I.E DRAME DE LA CHEVRETTE
En nllendant, la vie à la Chevrette se faisait calme; Mme (JÉpinay, toute attristée du départ de Grimm, passait presque tout son temps à lui écrire, à l'entretenir de son désespoir. Saint-Lambert et Mme d'IIoudetot venaient l'aider à supporter la tristesse de son veuvage : « Elle était folle hier comme un jeune chien, » écrit-elle à Grimm, en parlant de sa bellesœur ; le marquis de Croismare, Gauffccourt, dépensaient auprès délie tout leur esprit, toute leur gaîté ; Rousseau, qui n'avait plus les soucis des jours passés, venait fréquemment la voir et apportait à son amie les deux premiers cahiers de la Nouvelle Héloïse, i< un roman, dit-elle, qu'il a commencé cet hiver. Il me les laisse pour quelques jours car je ne puis encore ni lire ni juger. Il est retourné à l'Ermitage liioj' au soir alhi de continuer cet ouvrage qui fait, dil-il, le bonheur de sa vie ». Elle n'en augurait pas bien, du reste, car elle écrivait à Grimm : « Après le dîner, nous avons lu les cahiers de Rousseau. Je ne sais si je suis mal disposée, mais je n'en suis pas contente : c'est écrit à merveille mais cela est trop fait et me paraît sans vérité et sans chaleur. Les personnages ne disent pas un mol de ce ([u'ils doivent dire; c'est toujours l'auteur qui parle. Je ne sais comment m'en tirer ; je ne voudrais pas tromper Rousseau et je ne puis me résoudre à le chagriner. » Enlin pour qu'il n'y eût aucune autre ombre au tableau charmant qu'olfrait alors la vie au château de la Chevrette que l'absence de (îrimm, Jean-Jacques, réconcilié avec Diderot, manifestait à tous sa joie profonde et, cdiiime Mme d'Epinay lui demandait s'il avait r(nu sou ami: « Ah, répondait-il tendrement et d'un air pénétré, qu'il vienne, qu'il ne vienne pas, nous nous aimons également. Nous sommes si surs l'un dr l'iuilrc, noire amitié est si solidement
établie, qu'elle est à l'abri de tout événement. » Mme d'Epinay resta pétrifiée de cette tendre déclaration, mais elle n'eut pas le temps de rélléchir longuement sur les résultats inespérés de la visite de Diderot à l'Ermitage ; Mme d'Houdetot entrait chez elle, accompagnée de Saint-Lambert et lui apprenait que le marquis, lui aussi, partait pour l'armée. Elle en était désespérée. Mme d'Epinay racontait tous ces événements à Grimm en un bavardage amusant, mais l'Allemand qui n'abandonnait pas son idée, lui répondait sur le chapitre de Jean-Jacques : « L'avis que je ne puis, par exemple, me dispenser de vous donner, c'est d'agir avec une extrême prudence avec Rousseau. Il y a longtemps que sa conduite avec vous ne me paraît pas nette ; il n'ose parler mal de vous, mais il souffre qu'on n'en dise pas de bien en sa présence et il est même loin de vous défendre. Cela me déplaît. » Et puis, on venait de découvrir quelque chose de plus grave encore. Saint-Lambert parti, Mme d'Houdetot n'hésitait plus à encourager la passion de Rousseau. Mme d'Epinay qui n'avait encore rien vu, rien compris, fut toute surprise lorsqu'elle connut cette intrigue et elle écrivait à Grimm : » Ce qui me paraît incroyable, c'est que Mlle Levasseur assure que la comtesse d'Houdetot \a voir l'Ermite presque tous les jours et qu'ils ont défendu à ces femmes de me le dire. Elle laisse ses gens dans la forêt, vient seule et s'en va de même. La petite Levasseur est jalouse ; moi, je crois qu'elle ment ou que la tète leur tourne à tous. »
Non, l'hérèse ne mentait pas; elle savait bien (pie Jean-Jac(]ues, depuis (pirlipic temps, passaitles Jouis et les nuits à pleurer, (ju'il parlait seul la nuit et qu'il s'écriait parfois : l'amie Mme d'IOpiiiay, si vous sa\ie/. cela ! sans (pi'on piil idiiiiMi'iulrc la signilica-
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tion d'un tel propos et, c'est Rousseau lui-même qui, dans ses Confessions nous initie à son secret ; il raconte qu'à cette époque, « il composa pour les dernières parties de la Julie plusieurs lettres qui se sentaient du ravissement dans lequel il les écrivit. » « Ouiconque, dit-il, en lisant ces deux lettres ne sent pas amollir et fondre son coîur dans l'attendrissement qui me les dicta, doit fermer le livre : il n'est pas fait pour juger des choses de sentiment. »
Grimm qui recevait ces conlîdences ne pouvait s'empêcher de donner son avis sur les événements qui se déroulaient à la Chevrelte. " C^e que vous me inandez de Rousseau, disait-il, me parait fort extraordinaire et ces visites de la comtesse le sont encore davantage. Pour lui, c'est un pauvre diable qui se tourmente et n'ose avouer le vrai sujet de ses peines qui est dans sa maudite tête et dans son orgueil... Pourquoi donc la comtesse est-elle si gaie? Est-ce que le départ de Saint-Lambert ne lui fait aucune peine? » Puis, passant à un sujet qui l'intéressait davantage parce qu'il rentrait dans le champ des préoccupations qui l'absorbaient tout entier et dictaient sa conduite, il ajoutait sur un ton de badinage : « J'ai été interrompu hier par l'arrivée du marquis de Saint- Lambert — (qui l'avait rejoint;'» Munster) — Il m'a parlé des torts de Rousseau envers moi ; il pense que vous lui avez tourné la tête depuis longtemps et que j'en suis devenu sa bêle. Cela est-il vrai ? » Coïncidence étrange! précisément au même monvent, Mine d'Kpinay écrivait à Criniin : « Rousseau ne vient presque plus me voir: il est sans cesse ciiez la comtesse d'IIoudetot. » VA répondant à l'interi'ogation de Grimm, (dh- hii (Usait : « .le n'ai point répondu, mon ami, à rarlicle on vous mi' mandiez que le manpiis de Sainl- Lainbert pi(''l('ii(hiit (pie Rousseau ('tait aiiioiireux de
moi. Je vous proteste qu'il n'y a jamais penaé. Où a-t-il donc pris cela? j'y ai bien regardé et je suis très sûre qu'il n'en est rien. » El cela était vrai ; jamais •lean-Jacques n'avait songé un instant à une intrigue galante avec sa bienfaitrice ; il en donne lui-même les raisons dans ses Confessions : « Elle était fort maigre, fort blanche, de la gorge comme sur ma main. Ce dél'aut seul eût suffi pour me glacer. » Pour qui connaît Housseau, sensuel à l'excès, pareils motifs sont suffisants pour nous convaincre.
