‹ La légende des "philosophes"Chapitre 50 sur 70 · I.E DRAME DE LA CHEVRETTE · texte numérisé non relu

I.E DRAME DE LA CHEVRETTE

celui d'être utiles à leur ami et à la vieille Mme Levasseur. Miiis tous étaient dirigés par Grimm, conduits par son incommensurable égoïsme et tous exécutaient avec une obéissance presque passive les ordres que^ fort habilement, l'Allemand froid et volontaire leur présentait comme seuls capables d'assurer le lionheur du philosophe.

Diderot, lui aussi, était l'agent inconscient de (irimm. Diderot qui depuis longtemps connaissait Rousseau, qui savait que c'était un malade, dont, par conséquent, le caractère était facilement irritable; qui n'ignorait point sa susceptibilité toujours en éveil, qui savait aussi que ses correspondants devaient peser avec le soin le plus minutieux leurs expressions pour éviter que pût être froisée cette délicatesse excessive qui le rendait quelquefois incommode et presque toujours mécontent, Diderotqui disailparfoisdcsonami : «C'est un fagot d'épines ; on ne sait de quel côté le prendre», mais qui était incapable de faire volontairement quoi que ce fût qui pût affecter sa sensibilité, Diderot poussé par Grimm impatient de voir que ni Mme d'Epinay ni les gouverneuses n'avaient réussi à modifier la résolution de Jean-Jacques, avait consenti à lui écrire une lettre qui changea profondément l'état des esprits. Elle n'c^xiste plus, cette lettre ; elle n'a point été retrouvée ; elle ne (igui'e |)as dans la correspondance de Diderot qui est d'ailleurs absolument incomplète, mais nous savons par les cris d'indignation qu'elle arracha à Housseau et dont Mme d'E[)inay eut les échos, à quel point il avait été brutal dans sa manière de dire, maladroit dans sa démarche qui partait sans doute d'une excellente intention, (le fui le signal de la guerre déclarée.

« Ma chère amie, écrivait .lean-Jacques, il faudia f|ue j'éloufCe si je ne vci-se pas mes peines dans le

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sein de l'amitié. Diderot m'a écrit une lettre qui me perce Tâme. Il me fait entendre que c'est par griice qu'il ne me regarde pas comme un scélérat et qu'il y aurait bien à dire là-dessus ; ce sont ses termes. Et cela, savez-vous pourquoi ? — Parce que Mme Levasseur est avec moi. Eh ! bon Dieu, que dirait-il de plus si elle n'y était i)as ?... Mais, je vois ce que c'est : M. Grimm ne sera pas content lui-même, qu'il ne m'ait ôté tous les amis que je lui ai donnés. Philosophes des villes, si se sont là vos vertus, vous me consolez bien de n'être qu'un méchant !... Je ne remettrai de ma vie les pieds à Paris. J'oubliais de vous dire qu'il y a même de la plaisanterie dans la lettre du philosophe; il devient barbare avec légèreté; on voit qu'il se civilise. »

On peut s'imaginer l'émotion qui s'empara de Mme d'Epinay à la lecture de cette lettre indignée. Elle dut penser que son ours était un être vraiment incommode et se repeaiir, peut-être, du bon mouvement auquel elle avait cédé. 11 fallait pourtant calmer cette tète malade, apporter un peu de repos à ce cœur ulcéré, tâcher de remettre les choses en leur place et d'éviter que la rupture ne devienne délinitive. C'est à cela qu'elle s'employa, fiépondant à son ermite elle l'assura que Diderot était son ami; que précisément l'amitié jouissait de ce privilège de se permettre de tout dire sans laisser aucune blessure. Peine inutile; itousseau, en lisant le manuscrit du Fils nulnrcl avait été frappé par cette fausse maxime placée pai l'aulciir dans la bouche de l'un de ses personnages : 11 n'y a que le méchant qui soit seul. Sa sensibilité toujours inquiète, sa susceptibilité toujours en éveil lui avaient fait supposer que le mot s'ap|)li([uait à lui. Pouvait-il pai-donner pareil outrage ! Heiuar([uons que daus sa lettre à Mme d'Epinay, ce souvenir est venu le hanter;

