Cal. de la ueiile il'aul., du 17 niurS; 16bl
LE THEATRE ET LES PHILOSOPHES 2(il
«écrits dénoncés à leur censure s'étaient associés pour juger l'ouvrage détestable, et Mme de Boufllers écrivant au comte de Schomberg, le i5févri(n' 1759, avait raison de dire : « On a condamné le livre d'IIelvétius, sa personne a pensé être notée d'infamie. » C'était là une exacte appréciation des faits, et ce fut ce qui détermina la campagne acharnée qui fut dès ors entreprise contre les philosophes et qui vaut la peine d'être étudiée.
J'ai déjà dit un mot des articles de critique qu'accueillaient très favorablement certaines feuilles littéraires.
Dirigées par des hommes de lettres, ennemis soit des philosophes eux-mêmes, soit des idées dont ils s'efforçaient de provoquer la diffusion, peut-être même jaloux de la grande notoi'iété qui s'était attachée à leurs noms, elles colportaient un peu partout les appréciations, souvent malignes, que faisaient naître les œuvres nouvelles et les gazettes étaient remplies des bavardages, des petites médisances, des petits contes faits à plaisir, arrivant de Paris, racontant les hauts faits de la secte et aussi des articles des correspondants criblant de traits acérés Voltaire et ses tragédies, Diderot, d'Alembert et leur Encyclopédie. L'Année liiléraire de Fréron était, cependant, le plus habituel réceptacle de ces attaques violentes, passionnées, parfois même outrées. Le plus souvcmt, elles déchiraient V^oltaire qui ne s'en vengeait (|ue par (le petits vers très spirituels ou des mots fort méchants jetés au hasard de la plume dans les lettres qu'il écrivait à ses amis. Nous ne suivrons point la polémicpie de Fréron, quclqu'intéressantc qu'elle soit à raison môme (]i\ sa violence, elle nous entraînerait beaucoup trop loin. D'ailleurs, à ceux (pii voudraient connaître cette personnaiilé vraiment à pari.
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qui oui le grand courage de lutter énergiquement contre le géant littéraire qu'était \'oltaire, je conseillerais de lire un charmant petit volume de 1 homme d'esprit qui s'appelait Charles Monselet et que le libraire Pincebourde avait édité dans sa « bibliothèque originale ».Ils ne regretteront certainement pas d'avoir fait connaissance a\ec Fréron ou rUliistre critique.
Laissons donc de côté le rédacteur de V Année liilévaire et tous ceux que les philosophes appelaient des Zoïles, déchirés par l'envie, par la jalousie que faisait naître en leur âme leur incapacité ou l'insuccès de leurs œuvres; ne nous attachons pas aux jugements plus ou moins impartiaux qui remplissaient les feuilles à celte époque et qui ne s'adressaient qu'à une élite assez restreinte ; arrêtons-nous aux ouvrages qui visaient le grand public, aux œuvres destinées à la scène, aux œuvres théâtrales en un mot, car les philosophes devaient avoir — et ont eu — l'honneur d'inspirer des comédies qui, suivant une expression toute moderne, ont vu le feu de la rampe.
Le premier qui s'avisa de mettre les philosophes à la scène, ce fut Dorât. On ne connaît guère de lui que ses Héroïdes, illustrées par les ravissantes vignettes d'Eisen.
Dorât avait alors vingt-six ans ; il servait aux mousquetaires; Lebrun disait de ce faiseur de petits vers assez fades :
Phosphore passager, Dorât brille et s'eflace. C'est le ver luisant du Parnasse.