L'éditeur des Mémoires, M. Paul Boiteau, dans une note ajoutée à cet endroit du récit, lire de la question posée par Grimm celle conséquence : <i II craignait et Mme d'Epinay aurait désiré que Rousseau fût amoureux d'elle. » Je n'en crois rien. Grimm avait de très bonnes raisons pour ne pas prendre au sérieux la confidence de Saint-Lambert. Ce n'était pas la première fois qu'il entendait parler de la prétendue passion de Rousseau; chez d'Holbach, chez Diderot, il avait déjà recueilli de semblables histoires que Duclos se plaisait à propager avec sa mauvaise foi habituelle. Il avait même poussé plus loin ses indiscrétions malhonnêtes, puisqu'il l'entendre, ce n'était pas seulement Rousseau qui était amoureux de Mme d'Epinay, c'était Mme d'Epinay qui était folle de Rousseau, et Grimm, qui savait fort bien à quoi s'en tenir sur ce poinl, passait son temps à persuadera ses amis que c'étaient là des contes à dormir debout. Il est vrai que (irimm était au loin ; on pourrait dire qu'à raison de son absence il aurail pu concevoir des craintes sérieuses. Mais, voyons; non seulement il connaissait Thérèse, mais il était au courant de l'intrigue qui venait de se nouer avec Mme d'Iloudelot, en sorte qu'il ev\t pu répondre à Saint- Lambert: Allez donc voii' chez vous ce qui se passe. La lièvre
LE DRAME DE LA CHEVRETTE
qui s'était emparée de Rousseau et dont Mme d'Epiiiay lui envoyait le bulletin dans chacune de ses lettres devait suffire à le tranquilliser.
Mais elle, fut-elle amoureuse de Jean-Jacques et, sur ce point, la note de M. Paul Boiteau est-elle juste? Peut-on saisir chez Mme d'Epinay le moindre indice de dépit ou de jalousie ? Nidlement. Néanmoins, il s'est produit chez elle une évolution qui demande à être expliquée.
Quelle a été sa pensée lorsqu'elle a installé Rou.sseau à l'Ermitage? à quel sentiment a-t-elle obéi? Elle a voulu assurer l'existence d'un homme donlelle avait appris à connaître la haute intelligence, la délicatesse des sentiments, l'esprit en conversation, les qualités incontestables et aussi les défauts qui se manifestaient en toutes occasions ; et si quelque chose, chez cet homme étrange, avait séduit Mme d'Epinay, c'était plutôt ses défauts que ses qualités ; ses défauts qui prêtaient à sourire, qu'il analysait, du reste, volontiers, et sur lesquels il était facile de discuter avec lui. C'était vraiment un sauvage à qui elle donnait un gîte, à qui elle permettait de vivre au milieu d'un monde nouveau pour lui disposé à lui témoigner de la sympathie, de l'amitié, de manière à faire évanouir ce qu'il y avait chez lui de naturellement farouche et à le civiliser autant qu'il était possil)le. Ne l'appelait-elle pas — aimablement — son ours et n'a-t-clle pas entrepris la lâche — difficile — de transformer cet ours en un homme de bonne compagnie ? Mais i)our accomplir cette tâche, pour opérer celte Iransformalion, pour faire de son ermite un être vivant comme tout le monde, il était iudispeiLsal)le (|u'elle conservât sur lui une influence absolue. 11 fallait qu'il fût sermonné par elle, admonest('' par elle, ramem'^ liai' l'Ile il la raison, aux liabiliidi-^ de la vie normale
lorsqu'il s'en écartait et cela, par elle seule, car pour accomplir une œuvre aussi délicate, les efforts réunis de plusieurs personnes eussent été néfastes. Qu'on lise les lettres qu'elle écrivait à Rousseau; elles sont remarquables. Elle le traite comme un enfant auquel on donne des conseils, comme un être capricieux dont il faut réformer le caractère, comme un homme qui a commis des fautes, auquel il faut montrer pour quelles raisons il eu tort. C'est une éçlucation complète qu'elle rêve de refaire, et il devient tout naturel qu'elle s'attache à son élève, qu'elle le traite un peu en maman affectueuse et dévouée.
On chercherait vainement autre chose dans sa longue correspondance, et ce sentiment d'affection qu'elle avait vouée à son ours, explique l'énei-gie avec laquelle elle a résisté ii Grimm l'incitant à se séparer de l'hôte de l'Ermitage.
