Cal. de la renie liiiul. de M. lini'el. n" 7S
LE DRAME DE I.A CHEVRETTE
Cette lettre assez fière dut irriter Diderot qui, dès lors ne laissa plus échapper aucune occasion de faire connaître les sentiments de malveillance dont il restait animé à l'égard de Rousseau. N'oublions pas que la l'upture eut lieu en lySj; que la réponse de Jean- Jacques à d'Escherny repoussant la tentative de réconciliation est de i7(3r>et constatons à quel point, chez des hommes pourtant intelligents mais aveuglés par des passions irrélléchies, les haines étaient tenaces. En 1768, Diderot échangeait une longue correspondance avec son ami Falconet alorsà Saint-Pétersbourg, où Catherine l'avait appelé pour faire la statue équestre de Pierre le Grand ; je prends au hasard dans ses lettres: « Ils ont dit que vous étiez le Jean-Jacques de la sculpture et cela ne ressemble pas mal, à la probité près que vous avez et que l'on croit à l'autre. » L'une de ces lettres, du 6 septembre 1768, est tout entière consacrée à Rousseau; on y trouve des passages comme celui-ci: « Rousseau, Jean-Jacques Rousseau, cet homme, le plus honoré des gens de lettres pour sa prétendue probité, le plus d'angereux par son éloquence, le plus adroil dans ses vengeances, le plus redoutable par la multitude de ses enthousiastes, le plus intime et le plus ancien de mes amis, par une perfidie aussi cruelle que lâche, se sert de l'aveu même des services de toute espèce que je lui ai rendus pendant un intervalle de vingt ans pour accréditer aux yeux du public les noirceurs dont il m'accuse contre le témoignage de sa conscience. » Or, dix années se sont écoulées depuis la rupture; Rousseau (pii depuis Montmorency a passé sa vie sur les grands cluMuins pour rencontrer cette fameuse paix qu'il cherchait toujours et ne trouvait jamais, Rousseau nesong(?ait nullemenlà ses amitiés éteintes; mais Diderot a loujours é[)rouv(' le besoin de st^ his-
ser sur un piédestal, de se signaler à l'attention de tous comme le seul honnête homme qu'il y eût, et avec Falconet, qui le connaissait pourtant bien et parfois le brusquait vertement, il devait faire son propre éloge aux dépens de ses ennemis. II continue ainsi son apologie :« Je vis aimé, estimé, j'ose dire honoré de mes concitoyens et des étrangers, tandis que sa querelle avec Hume le démasque et le montre. Les bienfaits de la grande impératrice font retentir avec transports mon nom, son éloge et le mien. Le bruit en vient aux oreilles du perfide et il s'en mord les lèvres de rage. Ses jours sont tristes, ses nuits sont inquiètes ; je dors tranquillement tandis qu'il soupire, qu'il pleure peut-être et qu'il se tourmente et se ronge ». Pour des événements qui datent déjà de dix années, il semble que ce soit là beaucoup de rhétorique.
Dans ses lettres à JMIlc N'oland il n'est pas moins injuste. Remarquons cependant que cette correspondance qui date de 1709 se rapproche par conséquent del'époque de la rupture. Il envoie à son amie laZ.e//re sur les spectacles, imprimée en 1768. « ^'oilà, ma tendre et solide amie, l'ouvrage du grand sophiste... On peut donc être éloquent et sensible, sans avoir ni véritable amitié nivéracité! Cela me fâche bien. Sicet homme n'a pas un système de (l(''pravation tout arrangé dans sa tête, que je le plains I Kl s'il s'est fait des notions de justice et d'injustice qui le reconcilient avec ses procédés, que je le plains encore ! Dans l'édifice moral, tout est lié; il est difficile (pi'un homme écrive sans cesse des paradoxes cl (pi'il soil simple dans ses mœurs. »
En 1762,11 pro|)()s(lu \'ir(itr(' sdiuii/iird. <' (jost précisément parce que cette profession de foi csl une espèce de galimatias que les tètes du peuple en sont
LE DRAJIE DE LA CHEVRETTE
tournées. La raison qui ne présente aucune étrangeté n'étonne pas assez et la populace veut être étonnée. Je vois Rousseau tourner tout autour d'une capucinière où il se fourrera quelqu'un de ces matins. Rien ne tient dans ses idées; c'est un homme excessif qui est ballotté de l'athéisme au baptême des cloches. Qui sait où il s'arrêtera ! »
Nous avons vu Rousseau apprécié par Voltaire; avouons que Diderot ne le cède en rien au patriarche de Ferney.
Voyons maintenant ce que Jean-Jacques écrit de son ennemi. Voici une page qui va faire un singulier contraste avec ce que nous venons de lire : « Les formes de M. Diderot ont étonné ce siècle qui en a d'autres et c'est ce qui lui fait autant de détracteurs que d'admirateurs. Mais chaque siècle change de formes et les hommes ne changent point de raison. Au bout de quelques siècles, les formes qui se sont détruites les unes par les autres sont comptées pour très peu de chose et l'on ne peut faire entrer dans les jugements que les idées dont les auteurs ont enrichi l'esprit humain. Lors(pie M. Diderot sera à cette dislance du moment où il aura vécu, cet homme paraîtra un homme prodigieux. On regardera de loin cette t('te universelle avec une admiration mêlée d'étonnemcnt, comme nous regardons aujourd'liui la tête des Platon cl, des Aristote. »
Nous |i()uvons, je crois, inaiiilciianl, l'ésoudrc la (jueslion de savoir l('(|ii(d de Diderot ou de Rousseau est le |)liis syinpatiiique.
Le chapilre qu'on \ ieni tle lire riait coiiqilêtcuient
achevé, lorsque j'ai connu Touvrage récemment publié par Mme FréderiUa Macclonald '.
Cette très intéressante étude démontre, en s'appuyant sur deux documents inconnus ou inutilisés jusqu'ici et en les comparant au texte imprimé des Mémoires de Mme d'Epinay que Grimm, Diderot et la dame de la Chevrette ont ensemble et en se concertant altéré le texte primitif des Mémoires pour faire jouer à Jean-Jacques un rôle absolument odieux et faire peser sur lui la responsabilité entière delà rupture qui le sépara de Mme d'Epinay et de ses amis.
J'ai cru devoir conserver néanmoins, tel qu'il avait été écrit, le chapitre VI tout entier de cet ouvrage.
Je n'avais pointa ma disposition les pièces inédites qu'a pu consulter Mme Macdonald mais l'étude attentive des Mémoires de Mme d'Epinay m'avait amené à constater le double rôle joué par Grimm en cette circonstance. J'apporte donc à l'œuvre de critique de Mme Macdonald l'appui de ma propre conviction : Grimm, et à son insligation, Diderot et Mme d'Epinay se sont livrés, dans toute cette machination, à des manœuvres abominables. Ils ont dans la correspondance littéraire que Grimm et Diderot rédigeaient en commun, puis dans le texte des mémoires altéré, corrigé, aggravé par tous les deux, usé de procédés malhonnêtes pour perdre leur ennemi dans l'esprit de ses contemporains et de la postérité ; ils ont sciemment changé les dates des lettres qu'ils reproduisaient, modifié le sens de certaines phrases, im|ios(W( Mme d'Epinay une rédaction nouvelle d'une partie du texte de ses Mémoires, et c'est avec raison que
1. Lu Icijcnile de J.-J. /^ousstdH loctilice iiaiMiiic l'ioili'rikn Mnr- (lonakl, traduite de l'anglais par GEoitr.Es lioi ii. l'.iris. HmiIu'IIo, lilOi).