçu de Duclos des confidences qui pouvaient lui permettre de perdre à jamais Francueil dans l'esprit de la jeune femme : en compagnie de M. d'Épinay, il se rendait chez les demoiselles Rose, danseuses de l'Opéra, dont chacun d'eux avait l'une d'elles pour maîtresse. Révéler semblable conduite devait suflire à amener entre les deux amants une séparation violente. 11 sut se taire ; le moment n'était pas venu d'agir. Il employait d'ailleurs tous les moyens de pénétrer dans l'esprit de Mme d'Épinay, d'occuper ses rédexions, de l'obliger à penser à lui ; il alla jusqu'à se battre en duel pour défendre la réputation de la jeune femme accusée d'avoir soustrait des papiers importants dans la succession de sa belle-sœur Mme de JuUy, et, naturellement, ce sacrifice d'un fou — comme disait Duclos — avait produit sur l'esprit de Mme d'Épinay une impression profonde, au ])oint qu'elle n'avait j)u s'enq)ècher de lui laisser romprciidro (|u"il ne lui était point indifférent.

M. de Friè/.e disparu, Grimm ayant jugé ([ue le château de la (Chevrette était une résidence charmante dans laquelle il serait fort agréable de couler d'heureux jours en compagnie d'une femme aimable, facile à dominer, pensa que le moment ('lait venu de déniasquer ses batteries. Ilabilemcnl, il dépccha chez.

LE DliAME DE LA CHEVRETTE

Mme d'Épinay cette mauvaise langue de Duclos qui, sans difficulté aucune — cela rentrait dans ses occupations habituelles — consentit à révéler à la jeune femme la conduite île Francueil,mais qui, par compensation— le traître — lui apprit également que (Irimm avait, avec Mlle Fel de l'Opéra, une intrigue retentissante; en sorte que Mmed'Épinay était dans une situation vraiment embarrassante entre son amant dont l'infidélité la blessait profondément et son ami qu'elle sentait tout près de monter à un grade plus élevé, dont la conduite l'inquiétait pour l'avenir.

Le jour où Grimm causant avec Mme d'Epinay voulut la persuader de rompre définitivement avec Francueil, il fut reçu avec une certaine froideur : il dut subir des reproches, se défendre, se disculper. 11 y parvint, non sans peine. Francueil fut renvoyé, et l'Allemand froid et calculateur occupa la place qui devait lui assurer un avenir de tout repos.

Il était à peine installé dans les meubles de Francueil que Rousseau, à qui Mme d'Épinay témoignait un vif intérêt, fut pris d'une de ces crises de neuraslliénie comme il en eut fréquemment au cours de son existence si tourmentée. Paris lui était devenu à charge, il voulait à tout prix en partir; il n'avaitplus aucune ardeur pour le travail ; Thérèse le fatiguait ; il était las de tout et cherchait partout le coin où il pût se retirer pour y vivre en paix, isolé, à l'abri des amitiés qui commençaient à lui être lourdes. Mme d'Epinay mise au courant de ce fâcheux état d'esprit, lui offrit l'hospitalité à laChevrelte. Il accepta, se rendit au chûleau et y tomba malade. Il fut soigné avec un dévouement absolu — il est inutile de le dire — cl revint assez promptement à la santé. Mais, toujours |)réoccu[)é de la (|ueslion de savoir où il planterait définitivement sa tente, Jean-Jac(pies élait allé

à Genève prendre le vent et voir s'il lui était possible de revenir dans sa patrie. Son ami, le docteur Tronchiii l'y engageait fort ; mais incapable de prendre une décision, il était rentré à la Chevrette aussi perplexe qu'il en était parti. Son sentiment, d'ailleurs, en ce qui concerne les Genevois n'était nullement changé : « Ils sont., écrit-il à Moulton, naturellement épilogueurs et tracassiers » ; et comme il tenait absolument à rencontrer enfin cette existence paisible après laquelle il courait inutilement, il prit le parti de se confier à Mme d'Épinay qui écrit dans ses Mémoires : « Rousseau sort de chez moi ; son àme est perplexe. La mienne ne lest pas moins sur le conseil qu'il me demande et qu'il convient de lui donner. « En effet, Jean-Jacques ne savait guère à quel parti s'arrêter et voici en quels termes il traduisait son irrésolution en sadressant à son amie: « .Mon cœur s'attendrit en pensant que ma patrie me désire, mais comment quitter Grimm, Diderot et vous? Ah! ma bonne amie, que je suis tourmenté ! »