Mais, lorsqu'elle eut connu la passion de Rousseau pour Mme d'IIoudetot dont elle savait toute la séduction; lorsqu'elle eut compris qu'en dehors de Thérèse qui ne comptait pas parce qu'elle n'était que la chose habituelle, elle aurait à luttcrcontre une femme de son monde, de son éducation, vive, enjouée, spirituelle, ardente dans ses sentiments, capable de diriger son ours dans la vie ; quand elle sut qu'elle ne serait plus la seule et unique éduratricedu farouche citoyen de Genève, ses sentiments changèrent aussitôt, l^ile cessa d'être la femme anfcctucuse qu'elle avait été ; les défauts de Rousseau loin de l'intéresser lui devinrent à charge ; elle en vint à supporter diflicilcment ses visites; son aflection diminua graduellement jusqu'il tlisparaîire, et Grimm revenant à cl^upie instant à la chai'ge pour lui (îonseillerune séparai ion définitive, elle se laissa gagner et prolita d'un liiciihMit futile soulevé par Difierot pour rompn- délinilivement avec
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Jean-Jacques. Je crois que là est la vérité, telle qu'elle ressort de l'étude des Mémoires de Mme d'Epinay. De raffection et une affection tendre, c'est incontestable ; de l'amour, jamais.
Cependant, les lettres continuaient à s'échanger entre Grimm et son amie. On y constate que Rousseau et la comtesse avaient toujours leurs mystérieux rendez-vous dans la forêt ; que pour expliquer le long intervalle qui séparait ses visites à la Chevrette, Jean-Jacques prétendait être indisposé alors qu'il était tranquillement établi tète à tète chez la comtesse et y restait deux jours ; et qu'il annonçait un assez long séjour chez Mmed'Épinay qui se bornait à écrire sur un ton sec et pincé : « Comme il voudra. »
Il arrivait enfin ; il demeurait deux jours et, pendant cette assez longue visite, il ne disait rien au delà de la pluie et du beau temps ; et la conversation tombant sur l'éducation des enfants. Rousseau se lançait dans des théories qui faisaient prévoir VÉmile, mais effarouchaient Mme d'Épinay. Elle ne s'en cachait pas à Grimm qui répondait: « Je pense comme vous que Rousseau devient fou. Je l'ai toujours prévu... Je fais des vœux pour que vous ne soyez pas mêlée dans ses extravagances. » Ici, l'action .se corse et nous allons marcher rapidement vers le dénouement.
.l'ai déjà dit quels sentiments agitaient Mme d'i^pinay depuis la découverte de la passion de Jean- .lacques [lour sa bcUe-soîur ; j'ai essayé de faire comprendre qu'il ne s'agissait point là d'amour froissé, mais seulement d'une affection très légitime, très naturelle, subitement déchirée, d'une blessure profonde, (pii ne devait \mxh se cicatriser. 11 faut croire qu'en l'IVet, le dépit était intense car, cette femme réfléchie d'Iiaiiiludi', prudente, pesant toujours la portée de
ses Hgissements, se laissa aller à commettre un acte qui manque de délicatesse et pourrait laisser croire qu'il a été dicté par une jalousie féroce. Elle se rendit un jour à l'Ermitage; Rousseau était absent. Elle contraignit Thérèse à lui remettre les lettres de Mme d'Houdetot;ellc pénétra dans le cabinet de.Iean- .lacques, s'empara des papiers qui étaient dans son bureau, les arracha même de la « bavette « de la petite Levasseuret, munie d'une pi-euve indénialile, elle écrivit à Saint-Lambert une lettre anonyme qui lui dévoilait toute cette intrigue. Elle s'est défendue d'avoir accompli cette mauvaise action et en a rejeté tout l'odieux sur Thérèse. Mais Thérèse savait à peine écrire!
Saint-Lambert ne se fit pas attendre. Il tomba à l'improviste à Eaubonne,se rendit avec Mmed'Houdetoth l'Ermitage et demanda à Rousseau de les gardera dîner. Le récit de cette entrevue que l'on doit supposer violente, est vraiment amusant à lire dans les Confessions. Jean-Jacques, toujours sentimental, se sentit profondément ému, en constatant combien la comtesse aimait Saint-Lambert. « De quelque violente passion que j'aie brûlé pour elle, je trouvais aussi doux d'être le confident que l'objet de ses amours et je n'ai jamais un moment regardé son amant comme mon rival, mais toujours comme mon ami. »
C'est vraiment là une mentalité spéciale. Cependant, la visite de Saint-Lambert avait pour objet une explication ; or, comme la scène allait se produire au cours d'un dîner chez Rousseau, il était impossible qu'elle fût ni vive ni bru laie. ]\n elfot, Jcan-Jac(iues continue dans ses (Confessions : « l'our Saint-Lambert, il se conduisit en honnête homme et judicieux. Comme j'iHais le seul coupajjlo, je fus aussi \v seul
LE BRAME DE L,\ CHEVBETTE
puni et même avec indulgence. Il me traita durement mais amicalement et je vis que j'avais perdu quelque chose dans son estime, mais rien dans son amitié. » — Et ce fut tout !
Rousseau n'en avait pas moins le cœur ulcéré. Il voulut connaître la vérité, savoir qui avait prévenu Saint-Lambert. 11 questionna Thérèse qui, après des hésitations, lui raconta la trahison de Mmed'Épinay. « Mon indignation, ma fureur ne peut se décrire, dit-il. Au lieu de dissimuler avec Mme d'Épinay à son exemple et de me servir de contre-ruses, je me livrai sans mesure à l'impétuosité de mon naturel et, avec mon étourderie ordinaire, j'éclatai tout ouvertement. » Et, lorsqu'il recherchait quel avait été l'instigateur de cet acte qui allait modifier sa vie, il en arrivait à accuser Grimra dont il surprenait en toutes circonstances la détestable inlluence.
