‹ La légende des "philosophes"Chapitre 56 sur 70 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Les attaques contre les philosophes. — Le Thé;"itre. — Dorai et les Prôneurs. — Palissot et les Philosophes. — L'Jiicossaise. — La pièce est-elle de Diderot ou de Voltaire ? — Supplice de Fréron. — Palissot et l'Homme dangereux. — Le parti philosophique discrédité.

L'insuc('C('s de V Encijclopcdie, la désunion qui régnait au canip des philosopiies, la mésintelligence qui sépara délinitivement Diderot et Rousseau et se transforma bientôt en une profonde et irréductible inimitié furent autant d'événements qui alimentèrent, la curiosité publique. Par la famille de Mme d'iipinay, tout Paris savait et suivait avec passion le tlranie qui se déroulait à la Chevrette. Il avait débuté par l'inst.allalion de Rousseau à l'Ermitage, il se dénouait par son départ.'» la suite d'incidents qui avaicul l'ail l'objet de toutes les conversations. L'écho, après tant d'années écoulées, nous en arrive de tous les côtés; il n'en faut pas être surpris. Ces événements s'accomlilissaient au sein d'une .société qui occupait alors l'un des sommets de la iiii''rarclnc sociale. M. de iîellcgardc, M. d'Epinay son lils. (•laicnl Ions deux IVr-

iniers généraux, c'est dire qu'ils appartenaient à celte aristocratie financière qui, de tout temps, a tenu une place prépondérante parmi les représentants des classes élevées; M. d'Houdetot était lieutenant général des armées du roi, fort en situation, par conséquent, d'avoir des relations étendues; M. de Lalive de .luUy était introducteur des ambassadeurs, très avancé dans les bonnes grâces de Mme de Pompadour qui lui conlia une mission secrète en Suisse, au temps où sa belle-sœur, Mme d'Épina}-, était à Genève. L'intimité dans laquelle vivaient avec les dames de la Chevrette et d'Eaubonne, Saint-Lambert, (irimm el Rousseau n'avait pas manqué de donner à leur personnalité une notoriété tapageuse, et il est certain que leurs noms étaient dans toutes les bouches, qu'on cherchait à connaître les moindres de leurs actions et que, si elles ne jouissaient pas d'une célébrité de très bon aloi, elles n'en étaient pas moins des femmes dont tout le monde s'entretenait.

D'un autre côté, parmi les gens de lettres, les philosoplies étaient de ceux qui ne pouvaient passer inaperçus : parce qu'ils étaient bruyants d'abord, absorbants, forçant sans cesse l'attention par l'audace (le leurs idées, par l'autoritarisme avec lequel ils prétendaient les imposer; ensuite parce que vraiment ils avaient du talent et, qu'en somme, il fallait compter pour quelque chose et la dialecti(iuc de Diderot, et la précision de d'.Menibert, cl le style si net, si éloquent parfois de Rousseau.

Toutes ces causes de notoriété bruyante avaient Uni par in-iter un peu tout le monde et il ne man- '[uait point de gens auxquels on entendait dire que les philosophes faisaient trop parler d'eux. .Mme Geoffrin elle-même, chez laquelle ils tenaient leurs assises, chez laquelle ils trouvaieiil ce s;don lios-

pitalier ou ils se réunissaient à jour lixe pour disserter en toute liberté sur les théories qui leur étaient chères, Mme Geoffrin était très vivement contrariée du hruit qui se faisait autour de » ses bêtes ». Aimant le repos, n'ayant assemblé chez elle les philosophes que dans une pensée première de vanité, de gloriole mondaine, il lui déplaisait de voir partir de l'hôtel de la rue Saint-Ilonoré de semblables brandons qui jetaient partout le désordre et discréditaient son salon aux yeux de la société parisienne. Déjà le discours préliminaire sur VEncyclopédie et l'article sur « Genève » de d'Alembert, lui avaient occasionné quelques ennuis ; Diderot, avec sa Lettre sur les aveiKjles, avait été très au delà de ses idées antireligieuses. Ce n'était, en effet, qu'une déclamation sur l'athéisme, dans laquelle Saounderson se perd dans un labyrinthe de raisonnements qui le l'ont aboutir à la négation de la divinité. « Il se recommande — dit Voltaire — au dieu de Clarke, de Leibnitz et de Newton comme les Israélites se recommandaient au dieu d'Abraham, d'Israël et de Jacob, parce qu'il est dans une situation à peu près semblable, cherchant partout le chemin qui doit le conduire à la terre promise, c'est-à-dire à la vérité ; » ouvrage plus athée que ne l'était en réalité son auteur qui — nous le verrons — n'a jamais été qu'un anticlérical. Le fermier général Ilelvétius s'avisait de publier sou livre De l'Esprit, dans lequel il réduisait toutes nos facultés à la sensibilité physique et s'efforçait de pi-ouver que l'homme n'est guidé dans tous ses jugements et dans toute sa conduite que par l'intérêt personnel. Ot ouvrage qui renvei-sait toutes les idées de morale avait fait éclore de nombreuses réfulations et Mme Geoffrin appréhendait fort que de semblables audaces lussent l'occasion des critiques, des blâmes les plus

amers car elle tenait beaucoup à ce qu'Horace \\'alpole, dans ses lellres à Mme du Dcffand, appelle la « Respeclability ».

Mais, Helvétius, tout plein de son sujet, encore sous le coup de l'émotion qui étreint l'auteur dont l'ouvrage vient de paraître, écrivait à \'oltaire : « Je compte que vous aurez reçu mon livre avant que ma lettre vous parvienne... Les Jésuites, les abbés Gauchat, Trublet et une infinité d'autres auront beau crier que je ne suis qu'une bêle impie, si j'ai votre suffrage, sublinii feriain sidéra verlice... Je sais qu'on trame encore de nouvelles horreurs contre moi. On fera ce qu'on voudra : je prendrai mon parti quand il en sera temps. Ce qui me déplaît le plus dans ma situation, c'est de me voir déchiré par une infinité de petits drôles et de me trouver lié par certaines circonstances de manière que je n'en puisse écraser aucun'. » 11 faut croire (jue les circonstances qui liaient le fermier général étaient vraiment bien graves, car le livre De l'Esprit futcensuré à la fois par la Sorhonne, par le Pape et par le Parlement ; il fut brûlé parla main du bourreau ; l'auteur fut condamne à se rétracter et Helvétius se rétracta au grand scandale de Voltaire qui écrivait à Thiériot : « J'ai lu dans un journal que M. Helvétius a fait un livre sur l'Esprit comme un seigneur qui chasse sur ses terres ; un livre très bon, plein de littérature et de philosophie, approuvé par un premier commis des affaires étrangères et j'apprends aujourd'hui qu'on a condamné ce livre et qu'il le désavoue comme un ouvrage dicté par le diable - ! »

C'est ([n'en effet, l'apparition du livi'e et sa cun-

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