Voilà assurément une pensée qui ne i)eut être qu'à l'honneur de Rousseau. Son amitié pour Grimm et Diderot est l'un des motifs qui le décident à ne pas aller à Genève, à ne pas revenir dans sa République qui l'appelle. C'est là quelque chose de touchant qui attire la sympathie vers cette nature dont le sentimentalisme est le caractère dominant et c'est à la suite de cette conversation, que Mme d'Épinay eut l'idée de faire réparer un petit logis qu'on a|)pelait THrinitage, d'y conduire Rousseau sans qu il s'en doutât, et de le lui offrir sous crlle forme que loul le monde connaît: c Mon ours, voilà votre asile; c'est l'amitié qui vous l'olTro. » A quoi Jcan-.Iacques, profondément ému, iierépondil ((n'en mouilhuii de pleurs la main de sa bienfaisante amie.

LE DRAME DE LA CIIEVREITE

Mais, passé le premier moment donné à l'émotion, Rousseau se reprit; il réilécbit, et lui qui tenait si fort à son indépendance, fut pris de la peur de la perdre à tout jamais. Le lendemain, il écrivit à Mmed'Épinay: « Cette proposition m'a glacé lame. Que vous entendez mal vos intérêts de vouloir l'aire un valet d'un ami et que vous me pénétrez mal si vous croyez que de pareilles raisons puissent me délcrminei' 1 »

Mme d'Epiiiay répondit à cette boutade par un éclat de rire ; Rousseau se laissa convaincre qu'on n'en voulait nullement à son indépendance; il accepta enfin d'aller habiter l'Ermitage avec « les gouverneuses » — c'est ainsi que, dans lintimité, on désignait Thérèse et sa mère — - et il y fit conduire le misérable moI)ilier dont son amie nous a laissé le curieux inventaire. Et puis, une fois accomplie cette installation qu'elle décrivait bien joliment dans son journal ; une fois Rousseau entré dans son nouveau logis avec Thérèse et Mme Levasseur, vieille femme lourde, épaisse, presqu'impotente, et jouissant enfin de ce qu'elle considérait comme un acte de charité de sa- part, elle mit (irimm au courant de sa bonne action. Grimm — qu'entre eux, .Mme d'Epinay et Rousseau appelaient déjà Tyran-le-Blanc — ne fut pas long à prendre son parti. Dès le premier mot, il blAina son amie et, si rudement, ({u'elle s'étonnait de le voir désapprouver le service qu'elle rendait à Jean-Jacques d'une manière qui lui sembla particulièrement dure. « Vous lui rendez un fort mauvais service, disait Griuim, de lui donner l'habitation de l'Ermitage et vous vous en rendez un plus mauvais encore. La solitude achèvera de noircir son imagination : il verra tous ses amis injustes, ingrats et vous, toute la prcmièn-, si vous refusez une seule fois d'être h ses ordres. »

Voilà le début de riiitrigue dont Hoiisseau fut la victime.

N'oublions pas que (irinini avait trouvé le moyen de se créer une situation qu'il considérait comme fort enviable; non seulement il jouait auprès de Mme d'Épinay le rôle de mari sans rétre, ce qui, à cette époque, et lorsqu'il s'agisssit d'une femme de son rang, procurait toujours un certain relief; il allait, sur ce jioint, de^ pair avec Saint-Lambert qui avait conquis le cœur de Mme d'Houdetot dont la réputation d'esprit était fort établie ; mais il était parvenu à prendre sur la volonté de cette femme pourtant intelligente un tel empire; par son attitude toujours grave et sérieuse, par sa domination toujours tenace, par ses conseils imposés plutôt que donnés, il avait acquis un tel ascendant sur la conduite de Mme d'Épinay qu'il était sûr d'empêcher toute révolte de sa part et de la voir toujours empressée à subir, en toutes circonstances, son inllexible autorité. C'était pour lui, d'ailleurs, l'assurance de la durée d'un état de choses dont il se trouvait fort bien et il n'envisageait pas sans ([uelque trouble, la nécessité qui pourrait s'imposer un jour de quitter le vaste et solennel salon de la Chevrcllc, dans lequel, son regard froid et impérieux faisait plier la famille tout entière.