Cependant cette tempête s'apaisa quelque temps, et pour calmer la douleur que lui causait son amour traversé par tant d'obstacles, le citoyen de Genève continuait d'écrire la Nouvelle Hélo'ise. Il avait songé, disent les Mémoires de Mme d'Épinay, à communiquer son manuscrit à Diderot, h solliciter ses conseils ; il se décida à aller passer vingt-quatre heures à Paris. Diderot a écrit à Grimm le récit de celle visite et, s'il est e.xact, il faut avouer que Rousseau était un être singulièrement exigeant. Il tint impitoyablement son liùlcà l'ouvrage, depuis le samedi dix heures du malin jusqu'au lundi onze heures du soir sans lui donner le temps de boire ni de manger, et il ne consentit pas à écouter Diderot qui voulait lui communiquer le plan du Père de famille. Le philosophe était furieux: on le serait à moins.
Est-ce bien vrai? La lettre de Diderot n'existe pas; il est donc impossible de conlrùler le lécit de Grimm.
Et puis Rousseau, en annonçant à Mme d'Épinay son voyage à Paris, lui disait qu'il allait voir Diderot, se jeter à son cou, lui demander pardon d'une lettre un peu trop vive qu'il lui avait éorite. Il n'était certes pas impossible qu'au cours de cette visite les deux amis eussent examiné les cahiei-s de la Nouvelle Héloïse mais, après le retour de Jean-Jacques à l'Ermitage, Mme d'Épinay écrivait à Grimm : i< Rousseau est revenu de Paris et y a passé deux jours délicieux à ce qu'il dit. Diderot et lui sont enchantés l'un de l'autre. » Cette belle entente la surprit un peu, il est vrai et elle eut à ce moment sur son ermite un mot cruel : '( Rousseau n'est plus, à mes yeux, qu'un nain moral monté sur des échasses. » Et c'est alors que Grimm répondait à sa correspondante : « Rousseau vous a donc dit qu'il n'avait pas porté son ouvrage à Paris? Il en a menti, car il n'a fait son voyage que pour cela ». Mais Rousseau assure le contraire. Les affirmations de Grimm privées de l'appui de la lettre de Diderot, sont-elles bien dignes de i'oi ?
Toutes ces discussions, toutes ces dil'licullés, tous ces tiraillements qui rendaient si pénibles les relations entre la Chevrette et l'Ermitage peuvent paraître de bien petits événements ; lorsqu'il s'agit de personnages aussi considérables, d'hommes dont la vie privée était l'objet de toutes les conversations, de femmes dont la conduite louée par (iuel(]ues-uns, était publiquement blâmée par le plus grand nombre, tous ces faits qui semblent futiles à raison de leur mince gravité grossissent immédiatement et deviennent pres(|ue des événements historiques. Il n'est point indill'ércnt par exemple, de savoir de quelle façon Rousseau exprima à Mme d'I^pinay la fureur cpiil éprouva lorsqu'il découvrit qu'elle élait l'aulcur de la lellie anonyme adressée à Sainl-Lanilierl. Il le lil dans une
LE DRAME DE LA CHEVRETTE
lettre débordante d'indignation, et se terminant par des insinuations qui durent i:)lesser profondément la femme dont il avait accepté l'hospitalité. « Savez-vous comment je rachèterai mes fautes durant le peu de temps qui me reste à passer près de vous? en faisant ce que nul autre ne fera après moi; en vous disant sincèrement ce qu'on pense de vous dans le monde et les brèches que vous avez à réparer dans votre réputation. Malgré tous les prétendus amis qui vous entourent, quand vous m'aurez vu partir, vous pourrez dire adieu à la vérité, vous ne trouverez plus personne qui vous la dise. » La réponse de Mme d'Epinay fut ce qu'elle devait être, si l'on en croit ses Mémoires, revus par Grimm ; les Confessions en donnent un texte tout différent, empreint d'une véritable douleur plutôt que d'une vive indignation. Mais, nous sentons bien que la situation était devenue intolérable. Tous deux se rencontraient, se voyaient encore, mais avec quelle contrainte dans l'attitude, on le devine aisément. D'ailleurs, Saint-Lambert était retourné à l'armée et les visites de Rousseau à Eaubonne, qui étaient redevenues fréquentes, furent subitement interrompues par un ordre de Mme d'IIoudetol.
Ce fut un coup terrible pour l'Ermile; il en tomba malade. « 11 a été fort mal, écrivait Mme d'Epinay; la seconde nuit, il pensa mourir. » Il se rétablit enfin el, pendant cette maladie, la correspondance entre Mme d'I'^pinay el Grimm se continuant sans interruption, ce dernier ne cessait d'e.xciter son amie contre Jean-.Jac(jues. Elle paraissait trouver cependant qu'il allait un p«!u loin; elle lui i-cprocbait de la pousser à la dureté. Elle croyait pourtant bien avoir raison de montrer à son voisin de la douceur, de chercher à le consoler, à le rendre raisonnable. » Le moindre de tous les maux, lui répondait Grimm, eût été de le
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laisser partir pour sa patrie il y a deux ans, au lieu de le séquestrer à l'Ermitage. Je suis convaincu que ce séjour nous causera tôt ou lard des ennuis. )>
Sur ces entrefaites, (irimm ayant achevé le temps pendant lequel il devait rester auprès du maréchal d'Estrées, annonça son prochain retour. Mme d'Épinay manifestait ouvertement sa joie non seulement à sa mère qui s'était engouée de son pseudo-gendre mais à Rousseau lui-même qui, à cette nouvelle, se prit à réfléchir. Il se demanda, dans la naïveté de son âme, s'il n'avait pas eu quelques torts à l'égard de son ami; si son caractère emporté, soupçonneux ne l'avait point conduit à des paroles ou à des actes qui auraient pu froisser Grimm et déterminer le changement d'attitude que, depuis longtemps, il constatait chez celui qui n'avait jamais cessé de lui être cher. Il faut croire que son examen de conscience lui rappela des fautes commises, dont le rachat s'imposait, car il alla trouver Mme d'Épinay : » Aidez-moi, lui dit-il d'un air pénétré, aidez-moi à retrouver un ami. » Elle écrivit aussitôt à Grimm : « Je lui ai promis de vous engagera l'écouter. Je n'ai rien promis de plus; c'est à vous de faire le reste. » L'entrevue eut lieu. Mme d'Epinay raconte dans son journal que Rousseau courut à Grimm en lui tendant les mains, non comme quelqu'un qui a des torts et qui cherche à les réparer mais comme un Jiomme généreux qui tend la main à un coupable et qui pardonne. » Ah ça, mon cher Grimm, dit Jean-Jacques en lui prenant la main, vivons désormais en bonne intelligence et oublions réciproquement ce qui s'est passé. » (iiinini se mita rire. « Je vous jure, lui dit-il, que ce qui s'est passé de votre part est le moindre de mes soucis. » Ils se séparèrent après cette belle explication.