C'était au temps où la paix régnait encore pai'mi les encyclopédistes : au temps où Rousseau, blotti dans sa solitude de l'iM-mitage, gémissant sur l'insensibilité de .Iidie (riloudolol, et Grimm, lyranni(|ucmenl instalii' à la Chiîvrette, imposant sa volonté
tenace à Mme d'Epinay, se faisaient une guerre qui n'était encore que sourde ; c'était nu temps où le salon de Mme Geoffrin retentissait des discours enflammés que d'Alembert et Diderot débil aient à grandes phrases devant un auditoire attentif, pour les transporter ensuite dans les articles écrits pour leur Encyclopédie ; au temps que Marmontel nous a si bien décrit dans ses Mémoires, oii de l'hôtel de la rue Saint-Honoré s'envolaient vers les quatre coins de la France les idées et les théories auxquelles elle donnait une large hospitalité ; c'est en ce temps-là que Dorât lit jouer les Prôneurs, faible comédie qui n'était, à vrai dire, qu'une critique du bureau d'esprit de Mme Geoffrin. G'était en même temps une satire contre les philosophes et contre leurs idées. Il était d'ailleurs impossible d'en douter ; il l'avait hautement déclaré dans l'avant-propos de sa pièce. « .J'ai voulu, disait-il, à tout le charlatanisme de l'esprit faux, opposer le charme et la simplicité du bon esprit; la solidité des vrais principes à ces systèmes éphémères qui s'en écartent; au jargon de la mode le langage de la nature et prouver surtout, en dépit des détracteurs, novateurs, législateurs que c'est au fond d'une âme sensible et droite que réside la saine philosophie. » C'était donc bien, en effet, une satire du charlatanisme de l'esprit faux, du jargon à la modo et, comme |)Our accentuer encore davantage les inlentions que celte préface laissait cependant entendre d'une manière bien suffisante, il avait fait placer comme frontispice, en télé de sa brochure, imc charmante vignette qui indicpie la mise en scène et est tout à fait suggeslive : « Le théâtre représente un salon; sur le devant dmix lai)les ; sur l'uiir des sphères, sur l'autre des livi-os, des plans, des compas » ; et nous allons voir eiUrer en s(;éne Gallidès id'Alem-
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berl), à qui s'applique à merveille tout cet appareil scientifique ; Mme Demonville (Mme Geoffrin), l'abbé Durcet et Furet qui sont les prôneurs des hôtes de la rue Saint-Honoré. 11 devient, du reste, impossible de s'y méprendre, lorsqu'au troisième acte, on enlend Mme Demonville s'écrier, tout comme Mme Geoffrin l'aurait pu faire :
Mais, que ne ilois-je point à notre illustre secte? On me cite partout, partout on me respecte, Tout l'esprit de la France est ici rassemblé Et j'ai toiijonrs bien dit, avant d'avoir parlé !
Personne n'y fut trompé et, dans le public, on eut vite fait d'arracher les masques dont se couvraient les acteurs. Assurément, Mme Geoffrin, les philosophes eux-mêmes éprouvèrent un certain dépit à se voir ainsi traînés devant l'opinion publique, soumis à la censure de ce juge souvent brutal qui s'attribue le droit de donner son avis sur les opinions d'autrui ; mais, la pièce était si faible, l'auteur avait une si mince inOuence que, le plus sage était d'opposer l'indifférence et le dédain à cette pauvre comédie qui, à grand'peine, avait eu quelques représentations.
Ce fut à ce parti que s'arrêta la société de Mme Geoffrin. On lit le silence autour de la pièce ; on eut l'air de ne l'avoir pas connue et on n'attacha aucune importance à ce léger coup de vent incapable d'apporter la moindre perturbation dans le clan philosophique, assuré, malgré tout, de conserver son iidluence. Un se trompait; la Icmpêle était proche, l'allé se déchaîna en ijllo, alors ([u'IIelvétius venait lie faire paraître son livre: De l'F.April. Dorât (juel (|ii(' mauvais que fùl son ouvi-age, avait donné l'exenqilc ; il avait montré (jue ces «détracteurs, novaleurs, législateurs, » n'étaient point si dange-
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reiix ; qu'on pouvait affronter impunément leurs froncements de sourcils. La leçon ne fut pas perdue. Le 3 mai i7<>o, les comédiens donnèrent la première représentation des Philosophes, comédie en trois actes et en vers de Palissol.
Palissot n'était point un inconnu pour les philosophes ; il les avait déjà, à plusieurs reprises, assaillis de satires vigoureuses dont ils avaient ressenti les piquantes blessures. Il avait du talent, de l'esprit, de l'audace et n'avait pas hésité, bien qu'il fût encore un tout jeune écrivain, à s'attaquer à Voltaire, le prince des poètes, devant qui s'inclinaient volontiers tous les hommes de lettres de son temps ; ses attaques avaient été si vives, ses traits avaient porté si juste, qu'il s'était attiré la haine du patriarche de Ferney, et l'on sait à quel point sa haine était vivace. Cependant, en ly.'iC), Palissot avait alors vingt-si.\ ans, Voltaire lui-même, était allé au devant d'une réconciliation et, il écrivait à son jeune adversaire cette lettre, que j'ai déjà citée, dans laquelle après lui avoir déclaré qu'il désirait reprendre avec lui des relations trop facilement rompues, il ajoutait, en bon apôtre, comme il faisait toujours en semblable occurrence: « J'ai eu, dans ma vie, quelques petites querelles littéraires, et j'ai toujours vu qu'elles m'avaient fait du mal. Ouiind il n'y aui-aii (|ue in perle du temps, c'est beaucoup ?