Une influence rivale menaçait de s'installer auprès de la sienne, de prendre sur celle dont il avait fait sa chose, un empire qui arriverait peut-ô!re à miner une situation qu'il croyait si forte. Il n'en pouvait douter en elTet, Rousseau, cet ami des mauvais jours, était parvenu tout naturellement, sanseltorts, presque sans y penser, à faire naître chez Mme d'l<]pinay des sentiments qui ressemblaient fort à de l'alTcction et, elle la nianifeslaii ouverlemeni celte alVeclion, puis- ([u'elle le logeait aupi'ès d'elle, auprès de lui-même,

LE DRAME DE LA. CHEVRETTE

qui n'avait pas été consullé, en sorte que l'ennemi ('•tait toujours présent, toujours prêt à profiter des occasions qui lui paraîtraient favoral)les pour agir sourdement et prendre sa place dans le nid qu'il s'était si habilement ménagé. Non pas, remarquons-le l)ien, qu'il eût des appréhensions sur la fidélité de Mme d'Epinay ou qu'il pût craindre de la part de Jean-Jacques des tentatives en vue d'arriver avec elle à un rapprochement plus intime; — (jui croirait cela se tromperait. — Il ne s'agissait nullement pour Grimm de lutter contre un amour rival ; il s'agissait de combattre et d'anéantir une inlluence qui se révélait et devenait un danger pour l'avenir.

Il n'y avait ([u'un moyen de réussir : l'aire partir de l'Ermitage Rousseau et ses étranges compagnes ; débarrasser Mme d'Epinay de ce voisinage qu'elle s'était elle-même imposé et, pour y parvenir, Grimm emploiera tous les moyens, usera de tous les procédés, mettra en mouvement tous les agents. Irriter Mme d"l"]pinay contre son ours, la déterminer à l'expulser; ou bien froisser la susceptibilité si ombrageuse de Rousseau et le décider à s'en aller, tel a été le but caché de toute la campagne entreprise par l'intrigant Allemand. Dès les premières escarmouches qui consistaient à lui dévoiler, à lui faire toucher du doigt les défauts de caractère de son protégé, Mme d'I'^pinay comprit à quelles manœuvres on se livrait. Elle essaya de prévenir Rousseau contre ses défauts de caractère qui, lui disait-elle, pouvaient alliédir l'affection doses amis. « Voire conseil est bon, lui répondit il, et j'en userai désormais. J'aimerai mes amis sans inquiétude mais sans froideur. Je les verrai avec transport mais je saui'ai me passer d'eux. .le sens qu'ils ne cesseront jamais do m'èlre également riiors cl je n'ai |h'I'(Iu poiu' ru\ ipio (•clic dciicMlessc

excessive qui me rendait quelquefois incominode et presque toujours mécontent. »

11 se connaissait bien, et semblait se douter des malheurs qu'allait lui susciter celte amitié à laquelle il tenait tant. Grimm, doucereu.v avec lui, ne perdait aucune occasion d'entretenir Mme d'Epinay de l'ermite et de la décider à prendre à son égard une mesure qu'elle trouvait inhumaine. Un jour, en particulier, il dépassa le but: il s'étendait avec une certaine àpreté sur les défauts de caractère de Rousseau ; il le fit avec quelque exagération, car elle écrivit dans son journal : « Je ne pus m'empècher d'être un peu choquée de l'entendre se livrer à la satire sur le compte de son ami malheureux. \'oilà la première fois que je le vois injuste. » Mais l'injustice n'était point faite pour arrêter Grimm dans ses appréciations malveillantes, car ce fut précisément ce même jour qu'il émit l'idée de faire partir Jean-Jacques de l'Ermitage. « Je vous conseille très fort, Madame, disait-il à Mme d'Epinay, de travailler de loin à le détourner de passer l'hiver à l'Ermitage. Je vous jure qu'il y deviendra fou. Cette considération à part, qui ne lais.se pas d'être forte, il serait, en vérité barbare d'exposer la vieille Levasseur à rester six mois sans secours, dans un lieu inabordable par le mauvais temps, sans société, sans distractions, sans ressources; cela serait inhumain. »