Tel est le récit de Grimm, car il ne faut jamais
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oublier que toute cette partie des Mémoires a été revue, corrigée et souvent augmentée par l'Allemand froid et retors, qui à la Chevrette avait tout fait plier sous sa tyrannique domination. Le récit de Rousseau est tout autre. « J'allai chez (irimm, dit-il, comme un autre Georges Dandin, lui l'aire excuses des offenses qu'il m'avait faites. Je m'attendais que, confus de ma condescendance et de mes avances, Grimm me recevrait les bras ouverts, avec la plus tendre amitié. 11 me reçut en empereur romain, avec une morgue que je n'avais vue encore à personne. »
Où est la vérité? Est-elle du côté de Grimm dont nous connaissons les sentiments peu bienveillants à l'égard de l'ermite ? Est-elle du côté de Rousseau qui n'a jamais hésité à reconnaître ses torts même les plus graves? Il y a là un problème dont l'étude n'est assurément pas très passionnante mais dont il me semble que la solution peut être trouvée dans les intentions si différentes ([ui, à ce moment même, animaient les deu.x adversaires : Jean-Jacques — qui l'a dit, qui l'a écrit — tout prêt à aller s'incliner devant son ami pour retrouver cette paix qu'il cherchait toujours ; Grimm, prétendant avoir des excuses pour des actes dont il aurait été la victime et recevant du iiaulde sa grandeur celui ([ui venait demander la cessation des hostilités.
(Juoi qu'il en soit, nous louchons à la liu de ce long et un [)cu monotone débat, et les faits ([ui vojit suivre éclairent toute cette intrigue, de manière à faire saisir la vérité.
Après tout, Mme d'Epinay avait résislé avec une certaine énergie aux ordres, qu'en termes très amicaux d'ailleurs, Grimm lui transmettait dans ses lettres, car lorsqu'il indi^juait une ligne de conduite à suivre il n'y avait aucun doute à conserver, c'était un
ordre. Il n'avait cessé, soit oralement soit par écrit, de l'engager à se séparer de Rousseau ; il disait que son habitation à l'Ermitage devait amener des désagréments et Mme d'Epinay qui, au fond, avait bien un peu d'affection pour son ours si malheureux, avait temporisé, avait cherché des prétextes, excusé les mauvaises humeurs, les caprices qui, trop souvent, détournaient Rousseau du droit chemin. Mais maintenant, il fallait en finir ; il n'était plus possible que ces deux hommes, désormais ennemis déclarés, vécussent aussi près l'un de l'autre. La rupture s'imposait ; mais sous quel prétexte ? Il fallait le trouver !... On imagina une comédie qui devait en effet réussir. Diderot consentit à écrire à Jean-Jacques une lettre, dans laquelle il donnait à son ami des conseils sur ce qu'il devait faire à l'occasion d'un voyage à Genève que projetait Mme d'Epinay. Et, voyez quelle confiance il faut avoir dans les Mémoires publiés sous son nom ! La correspondance qui s'échangeait entre elle et Grimm pendant son séjour à l'armée a été évidemment refaite car, dans les lettres jointes aux Mémoires, Mme d'Epinay annonçait qu'elle était malade, que sa santé était gravement atteinte ; Grimm lui répondait en lui demandant des nouvelles, en la félicitant lorsqu'elle parlait d'une amélioration de son état, mais la cause de cette maladie était toujours restée secrète, les deux amants se l)ornant, dans les lettres publiées, à des généralités (jui ne pouvaient mettre sur la voie. On sait aujourd'hui grAce à la critique judicieuse de l'éditeur des Mémoires que Mme d'Epinay était enceinte et qu'il s'agissait pour elle d'aller à l'étranger, cacher aux regards du public une situation ({ui commençait à se manifester. Il fallait qu'elle accouchiU le plus secrètement possible. Le voyage était chose arrèlce ; Grimm on a\;iil
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informé ses amis ; tout avait été concerté, et la date du départ, et les moyens de transport, et le nombre des gens qui devaient accompagner la voyageuse. Elle devait aller se confier aux soins de Tronchin qui avait accepté de se charger de tout ce que pouvait nécessiter un semblable état. ()r, on n'avait pas songé un seul instant à demander à Rousseau, ami très particulier de Tronchin, de conduire Mme d'Epinay et de la remettre entre les mains de son docteur.