Mais, Palissot ne désarmait point ; i-éconcilié avec Voltaire il restait toujours l'ennemi des encyclopédistes, de ceux à qui l'on appliquait d'une manière plus spéciale l'appellation de philosophes et, FJidcrot, d'Alemberl, lîousseau, IlelvcMius étaient pour lui des êtres malfaisants dont il entendait combattre les détestables théories. Le moyen le plus assuré de les saper ulileiiiciil (''lail de inindre ses cIToi-ts à ceux de
2(>fi LA LI-OENnr; oes piiii.osopiies
Fréron, leur adversaire le plus redoulahle et il apporta à V Année littéraire l'appui de sa collaboration. Mais, c'était là une guerre à coups d'épingles ; il cherchait un moyen de frapper plus fort et d'abattre la secte. La publication du livre d'Helvétius lui en fournit l'occasion. Il résolut de traîner ses ennemis sur les trétaux et écrivit les Philosophes.
On a dit que le duc de Choiseul lui avait commandé cette comédie. Rien n'est moins prouvé. Cependant, les difficultés qu'il fallut surmonter pour arriver à la faire jouer et la manière dont elles furent vaincues permettent de croire qu'une haute intervention fut nécessaire pour faire taire l'opposition qu'elle rencontra chez les comédiens. Cette haute intervention fut-elle celle du ministre alors tout-puissant ? C'est peu probable. Choiseul comptait parmi les amis des philosophes et, il n'est pas admissible qu'il ait, à leur égard, joué un double rôle qui n'est pas dans son caractère.
Ouoi qu'il en soit, ce fut Fréron, l'intime ami de Palissot, qui se chargea de lire la pièce aux acteurs, et ce fut une séance orageuse. L'auteur ne s'était pas contenté de ridiculiser les idées de certains écrivains, il s'attaquait aux travers des individus et jamais satire plus amère, plus cruelle, plus sanglante n'avait été présentée aux comédiens qui, d'une seide voix, se récrièrent et refusèrent de jouer la pièce. Mais Fréion leur déclara avec; une (elle assurance qu'il était inutile de délibérer sur la réception, que la pièce serait jouée malgré eux, cpie les acteurs intimidés, courbèrent la tète. Seule, Mlle Clairon se refusa de prentlre part à ce qu'elle a|)pelail » un acte honteux ». Tous ces bruits furent ré|iandus dans le public, excitant la jdiis \\vr ('uri()>il(''. La première représentation fui un M'iiialilc ('•\(''ii(iiiriil. .lauiais on
n'avait vu à la comédie un concours de monde aussi prodigieux; c'était une foule, une presse, une fureur dont il n'y avait point eu d'exemple et les ouvrages de (jorneille, de P>acine, de Molière, de Crébillon, de Voltaire lui-même, n'avaient jamais fait autant de bruit. C'est qu'llelvétius était mis au lliéàtre avec une cruauté singulière ; Diderot et les autres encyclopédistes, bien qu'ils ne fussent que des personnages accessoires étaient, eux aussi, déchirés d'une main impitoyable et, lorsque dans cette pièce bâtie sur le plan défiguré des Femmes savanles, on voyait llelvétius et les philosophes livrés au ridicule et à l'indignation publique, lorsque, sous le nom de Dorditius, on devinait l'anagramme du nom de Diderot, lorsqu'on voyait Rousseau, représenté par le valet C-rispin arriver à quatre pattes sur la scène mangeant des laitues, le public était impressionné et amusé, les pères de famille applaudissaient de très bonne foi ; les honnêtes gens de la robe n'étaient point filchés de voir cette satire mordante tomber sur des hommes dont les opinions menaçaient de tout renverser et beaucoup de gens du monde qui, sans être dévots étaient croyants, outrés des idées antireligieuses que contenaient les ouvrages des encyclopédistes, se croyaient vengés par le succès de la pièce.
Il est de fait que le livre d'Helvétius attaquait et la morale et la religion et, malgré les progrès qu'avait laits ce que l'on appelait alors l'athéisme, on comprenait, en général, que du maintien parmi la société de ces deux baules règles de conduite, dépendaient la sécurité de l'État el la paix de chacun ; il rompait les li(îns les plus respectables, les plus indisjx'nsables pour assurer les relations des hommes entre eux et leur donner la force de vivre en conservant la foi dans l'avenir, (•(; cpii faisait dire ;i (lolb'', (|ui pourlanl,
n'élail poini du parli des dévôls: « Eh! de grâce, Monsieur, laissez-nous des illusions si chères et qui font notre bonheur ou, par pitié, donnez-nous à la place des réalilés (pii puisseni nous d(''dominager des plaisirs illusoires mais divins que vous voulez nous ôter. » D'ailleurs, Ilelvétius, ce philosophe qui était le meilleur des maris, le père le plus sensible, l'ami le plus généreux dont le cœur et les actions avaient toujours protesté contre la morale qu'il enseignait, se montrait-il bien convaincu de la réalité de son système lorsqu'il disait : « La poésie est actuellement passée de mode ; c'est la philosophie qui donne aujourd'hui la célébrité ? » N'indiquait-il pas ainsi qu'il avait choisi le moyen qui lui paraissait le plus silr pour arriver à cette notoriété objet de ses désirs? En sa qualité de fermier général, il avait et la fortune et la situation sociale ; quelle fièvre d'écrire s'était donc emparée de lui ? Palissot vraiment n'était-il pas un peu dans son rôle en le livrant ainsi aux bêtes ?