Il est dil'llcile de supposer que Grimm portât à la mère de Thérèse un intérêt tel qu"il pi"il se préoccuper des difllculti'is qu'elle trouverait ;'i vivre penilaiit riiivor aupiès de la Clievrette, sur la lisière de la forêt de .Montmorency, (i'esl là. en elTet, un ajustement de cause cl, il faut plutôt s'arrêter à ce motif qui est le principal et le seul vrai: « Craignez (|ue la mauvaise saison venue, Rousseau ne soit gagné de jour en jour

LE DRAME DE LA CHEVRETTE

par son, humeur chagrine et voyez s'il ne vaudrait pas mieux lui conseiller de rentrer à Paris. »

(lonvaincre Mme d'Epinay était certainement indispensable, mais ce n'était pas sul'lisant. Elle pouvait beaucoup sur les décisions de son voisin ; il n'était toutefois pas mauvais qu'elle fût aidée par l'inlluence de Diderot. 11 fallait que tous les amis de Rousseau s'unissent pour agir en commun, combattre ses résolutions et l'amener par desefi'orts multipliés à quitter son ermitage, à s éloigner déHuitivement de la Chevrette. Mais, il y avait là une difficulté à vaincre ; Diderot ne voulait pas aller chez Mme d'Epinay. Lorsqu'il connut l'intimité de Grimm et de la jeune femme, il ne put s'empêcher de s'éloigner de son ami. Il est juste de dire que Duclos qui, dans toute cette affaire a joué un rôle abominable, ne rêvait que se venger de Mme d'Epinay, qui avait châtié ses impertinences en le mettant à la porte. Il avait trouvé un moyen bien simple de satisfaire son désir de vengeance: il allait chez d'Holbach et racontait sur la jeune femme les pires histoires; il allait chez Diderot et l'entretenait de l'amour de Mme d'Epinay pour Rousseau. Il imagina même de l'abriijuer une lettre très tendre du philosophe à son amie et cette lettre, laissée adroitement entre les mains de Diderot, avait excité son indignation. Il y eut même à cette occasion entre Diderot et (îrimm une explication des plus vives, le premier s'efforcant de persuader son ami que cette femme, indigne de son aU'ection, devait être abandonnée sans retard, le second défendant avec toute son ardeur Mme d'I*]pinay contre ces calomnies, désignant Duclos comme l'auteur de cette odieus(! campagne et ne ])arvenant pas h convaincre Diderot de l'innocence de la dame de la Chevrette. . Il fallait pourtant bien déterminer Diderot à aller

chez Rousseau puisque Rousseau ne voulait pas quitter l'Ermitage.

L'occasion cherchée se présenta tout nalurellemciit : Diderot venait d'achever /e Fils nahirel; il ne voulait pas le livrer à la scène sans avoir l'avis de Giimin et celui de Jean-Jacques. Il écrivit donc à Grimm de venir le trouvera Paris avec l'ermite, pour examiner son ouvrage. L'Allemand intelligent et froid calculateur comprit immédiatement l'heureu.x parti qui se présentait si opporlunément. Il répondit à Diderot que Mme d'Épinay lui offrait l'hospitalité à la Chevrette et que, pendant son séjour, en compagnie de Rousseau, ils étudieraient tout à leur aise le Fils naturel. Aller chez Mme d'Épinay ! Diderot se défendit « avec effroi» de cette proposition, dit le journal. Aucun doute ne pouvait subsister dans l'esprit de Grimm ; il savait, à n'en pas douter, qu'il n'était pas parvenue dissiper l'impression mauvaise que Diderot avait conservée des louches conlidences de Duclos; il en fut vivement froissé ; mais comme, en définitive, il fallait en arriver à mettre en présence Rousseau et Diderot alin que ce dernier put inlluer sur les déterminations de Jean-Jacques, il imagina une combinaison qui fut acceptée par tout le monde : « Il fut convenu que ces messieurs feraient un dîner chez Rousseau, que l'ouvragey serait porté, que Grimm l'emporterait à la Chevrette, et le lirait à tète reposée et qu'on ferait ensuite un second dîner à l'iùaiitage pour résumer les avis. »