Il était donc à la Chevrette, dans la chambre de Mme d'Épinay, causant avec elle, lorsqu'on lui apporta ses lettres. L'une d'elles était à l'adresse de Jean-Jacques ; elle la lui remit. A sa lecture, la colère s'empara de lui ; en jurant, il froissa le papier, le jeta à terre et se prenant la tète entre les mains : (< Mordieu ! dit-il, ce ne sont pas là des amis, ce sont des tyi'ans. Quel ton impérieux prend ce Diderot ! Je n'ai que faire de leurs conseils. Mme d'Ejjinay ramassa la lettre et la lut. « J'apprends, écrivait Diderot, que Mme d'Epinay part pour Genève et je n'entends pas dire que vous l'accompagnez. Ne voyez-vous pas que si elle a avec vous les torts que vous lui supposez, c'est la seule manière de vous acquitter de tout ce que vous lui devez et de pouvoir rompre ensuite décemmentavec elle. » On devine la scène qui se produisit : indignation de Mme d'Epinay. « Par quelh; raison M. Diderot croit-il que je sois mal intcnlionnée pour vous? (Juels sont mes torts avec vous, s'il vous plaît? » Rousseau ne sut que répondre, balbutia quelques mots pour se défendre ; il tomba aux genoux (le sa bienfaitrice, lui demanda gnlce, mais en vain. « Monsieur, lui cria-t-elle, sortez ; votre présence me fait mal. Allez, et que je ne vous revoie pas. » Et, comble de [)erlidie, après cette scène vio-
lente, Rousseau aurait écrit à Diderot : » De quoi vous avisez-vous d'envoyer chez Mme d'Epinay les lettres que vous m'écrivez ; je vous ai dit vingt fois que toutes celles qui passaient par ses mains étaient ouvertes. Celles-ci l'a été comme les autres et me cause avec elle une tracasserie abominable... Cette femme à la rage d'être bien avec vous. Elle ne me pardonnera jamais de vous avoir parlé vrai. » Il est inutile de dire que Diderot communiquait à Grimm une pareillelettre. 11 paraît qu'onla cachaà Mme d'Epinay mais que Grimm et Diderot se promirent de se tenir au courant des incidents qui pourraient se produire.
C'est ainsi que les Mémoires l'apportent la scène qui a précédé la séparation. Si ce récit est exact, Rousseau est assurément d'une duplicité peu commune. Mais, est-il exact V J'ouvre les Confessions ; je n'y trouve qu'une simple allusion à ce qui s'est passé. Rousseau raconte que, le jour même où Mme d'Epinay se rendait à Paris pour préparer son départ, il alla trouver Mme d'Houdetot « Nous parlâmes de ma situation présente avec Mme d'Epinay ; je lui montrai la lettre de Diderot, avec ma réponse ; je lui détaillai tout ce qui s'était passé à ce sujet cl je lui déclarai la résolution où j'étais de quitter l'Ermitage. Elle s'y opposa vivement. » II y a donc bien eu une lettre de Diderot, une explication avec Mme d'Epinay, une réponse de Rousseau à son ami, mais où sont cesleltres?dansqucls termes étaient-elles conçues? Nous n'avons ni celle de Diderot, ni celle de Rousseau. 11 est donc impossible d'à i'tlrmer qu'après s'être étonné d'apprendre que Jean-Jacques ne va pas à Genève, Diderot lui a écrit : « Ne voyez-vous pas que si elle a avec vous les torts ([ue vous lui stqtposez, c'est la seule manière de rompre décemment avec elle ! » 11
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est également impossible d'affirmer que, dans sa réponse, Rousseau a écrit : « Celte femme a la rage d'être bien avec vous. » Nous ne pouvons même pas être assurés que la scène racontée dans les ^Mémoires, a élc aussi violente qu'on serait tenté de le croire à leui- lecture, ni môme qu'elle a eu vraiment la cause qu'ils lui attribuent. Nous pouvons admettre, et cela est, en effet, plus que probable, que Grimni, qui cherchait toujours à débarrasser l'Ermilage de son hôte incommode, entretint fort habilement Diderot du manque de convenance de Rousseau qui n'avait pas songé à proposer à sa bienfaitrice de l'accompagner jusqu'à Genève où, connu comme il l'était, il eût pu lui être utile ; que Diderot, homme de premier mouvement, obéissant toujours à une impulsion violente, prit la plume et sous le coup des réflexions qui l'avaient frappé, écrivit : « J'apprends que Mme d'Epinay part pour Genève et je n'entends pas dire que vous l'accompagnez. » Il paraît certain que cette phrase lue par Rousseau dans la chambre de Mme d'Epinay lui arracha cette exclamation : « Mon Dieu! cène sont pas des amis, ce sont des tyrans! » qu'à l'occasion de cette lettre, il eut une explication assez vive pour que la pensée lui soit venue de quitter l'Ermitage. Tout cela est possible, est même probable ; mais je ne crois pas que la fin de la lettre de Diderot soit bien celle reproduite dans les Mémoires; je ne crois pas que la n''ponsc de Rousseau soit authentique ;j(ï ne crois pas que la scène racontée par Mme d'Epinay, ail eu la cause et la violence qu'elle lui prête. La main de (irimma passé par là,ajoutanl, augmentant, modiliaiil loutes choses, de manière ù grossir dans l'esprit du lecteur des incidents qui, en eux-mêmes, sont de bien minime iuqjortance ; travestissant les faits et les intentions de manière à donner à iU)iisscau une allitiuh'
LA T.IiGENDE DES PHILOSOPHES
odieuse qui pût expliquer la persécution dont il a toujours été l'objet ; car, circonstance à retenir, les Confessions ont été publiées du vivant de Mme d'Epinay; elle les a lues ; elle a lu tout ce qui se rapporte au temps où Rousseau habitait l'Ermitage ; son attention a dû s'y attacher d'une façon toute particulière. Elle n'a jamais songé à démentir quoi que ce soit des assertions de Termite. Ses Mémoires n'ont été publiés qu'après sa mort, et Grimm a dû vouloir, en laissant de ces faits une version nouvelle et contraire à celle de Rousseau, combattre l'impression qu'avait faite la publication des Confessions.