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il le rappelle dans cette apostrophe un peu déclamatoire : « Philosophes des villes, si ce sont là vos vertus, vous me consolez de n'être qu'un méchant. » On voit quelles précautions il fallait prendre pour éviter que celte sensitive pût être froissée. Mais comme, en définitive, ce qu'il voulait, c'était la paix: comme Mme Levasseur était le prétexte à tous ses tourments, il se décida à se séparer d'elle et à l'envoyer à Paris avec une pension dont il laissait à Mme d'Epinay le soin de lixer le montant. Mais, ce fut alors un bien autre ennui : Mme Levasseur se refusa à partir. A l'Ermitage, Thérèse pleurait, sa mère ])leurait et Jean- .Jacques ne savait à quel saint se vouer. « Il y a quinze jours que nous vivions paisiblement ici, écrit-il, et dans une concorde parfaite; maintenant nous voilà tous alarmés, agités, pleurant, forcés de nous séparer. »

Et comme Diderot, dans cette lettre si dure, lui annonçait une prochaine visite, Jean-Jacques écrivait à sa confidente habituelle : « S'il vient, il sera regu avec honnêteté, mais mon cœur se fermera devant lui et je sens que nous ne nous reverrons jamais. Peu lui importe; ce ne sera pour lui qu'un ami de moins; mais moi, je perdrai tout, je serai maliioureux le reste de ma vie. »

Grimm (]ui, par Mme d'Epinay, était au courant de celte dispute cl qui, s'il eût été l'ami sincère qu'il prétendait être eût dû s'employer à calmer les esprits, à apaiser les colères, à rapprocher les adversaires, à amener la paix, se garda bien de jouer le rôle de conciliateur. C'eût été aller à l'encontre de ses projets, et il fallait, avant tout, exaspérer Rousseau pour lui rendre impossible le séjour auprès de ceux qui, pour lui, n'étaient que des ennemis. Il alla trouver Diderot, lui raconta les fureurs de Jean-Jac([ues,

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l'excita davantage contre le malheureux ermite qui, en lisant une seconde lettre de Diderot écrite en termes encore plus durs que la première, ne put s'emptîcher d'ouvrir son cœur à Mme d'Epinay et de lui dire toute sa douleur. « Je n'ai rien à répondre à ce que vous me marquez des bonnes intentions de Diderot, qu'une chose, mais pesez-la bien : Il connaît mon caractère emporté et la sensibilité de mon âme. Posons que j'aie eu tort; certainement, il était l'agresseur... Un mot, un seul mot de douceur me faisait tomber la plume de la main, les larmes des yeux, et j'étais aux pieds de mon ami. Au lieu de cela, voyez le ton de sa seconde lettre; voyez comment il raccommode la dureté de la première ; s'il avait forgé le projet de rompre avec moi comment s'y serait-il pris autrement? » Et puis, voici que perce un sentiment de dépit bien naturel chez l'homme qui sent qu'il est quelque chose et qu'il ne peut arriver à rien; de jalousie peut-être, à l'égard de ceux que la fortune a favorisés : « Croyez-moi, ma bonne amie, Diderot est maintenant un homme du monde. Il fut un temps où nous étions tous deux pauvres et ignorés et nous étions amis. J'en puis dire autant de Grimm. Mais, ils sont devenus tous deux des gens importants; j'ai continué d'être ce que j'étais el nous ne nous convenons plus. » Et pour terminer, une petite pointe de malice : « Surtout, que Diderot ne vienne pas ! mais jedcvrais me rassurer; il a promis de venir. >>

Cette correspondance comnuiniquée à (irimm qui exigeait qu'on la lui monlnU, lui donnait l'occasion d'insister auprès de Mme d'Epinay cl d'essayer de la convaincre que décidément son ours était insupportable; (|u'elle devait tout craindre do lui; que ses bontés n'auraient d'autre récompense que son ingralilude et on rencontre la preuve de ces observalions

