‹ La légende des "philosophes"Chapitre 52 sur 70 · Cal. de 1(1 vcnle d'uni. II. I-'illon. ii · texte numérisé non relu

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même après la scène violente qui devait aboutir à la séparation, nous l'avons vue écrivant à Jean- Jacques, et lui écrivant en termes qui ne devaient point être trop sévères, puisqu'elle crut devoir soustraire cette lettre, en la brûlant, à la critique de Grimm. Sesamis, (îrimm en particulier, s'indignaient à sa place et, il me semble plus que jamais, maintenant que j'ai dépouillé toutes les pièces du débat, que j'étais en plein dans la vérité, en afiirmant que, seul, il avait fait tout le mal. A la fin de sa lettre, Grimui écrasait Rousseau de toute son indignation. Il lui reprochait sa noirceur, sa duplicité, sa monstrueuse ingratitude et terminait ainsi : » Je ne vous reverrai de ma vie et je me croirai heureux si je puis bannir de mon esprit le souvenir de vos procédés. Je vous prie de m'oublier et de ne plus troubler mon âme. » La discussion montée à ce point ne pouvait laisser Jean- Jacques indifTérent. Cruellement blessé par cette lettre, offensé par les reproches violents qu'elle contenait, il la renvoya à Grimm en y joignant ces simples mots: « Je me refusais à ma juste détiance : j'achève trop tard de vous connaître. Voilà donc la lettre que vous vous êtes donné le loisir de méditer. Je vous la renvoie; elle n'est pas pour moi. »

On pourr;iil croire que tout était dès lors terminé, que la rupture était définitive et que nous allons pouvoir enfin clore ce long chapitre. Il n'en est rien. Comme il fallait en Unir, comme il fallait que Rousseau dispanU i\ tout januiis non seulement de l'affection de Mme (ri']|iinay et de son voisinage mais aussi et surloul du souvenir de M nie d'IIoudetot qui d ailleurs, ne trempait nulienuMil dans toutes ces macliiiuitions, Grimm imagina d'accuser Jean-Jacques d'avoir joué dans un incident relatif à lu comieese, et vis-à-vis de Saint-Lambert et de Diderot, un rôle indigue de

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duplicité, de mensonge et de fausseté. Cette scène sur laquelle je ne m'étends pas davantage, car on ne peut tout dire, a été racontée dans les Confessions autrement que dans les Mémoires de Mme d'Epinay, et il faut se rappeler que Grimni, mort en 1807, dixneuf ans après la publication de la seconde partie des Confessions, a eu tout le temps nécessaire pour protester contre le récit de Rousseau. Il ne l'a jamais fait.

Il n'en est pas moins vrai que Diderot, convaincu par les affirmations deGrimm, prit parti contre Jean- Jacques. Dans son indignation, qui le poussait toujours à des extrémités souvent regrettables, il abusa de la confiance de son ancien ami. Il alla raconter à Saint-Lambert les confidences que, durant sa maladie, Rousseau lui avait faites au sujet de Mmed'Houdctot. Ces confidences, il les avait reçues sous le sceau de l'amitié et, c'était précisément à Saint-Lambert qu'il allait dévoiler ce secret. Ce fut, dans lame de Jean- Jacques un véritable décbirement. Tout, s'effondrait du coup ; l'amitié, ce sentiment qui avait tenu une si grande place dans sa vie, l'amitié n'était qu'un mot, puisqu'il était possible qu'on put ainsi la traliir. D'Alembert venait de publier son article sur Genève ; Rousseau lui répondit par sa Letlre sur- les speciacles ; il y glissa cette phrase qui amena entre les deux anciens amis la rupture définitive; «J'avais un Aristarquc sévère et judicieux ; je ne l'ai plus. Je n'en veux plus ; mais je le regretterai sans cesse et il manque bien plus encore à mon cœur qu'à mes écrits. »

Diderot comprit l'allusion. Avec sa brutalité habituclb;, il i-(''poii(lit dans son Essai sur les rèf/nes de (Jldiide et (le Néron : <( Je m'unissais à des fous pour élever un piédestal à l'homme hypocrite... Ilélas ! ce fut au 'uiiiru d'une ivresse (pii m'iMail clièri' (pu; le

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voile se déchira el que je vis avec autant de douleur que de surprise que, pendant de longues années, je n'avais pressé contre mon sein, serré qu'un monstre entre mes bras. »