Mme d'Epinay d'ailleurs n'était pas tellement outrée de la conduite de son ours, elle n'avait pas conservé à son endroit un tel ressentiment malgré ce grand geste et cette parole décisive : « Allez et que je vous revoie plus ! » ([u'elle n'ait essayé après cette scène prétendue, de lui rendre encore des services et de lui être utile. Grimm entra un jour dans son appartement, sans être annoncé. Elle écrivait et, saisie, serra ses papiers avec une précipitation et un embarras qui n'échappèrent point à son amant. « Vous m'avez surprise, lui dit-elle; je vous avoue que je désirerais ne pas vous montrer ce que j'écris... — Si ce que vous écrivez ne regarde pas Rousseau, je n'ai rien à vous demander, lui répondil-il, mais s'il est question de lui directement ou indirectement, j'exige que vous ne fassiez rien sans (|ue j'en sois instruit auparavant. » Et comme elle résistait etqucGrimm, renouvelant ses observations, allait jusqu'à lui reprocher de manquer de franchise avec lui, elle jeta au feu son écrit. N'est-ce pas démonstratif ?... Ne ressort-il pas jus([u'à l'évidence, de cette scène, que Grimm a été l'artisan de toute cette intrigue; que Mme d'Epinay, si elle a suivi la direc-
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tion qui lui était impriuiée par Grimm, ne l'a fait c|ue malgré elle, dominée par l'ascendant extraordinaire que l'Allemand tyrannique avait su prendre sur son amie, ([ue Rousseau et Mme d'Epinay n'avaient point tort, lorsqu'au début du séjour de l'ours h l'Ermitage, ils appliquaient à Grimm ce nom de Tyran-le-Blanc, qui indiquait clairement qu'ils avaient saisi toute l'indomptable énergie de ce caractère essentiellement dominateur.
Mais, il est bon de le répéter ; Rousseau reconnaît dans ses (Confessions avoir communiqué à Mme d'Houdetol et la lettre de Diderot et sa l'éponse. Il fit davantage encore:il écrivit à Mme d'Epinay: «Mme d'Houdetot me parla mardi beaucoup de ce voyage et m'exhorta à vous accompagner [tresqu'aussi vivement qu'avait fait Diderot. » Comment pourrait-on admettre que Rousseau ait eu l'imprudence ou la niaiserie de remettre lui-même entre les mains de la comtesse les preuves manifestes de sa duplicité ? Mais c'eût été aller au devant de ce qui pouvait le plus l'afî'ecter, de ce qui devait lui occasionner la plus profonde douleur car, il n'est pas possible de croire que Mme d'IIoudetot, indignée de semblables procédés, n'erti pas signifié à son adorateur qu'il devait cesser ses visites. Non, tout démontre que la lettre de Diderot a été une man(Euvre dictée par Grimm à son ami ; il paraît de toute évidence que, très habilement, il s'est arrangé di; manière à ce qu'elle tombal dans les mains de Mme d'Epinay et provoquât une scène qui devait, pensait-il, amener le dénouement du i-oman (h; l'Ermitage.
Quoi qu'il en soit, Rousseau terminait ainsi la lettre dont j'ai cité plus haut le début : « Soyez sûre qu'au lieu de tous ces détours, si vous eussiez insisté avec aniilir', (juc vous m'eussiez dit (pic vous le désiriez
fort et que je VOUS serais utile, j'aurois passé pardessus toute autre considération et je serais parti. »
Mais, elle quittait Paris; la lettre de Rousseau arrivait un peu tard. Elle se borna à la transmettre à (jrimm en émettant la pensée qu'elle devait être communiquée à Diderot. Grimm n'y manqua point ; il y joignit l'éloquente épître qu'avant le départ de Mme d'Epinay, Rousseau lui avait adressée pour lui indiquer les motifs qui le déterminaient à ne pas partir. « Dites-moi, Grimm, pourquoi tous mes amis prétendent que je dois suivre Mme d'Épinay ? ai-je tort, ou seraient-ils tous séduits?... Qu'est-ce qui peut m'obliger à la suivre? L'amitié, la reconnaissance, l'intérêt quelle peut retirer de moi. Examinons tous ces points. » Sa lettre n'est, somme toute, qu'une sorte de mémoire dans lequel très longuement et très complètement il étudie les raisons pour lesquelles ni l'amitié, ni la reconnaissance, ni l'intérêt ne peuvent l'obliger à accompagner Mme d'Epinay ; et ce mémoire, il l'adressait à Grinmi, convaincu que ce dernier tomberait d'accord avec lui pour lui conseiller de rester tranquillement à l'Ermitage. Il faut remarquer d'ailleurs que ses raisons sont excellentes et bien faites pour frapper un esprit non prévenu : » Est-ce l'amitié ? elle a des amis moins malades, moins pauvres, moins jalou.x de leur liberté, moins pressés de leur temps et qui lui sont au moins aussi chers que moi ; je ne vois pas qu'aucun d'eux .se fasse un devoir de la suivre- Par quelle bizarrerie en serace un pour moi seul qui suis le moins en état de le remplir?... Quant aux bienfaits, qu'a fait pour moi Mme d'Epinay; vous le savez tous mieux que personne et j'en puis parler librement avec vous; elle a fait bâtir à mon occasion une petite maison ù l'Ei-milagc et m'a engagé d'y loger et j'ajoute avec plaisir
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qu'elle a eu soin d'en rendre riiabitalion agréable et sûre... Ou"ai-je fait de mon côté pour Mme d'Epinay? Je me laissai entraîner à l'Ermitage. Dès ce moment, j'ai toujours senti que j'étais chez autrui... Mme d'Epinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je lui tinsse compagnie. C'était pour cela qu'elle m'avait retenu... J'ai pourtant vécu deux ans dans sa maison, assujetti sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par vingt domestiques et nettoyant tous les matins mes souliers, surchargé de tristes indigestions et soupirant sans cesse après ma gamelle. »
Rappelons-nous ce qu'il écrivait avant d'enti'er à l'Ermitage : » Oue vous entendez mal vos intérêts, de vouloir faire un valet d'un ami. » Sa lettre à Griram n'indique-t-elle pas qu'il a subi une servitude pesante et dont il se décidait, un peu tard peut-être, à se débarrasser ?