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dans ces mots qu'elle adressait à Jean-Jacques : « Non, vous êtes malade ; certainement vous l'êtes. Eh! qui m'assurera qu'il ne m'arrivera pas au premier jour autant qu'à M. Diderot? » Il s'en défendit et, dans une longue lettre, il protesta contre les mauvais sentiments dont elle pouvait le croire capable ; mais en môme temps, il s'étendait avec complaisance sur ce qu'il entendait trouver dans l'amitié, sur les devoirs qu'elle imposait à ceux qui en faisaient profession, devoirs envers les autres, envers soi-même, devoirs dont il précisait ainsi l'étendue : « Je veux que mes amis soient mes amis et non pas mes maîtres; qu'ils me conseillent sans prétendre me gouverner; qu'ils aient toutes sortes de droits sur mon cœur, aucun sur ma liberté. » Et, après tout, il n'avait pas tort. De quoi se mêlait-on, en effet, de lui faire violence, et de s'occuper de ses affaires ? On sent très bien que ce qu'il ne parvenait pas à comprendre, que ce qui l'irritait, c'est qu'on ne le laissât pas libre de se diriger à sa guise.

Mais Diderot qui avait promis do venir trouvei' liousseau, trompa ses prévisions. Convaincu «pic, parce qu'il avait promis sa visite, il se garderait !)ien de l'aller voir, Jean-Jacques fut tout surpris un jour de le rencontrer se rendant à l'Ermitage. Immédiatemciil, toute celte grosse colère tonijia, toute celte fureur s'évanouit. Diderot était un causeur cliarmanl ; il savait être atraide ([iiand il le voulait ; il savait (pi'il avait blessé Rousseau, Rousseau dont il connaissait le caractère ombrageux, la susceptil)ilil('; maladive et, inquiète. Malgré les prévenlions que (Ir-imiii ne cessait de faire naître dans son esprit, il éprouvait encore dcî l'affection pour cet ami des mauvais jours; il prit les devants et la réconciliation eut lieu. « \'ous aviez, bien raison de vouloii' que je visse

Diderot, (''criL Jean-Jacques à ^Iinc d'Hi^iiiay ; il a passé hier la journée ici ; il y a longlem|is que je n'en ai passé d'aussi délicieuse. 11 n'y a point de dépit qui tienne contre la présence d'un ami. » Et Mme d'Epinay continue ainsi son journal : « Voilà, enfin, la querelle de Rousseau et de Diderot terminée ! » Elle ne manque pas de reconnaître d'ailleurs que le second a eu tort « de mettre tant d'imagination dans l'intérêt quil prenait à l'autre ».

Grimm voyait ses projets déjoués — et déjoués complètement — car non seulement Mme Levasseur, le prétexte de la querelle, n'avait point quitté l'Ermitage, elle n'en partit que lorsque Rousseau le quitta pour s'installer à Montmorency, mais Jean-Jacques lui-même restait inébranlable dans ses résolutions, et Diderot avait renoué avec son ami des relations rompues sans qu'il y eût à cette rupture une apparence de raison. Tout semble fini, terminé à tout jamais, d'autant que les préparatifs de la campagne qui devait aboutir à la guerre de sept ans étant déjà commencés, et Grimm ayant obtenu d'être attaché en qualité de secrétaire à la personne du maréchal d'Estrécs, il va abandonner la Chevrette pour quel- (|ue temps ; il aura troj) à faire sur le théâtre des opérations pour avoir le temps de songer à l'Ermite.

Il partit en effet, et rejoignit le maréchal à Munster mais, en s'éloignanl, il ne perdit pas de vue la réalisation de ses desseins les plus arrêtés. Il fallait qu'à tout prix, Rousseau fiit sacrifié et, avec une ténacité froide, une résolution contre laquelle venaient se briser tous les obstacles, au milieu des camps, dans le fracas des batailles, il était encore obsédé par la crainte de voir Jean-.lacques prendre sur l'esprit de i\Ime d'Ivpinay une inlluence <|u'il pr(4endait ne devoir api)art(;nir ([u'à lui seul.

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