Ce programme fut suivi d(^ [)oinl en |)oiiil. ( >n examina avec toule l'alteniion qu'il méritait le maïuiscritdu /-'ils naliircl; puis, la conversation s'égara fort hahilement sur les ennuis de la solitude; sur les dil'licuilés d'accéder à l'Ermitage parles temps mauvais de riiivcr, sur la n<''cessil('' (pii s'iniposail aux gou-

LU DliAME DE LA CHEVRETTE

verneuses de venir habiler Paris et autres considérations de même nature qui tendaient à préparer le terrain puis, Mme d'Épinay se chargea de frapper le grand coup — sans aucun succès dailleurs — car elle écrivaitdans son journal : « Depuisdeux jours que Rousseau est ici (à la Chevrette) nous n'avons cessé de le détourner de passer l'hiver à l'Ermitage : il en a d'abord plaisanté, ensuite il s'est tâché » ; et le lendemain, Rousseau, qui avait rélléchi, signifiait son parti pris dans les termes énergiques que voici : « Je commence par vous dire que je suis résolu, déterminé quoi qu'il arrive, de passer l'hiver à l'Ermitage; que rien ne me fera changer de résolution et que vous n'en avez pas le droit vous-même, parce que telles ont été nos conventions quand je suis venu. Ainsi, n'en parlons plus que pour vous dire en deux mots mes raisons », et il continuait sa lettre en énumérantà Mme d'Epinay les motifs qui le déterminaient à considérer son habitation à l'Ermitage comme indispensable pour ses travaux, pour sa santé toujours ébranlée, pour la paix de sa vie, et le journal continue ainsi : « Je n'ai pu gagner Rousseau pour l'engager à quitter l'Ermitage cet hiver. Mmes Levasscur n'osent lui en marquer leurs craintes parce qu'il leur a fait entendre que si on le contraignait davantage il s'en irait sans mot dire et les laissei-ait maîtresses de leur sorl. '

Rousseau luttait donc énergiqucment contre la pression qu'on entendait exercer sur lui et il élait obligé de lutlcM- non pas sculemeni contre Grimm et Diderol, non [)as seulement contre Mme d'Epinay à laquelle il signifiait, dans les lermes qu'on vient de lire, sa ferme volonté de rester chez elle, malgré elle, mais même (-onlrc les gouverneuscs auxquelles on avait moulé la li'ic, (pi'on avait ameutées contre lui et aux(piellcs il fermait la Ijouche eu les mena-

çant de les abandonner à leurs seules ressources.

Etait-il vraiment sincère, lorsque, dans sa lettre, il énumérait les raisons qui le forçaient à demeurer l'hiver à l'Ermitage? — avait-il bien dévoilé toute sa pensée ? — avait-il bien fait connaître les espérances, les désirs cachés au fond de son cœur? — Non, car il dissimulait le motif véritable, celui qui ne s'était pas encore révélé et qu'il conservait pour lui tout seul, avec un soin jaloux. Depuis quelques jours, Mme d'Houdetot avait pris une place immense dans sa vie. C'est précisément à cette époque que la jeune femme, déjà liée à Saint-Lambert par une affection qui se prolongea tout le cours de son existence, fît à l'Ermitage cette entrée en coup de vent que tout le monde se rappelle : couverte de boue, ruisselante d'eau, obligée de changer de vêtements, et perçant l'air d'éclats de rire auxquels Rousseau mêlait les siens en la voyant arriver en un pareil équipage. Mme d'Hôudetot avait, du coup, par sa gaîté, par son rire entraînant et communicatif, par l'état un peu comique dans lequel elle se présentait pour la première fois, enfoncé dans le cœur du philosophe un aiguillon qui l'avait profondément blessé et, ce début d'uu roman un peu vulgaire avaii pris, tout de suite, lallure d'une véritable passion.

Nous qui savons à qui'l point Mme d'IIoudotot lui fut chère,;'» quel point celle ([ui allait être Julie mettait en feu sa pauvre tète malade, nous comprendrons plus facilement que les héros de ce drame de l'Ermitage l'éncrgicavec ku|uelle Housseau lultait contre ceux qui voulaient son dé|)arl. I-]t il ne raiulr.iil pas si! laisser aller à croire que tous ceux ipii ont tn'iiiiH- dans cette machination fussent des ennemis de Jcnn-.lacques. Ni Mme d'Epinay, ni Diderot, ni les gouvcrneuscs n'étaient mêlés à cette intrigue dans un but autre que

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