« Venons à l'article de l'utilité, continue-l-il; Mme d'Epinay part dans une bonne chaise de poste accompagnée de son mari, de son fils, de son gouverneur et de cinq on six domestiques... Voyez, je vous prie, à quoi je puis servir Mme d'Epinay dans ce voyage et quelles peines il faut que je souiïre sans lui être jamais bon à rien. Soutiendrai-je une chaise de poste? Ferai-je à chaque instant arrêter pour descendre ou accélérerai-je mes tourments et ma dernière heure pour m'èlre contraint ?... Que Diderot fasse bon marché tant qu'il voudra de ma vie et de ma sanlé ; mon état est connu. »
I']l loul cela était parfaitement exact. Ces raisons mêmes le dispensaient d'en donner d'autres. Son état de santé, ses infirmités ne lui permettaient pas d'affronter un aussi long voyage ; sans compter sa pénurie d'argent qui pouvait l'obliger soit à s'humilier en demandant à Mme d'I'^pinay, soit à se priver
pour rester digne. Et Thérèse, et sa mère ([ui resteraient loin de lui, seules et dans le besoin !
« Je crois bien voir — ajoute-t-il — d'où viennent tous les bizarres devoirs qu'on m'impose. C'est que tous les gens avec qui je vis méjugent toujours sur leur sort, jamais sur le mien et veulent qu'un homme qui n'a rien vive comme s'il avait six mille livres de rente et du loisir de reste... C'est ainsi que le philosophe Diderot dans son cabinet, au coin d'un bon feu, dans une bonne robe de chambre bien fourrée veut que je fasse vingt-cinq lieues par jour en hiver, à pied dans les boues, pour courir après une chaise de poste, parce qu'après tout, courir et se crotter est le métier d'un pauvre. Mais en vérité, Mme d'Epinay, quoique riche, mérite bien que J.-J. Rousseau ne lui fasse pas un pareil affront. » 11 reconnaît, d'ailleurs, qu'il ne peut plus demeurer à l'Ermitage. « J'avoue qu'il me serait dur de déloger dans cette saison qui me fait déjà sentir aussi cruellement ses approches. Il vaut mieux attendre au printemps où mon départ sera plus naturel, et où je suis résolu d'aller chercher une retraite inconnue à tous ces barbares tyrans que l'on appelle amis. »
Ce long mémoire dans lequel il ])rétcnduil jusliher son refus de partir était, en certaines de ses parues, très juste, très vrai, très bien déduit. C'était, en effet, une idée étrange que de faire accompagner Mme d'Epinay par ce malade, obligé de s'arrêter à chaque détour de route et qui, on le savait bien, avait refusé en 17.52 d'être présenté au i-oi, précisément, à cause de ses infirmités. H écrivait à Lenieps : « On représente actuellement à la cour le petit opéra que j'achevais à votre départ {le Devin du villinje). Le succès en est prodigieux, et m'étonne moi-même. J'ai été à Fontainebleau pour la ]ireniièri' représcnla-
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tion. Le lendemain, on voulait me présenter au roi et je m'en revins copier. Mon obscurité me plaît trop pour me résoudre à en sortir quand même je perdrais les infirmités qui me la rendent nécessaire '.
Le premier soin de Grimm fut d'envoyer à Diderot le long mémoire de Rousseau. Il l'accompagnait d'un billet dans lequel se manifestait comme toujours son irréductible haine. « Tenez, mon ami, lisez et apprenez enfin à connaître l'homme. Vous trouverez ci-joint une
pièce d'éloquence que m'adresse Rousseau Je me
garderai bien de communiquer sa lettre à Mme d'Épinay,... mais je ne lui cacherai pas cependant qu'elle n'a plus rien à ménager avec un si grand fourbe... A quels hommes, grand Dieu, donne-t-on dans le monde le nom de philosophes ! » Puis, il écrivait à Rousseau lui-même! « Je n'ai jamais cru que vous dussiez faire le voyage de Genève avec Mme d'Épinay ; quand le premier sentiment vous aurait engagé à vous offrir, elle, de son côté, devait vous empêcher en vous rappelant ce que vous devez à votre situation, à votre santé, et à ces femmes que vous avez entraînées dans votre solitude. Voilà mon opinion. »
r]h bien ! que signifie alors la lettre de Diderot et toutes ces objurgations causées précisément par le s(''jonr de .lean-.Iacques en France, alors que Mme d'Kpinay allait à Genève chercher la santé ! Lui fait-on giicf uniquement de ne s'être pas oll'ert alors qu'on .savail ([uo son offre devait être repoussée? Non, car ce serait vraiment puéril. Sa reconnaissance ne pouvait-elle pas se manifester d'une autre manière? En fait, Mme d'Epinay qui connaissait mieux que personne le caractère étrange de son ours, n'a jamais pensi'' que Rousseau fût si coupable, puisque,