VOI.TAIHE ET M"" DU CHATELET
sensualisme et de jouissance, d'objets d'art qui avaient fini par prendre une place dans sa vie, ^Ime du Chatelet avait acheté, à Paris, l'hôtel Lambert, cette demeure superbe que l'abbé Moussinot avait été chargé de meubler; il comptait bien y venir habiter avec elle pendant les séjours, qu'au cours de l'hiver, ils feraient ensemble dans la capitale. Etait-il prudent d'abandonner tout ce bien-être, de courir les ennuis, les incertitudes de la recherche d'une résidence nouvelle, parce qu'une femme avec laquelle il vivait depuis près de vingt ans, avait cédé à un caprice passager? A quoi servait donc la philosophie si elle ne donnait pas à l'âme la force de résister à d'aussi superficielles douleurs! Et Voltaire se fit une âme forte; il se drapa dans un stoïcisme d'une dignité douteuse; il résista au sentiment qui le poussait à rompre et décida que les amours de Saint-Lambert et d'Emilie ne justifiaient nullement le sacrifice de Cirey.
Quelques mois plus tard, on apprit que Mme du Chatelet était enceinte. De qui ? Mais de Saint- Lambert assurément; personne n'en doutait, Voltaire bien moins que les autres. C'était un coup plus grave et plus ridicule encore peut-être que la pénible scène aperçue à Commercy. Que va faire le grand homme? Va-t-il signifier son départ? Nullement, ilenlend rester à Cirey. Va-t-il, du moins, essayer de pallier en ayant l'air de l'ignorer, cette aventure qui ne peut que prêter à rire et à lui faire jouer à la cour un rôle peu délicat? II n'y songe pas un instant; au contraire, Mme du Ciialelct étale en pvddic sa grossesse et, lorsqu'approche I heure de la délivrance, Voltaire éprouve l'('!lrange besoin d'en faire la conlidencc à tousses amis. Le M juillet 174g, il écrit de i^unéville à Mme d'Argental : « Mme du Chatelet qui vous fait ses comjjlimcnfs compte accoucher ici d'un garçon cl moi d'une
L\ Lr.GENDE DES PHILOSOPHES
tragédie », qui fut d'ailleurs : Borne sauvée. Le a4 juillet, à d'Argental ; — « Adieu, mes chers anges, mes tendres respects à tout ce qui vous entoure; Mme du Chatelet vous fait mille compliments. Je souhaite sa santé et son ventre à Mme d'Argental. » Le 31 août, au même d'Argental : « Bonsoir, vous tous que j'aime, que je respecte, à qui je veux plaire. Mme du (Ihatelet est plus grosse que jamais. » Le 23 août, il continue à mettre ses chers anges au courant de l'état de santé d'Emilie: «Mme du CJiatelet joue la comédie et travaille à Newton, sur le point d'accoucher. » — Le 28 août, il fait l'éloge de Saint-Lambert comme poète et l'égale au moins à Boileau, puis il ajoute ; « Mme du ("diatelet n'accouche encore que de problèmes. » Le 3i août, il écrit à Frédéric : « Mme du Chalelet n'est point encore accouchée; elle a plus de peine à mettre au monde un enfant qu'un livre. » Tout le monde, d'ailleurs, s'intéressait à cette situation singulière. Stanislas écrivait de (Jommercy à Voltaire : « Je voudrais que Mme du Chalelet, que j'embrasse tendrement, employât le temps de l'absence à faire ses couches et la retrouver sur pied. »
Enfin, le /| septembre, l'événement si impatiemment attendu par cet ami vraiment liien tendre se protluisit et, tout joyeux, il se hâta d'en faire part lui-même à tous ses amis, à d'.\rgenlal d'abord, ce cher ange : « Mme du Chatelet, cette nuit, eu grilTonnant son Newton s'est senti un petit besoin; elle a appelé une femme de chambre qui n'a eu que le temps de tendre son tablier et de recevoir une petite fille qu'on n portée dans son berceau. La mère a arrangé ses ]K(picrs, s'est remise au lit et tout cela dort comme un liron à l'heure cpie je vous parle. » ■ — .\ l'abbé de \'oisenon, le même jour, il annonçait la bonne nouvelle : — ■< Mon
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cher abbé Grelucbon saura que Mme du Chotelet, étant cette nuit à son secrétaire selon sa louable habitude a dit : « Mais je sens quelque chose ! » Ce quelque chose était une petite fille qui est venue au monde sur-le-champ. On l'a mise sur un livre de géométrie qui s'est trouvé là et la mère est allée se coucher. »
Hélas ! cette grande joie fut de courte durée. Peu de jours après, Mme du Chatelcl mourait, laissant tout en larmes Voltaire qui, le lo septembre, annonça ce malheur à !Mme du Deffand : « Je viens de voir mourir, Madame, lui écrivait-il, une amie de vingt ans qui vous aimait véritablement et qui me parlait deux jours avant cette mort funeste du plaisir qu'elle aurait de vous voir h Paris à son premier voyage. Cette malheureuse petite fille dont elle était accouchée et qui a causé sa mort, ne m'intéressait pas. » Lorsque Marmontel demandait au philosophe de quelle maladie son amie était morte : « Comment ! Vous ne savez pas? — répondait Voltaire en pleurant, le brutal ! illui a fait un enfant '. »
Mais ce qui trouble le plus les notions que nous pouvons avoir sur la délicatesse des sentiments, c'est que Voltaire considéra comme une obligation, comme un devoir, d'aller aider M. du Chatelet à se consoler d'une perte si cruelle et que M. du Chatelet accepta de recevoir et de loger l'un des amants de sa femme, qui venait pleurer avec lui. C'est, en effet. Voltaire luimême qui, le i/| septembre, ra[)prcn(l à l'abbé de V'oisenon dans les termes suivants : « .Te n'abandonne pas M. du Clialelet; je vais à C^irey avec lui; il faut y aller, il f;iut remplir ce cruel devoir, .Je reverrai donc ce cliàlciui f[ue l'amitié avait embelli, où j'espérais