VOLTAIRE ET M""' DU CH.VTEI.ET
hommages princiers. Le '38 mai lySiS, il termine ainsi sa lettre : « Mes salutations à la sublime Emilie et mon encens au divin N'oltaii'c, » et les princesses de la maison de Prusse qui, très certainement désapprouvaient de semblables écarts de conduite, se laissaient aller, elles aussi, à assurer de leurs amicales sympathies, cette femme qui, cependant, n'était digne d'aucun respect.
Personne n'ignore que ce fut pendant son séjour à Girey que Voltaire échangea avec Frédéric de Prusse une corrcspontlance des plus intéressantes, mais au cours de laquelle les deux partenaires se jetaient à la tète soit en prose, soit en petits vers charmants, les coups d'encensoir les plus écrasants. Certainement, lorsqu'ils s'adressaient ces épithètes gonflées d'éloges à en éclater, le prince royal et Voltaire devaient, au contraire des augures antiques, se tenir à quatre pour s'empêcher de rire.
Mais la fin de cette existence dorée était proche et vraiment celle fin nous laisse, sur le sens moral de Voltaire, une impression pénible.
Le roi Stanislas s'était, comme le roi P'rédéric de Prusse, enthousiasmé pour cet écrivain, pour ce poète aimable qu'était l'auteur de la llenriade et pour celte femme sublime qu'était la divine Emilie. Il n'eut pas de repos qu'il ne les eût déterminés à le venir voir et à accepter l'hospitalité dans son palais (le Lunéville. Ils s'y rendirent au commencement de 17/(8. Funeste voyage ! Ce fut à Lunéville que Mme du Chalelct rencontra le marquis de Saint-Lambert, g(Mdilhomme qui avait quille le service pour la littérature, dont le poème fies Saisons avait eu quelque succès et qui était attache à la personne du roi.
En juillet 174'"', ils avaient suivi Stanislas à Comniercy, sa résidence d'été. Le 19, Voltaire écrivait
au comte d'Argenson : » Me voici dans un beau palais, avec la plus grande liberté (et pourtant chez un roi), avec toutes mes paperasses d'historiographe, avec Mme du Chatelet, et avec tout cela, je suis un des plus malheureux êtres pensants qui soient dans la nature. » Cette dernière phrase est empreinte d'un sentiment de tristesse qui étonne de la part de cet homme heureux, devant qui s'inclinaient les puissants de la terre. Oue s"était-il donc passé qui pût l'impressionner au point qu'il laissât percer dans sa correspondance l'intime douleur qu'il avait ressentie? Ceci, tout simplement : Saint-Lambert avait été séduit par les charmes de Mme du Chatelet qui ne paraissait nullement indilTérente à la recherche du poète, et ce manège n'avait pas pu échapper à la clairvoyance de \'oltaire. Longchamps raconte dans ses Mémoires, cités par l'éditeur Beuchot « qu'à cette époque Voltaire lui-même vit ou crut voir dans un cabinet du château royal de Commercy Mme du Chatelet et M. de Saint- Lambert sur un sopha et causant ensemble d'autre chose que de vers et de philosophie ». C'était vraiment d'un ridicule achevé et on eût compris que \'oltaire, au lieu d'exhaler son chagrin, son dépit, sa désillusion en une phrase sentimentale et simplement attristée, eût bondi de colère et, abandonnant la divine Emilie, eût laissé l'infidèle continuer avec Saint- Lambert ses études sur le système de Newton.
Mais, dès ce moment, l'esprit calculateur et ])ratique du poète lui dicta hi solution qu'il devait adopter en cette pénible circonstance : il avait à Cirey une résidence dont il ne retrouverait la sendilable nulle ])art ailleurs; une existence lai'ge, facile, confortable, entourée des lioininagcs — peu discrets, il est vrai — de fous ceux cpii l'approchaient; il y vivait au milieu d'un luxe cpii chatouillait agréablenuMit ses goûts de