Ce fut la fin. Rousseau comprit qu'il ne pouvait plus rester à l'Ermitage. Il l'écrivit à Mme d'Epinay, mais il ajouta qu'on lui avaitdonné leconseild'attendre jusqu'au printemps. Il ne disait point que c'était IMme d'Houdetot qui lui avait conseillé de demander ce délai. Mme d'Epinay lui répondit sèchement qu'elle le laissait libre d'apprécier ce qu'il devait faire. Grimm n'entendait pas que les choses traînassent encore. ;•. On dit, écrivait-il, que Rousseau semble moins pressé de sortir de votre maison ; pour moi, je crois qu'après tout ce qui s'est passé, vous ne pouvez l'y laisser sans vous manquer. « Définitivement brouillé avec Diderot, ne pouvant plus rien attendre de Mme d'Epinay, Rousseau déménage, installe Mme Levasseur à Paris et, accompagné de Thérèse, va se loger à Montmorency. Et, chose remarquable, les Mémoires de Mme d'Epinay s'arrêtent presqu'aussitôt après le départ de Rousseau. Il semble que celui qui les a détenus après la mort de leur auteur ait eu l'intention de ne s'occuper dans leur seconde partie que de ce qui concernait les incidents relatifs à Jean-Jacques, car, Rousseau loin de l'Ermitage, il ne restait — parail-il — rien d'intéressant à nous apprendre. Or, c'est Grimm (pii a détenu lo manuscrit peiniant [>lusieurs années ; c'est lui qui lui a donné sa forme définitive ; c'est lui qui l'a modifié de manière à en l'aire un acte d'accusation contre le citoyen de Genève. Tout cela avait été machiné avec un art véritable, au point que rien n'était plus facile que de se laisser convaincre par les habiletés accumulées de l'amant de Mme d'Epinay.

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.le me suis peut-être laissé entraîner à ti'aiter un peu longuement cet épisode de la vie des philosophes. .Je tenais à dépouiller complètement la partie des Mémoires qui en contient l'histoire, parce que c'est le moyen le ]ilus sûr d'expliquer l'assertion de Mme de Vandeul qui affirme que, seul, Grimni pouvait donner le mot de l'énigme. .Je crois que nous le possédons maintenant.

La séparation de Rousseau et de Diderot marque d'ailleurs l'un des points les plus intéressants de l'évolution des idées philosophiques. Dès son départ de l'Ermitage, Rousseau est considéré par ses anciens amis comme un fourbe, un hypocrite, un malhonnête homme ; on brise avec lui toutes relations ; on l'abandonne à sa triste solitude, on le renie. Ce n'est plus un ami, il ne compte plus dans le groupe de ceux qui se considèrent comme les seuls sages. Dès sa brouille avec Diderot, il devient un traître, un faux philosophe et la publication de sa Lettre sur les spectacles, concommitlente à ces événements, déchaîne contre lui toutes les haines. Voltaire vient ajouter sa satire mordante et spirituelle aux outrages de d'Alembei't, de Grimm et de Diderot; Rousseau ne vaut guère davantage que l'abbé Desfontaines, que Fréronou que La Beaumelle ; il ne mérite plus que le mépris qu'aucun de ceux (|ui l'oul ;iiiné jadis ne lui ménage désormais.

Donc, le groupe des philosophes se dissout, se partage en deux branches bien distinctes. Ceux qui entendent exercer surtout une action antireligieuse, qui se donnent pour mission de combattre la superstition et de faire régner exclusivement la raison pure, forment la première; Voltaire, Diderot, d'Holbach, flelvélius, d'Alembert, Condorcet seront les chefs de cette légion qui a exclu l'«ousseau de son sein. Celui (|ui, rcuii' par ses anciens amis avail, p(Mulant un

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temps, rêvé de rinciviliilité absolue, qui est revenu au théisme et qui, rendu à la liberté de ses actions, débarrassé de ce qu'il appelait la tyrannie de l'amitié va pouvoir donner une forme à ses théories sociales et politiques et, par le Contrai social, Y Emile, la Profession de foi du ricaire savoyard, conduira le peuple français vers des modifications de sa vie civile dont, aujourd'hui encore, nous subissons les conséquences, forme la seconde. D'où, à partir de ce moment, deux courants bien distincts se dessinent: l'un qui sape la religion, l'autre qui ébranle le trône.

Tous les philosophes d'ailleurs ne se félicitaient point de voir deux hommes comme Diderot et Rousseau devenus ennemis irréconciliables. Quelques-uns môme songaient à ménager un retour aux relations anciennes. Le comte d'Escherny pensa qu'il pouvait être l'arbitre d'une réconciliation possible. Son amitié pour Diderot lui permettait de toucher à cette corde tout particulièrement sensible, et Diderot lui répondit vraisemblablement en lui posant les conditions dont il exigeait l'accomplissement pour recevoir la soumission de Jean-.Iacques. D'Escherny se fit l'entremetteur bénévole de cette délicate négociation, car il existe une lettre de Rousseau de 17(30, datée de Motiers-Travers où il était alors, dans laquelle il répond aux propositions qui lui étaient transmises : « Je n'entends pas très bien. Monsieur, ce qu'après sept ans de silence M. Diderot vient tout h coup exiger de moi. Je ne lui ilcniande rion ; je n'ai nul désaveu à faire. Je suis bien éloigné de lui vouloir du mal, encore plus de lui en faire ou d'en dire de lui. Je sais respecter jusqu'à la fin les droits de l'amitié môme éteinte; mais je ne la rallume jamais '. »

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