Ce fut, est-il besoin de le dire, une indignation extrême dans le monde encyclopédique. On en trouve l'écho dans la correspondance de Voltaire dont le rôle, dans cette affaire, est d'ailleurs intéressant à étudier. Il avait imaginé un moyen bien simple de répondre à la satire de Palissot ; il l'exposait le 9 juillet 1760 à son ami d'Argental : « Il me vient une idée que vous avez sans doute. Il faut, en dépit des dévots, mettre Diderot de l'Académie. Mettez-vous à la l(Me de la cabale. Nous aurons tous les philosophes. M. de Gboiseul, Mme de i*omi)adour ne s'opposeront point i^ son élection ; je me llatte même qu'ils nous aideront. Ouelle belle réponse ce serait l'i l'infamie de Palissot. » Le 11 juillet, il revient à la charge: « Mon divin ange, mettez Diderot de l'Académie,
LU THKATRi; ET LES PHILOSOPHES 2li'J
c'est le plus beau coup qu'on puisse faire dans la partie que la raison joue contre le fanatisme et la sottise. Je vous promets de venir donner ma voix. Je vous embrasserai et je repartirai pour ma douce retraite après avoir signalé mon zèle pour la bonne cause. »
VoUaire ne cbangca jamais. 11 faut croire, et nous savons combien cela est exact, qu'il eut de lui la plus haute opinion, puisqu'il lui semblait qu'il n'avait qu'à manifester un désir |iour <|u'il devînt un ordre. Il a une idée, elle vaul ce (|u'ell<' vaut; bonne ou mau- \ aise, qu'elle soit ou non de nature à pai'alyser, comme il le croit, l'effet énorme de la pièce, il la commimique à d'Arj^ental. On pourrait supposer t[u'il examinera avec lui les moyens à employer pour la faire i-éussir ; qu'il s'associera à sa campagne; qu'il fera quelque chose pour répondre de la belle façon à l'infamie de Palissot. 11 faudrait ne pas le connaître pour le croire capable de pareils sacrifices. « Mettez-vous à la tète de la cabale », écrit-il à d'Argental et, quant à lui, que l'era-t-il ? Il viendra voter pour Diderot, puis il se hâtera de « repartir pour sa douce retraite » estimant qu'ainsi il aura suffisamment signalé son zèle pour la bonne cause. Décidément, son affection pour l(!s piiilosophes, pour Diderot en particuliei', était un peu tiède. Voter, c'était bien, mais fair(; la campagne pour obtenir le résultat souhaité, c'était encore mieux et, ce n'était pas de sa douce retraite fpi'il pouvait se livrer aux négociations que devait, ])our réussir, nécessiter une telle candidature.
Sa corresjioiidancc, du reslo, e.-^l pleine d'enseigrieiiicnls. \.r i() juillet i7t)o, il c'ciivail à llcivélius une lellre (|ui, siMidjIe-t-il, d(t\ail contenir des regrets, des consolations destinées à calnici- le i-essenlinieul
LA LliCiENDE DES PHILOSOPHES
que dcvail éprouver l'auteur du livre De V Esprit. « C'est une chose fort triste, lui dit-il, que le succès de la pièce des Philosophes. Celte prétendue comédie est, en général, bien écrite, c'est son seul mérite. Mais ce mérite est grand dans les temps où nous sommes. Les oppositions qu'on a voulu faire aux représentations n'ont fait qu'irriter la curiosité maligne du public. 11 fallait rester tranquille et la pièce n'aurait pas été jouée trois fois; elle serait tombée dans le néant de l'oubli... Mais, les philosophes ne savent pas se conduire. » 'V^oilà tout ce qu'il trouve à dire à cet homme que le public vient de maltraiter en applaudissant à tour de bras le personnage qui, dans la pièce, le représente en le caricaturant I Pas un mot de regret, pas un mot de consolation, pas un mot de reproche contre l'auteur de la comédie, mais au contraire, des éloges et cette espèce d'excuse qu'au bout du compte, le succès était dû au défaut de conduite des philosophes. Et puis, le style était excellent, chose importante à celte époque. Et c'est tout, et après cette lecture on se demande ce qu'a voulu dire Voltaire ;' quel est le fond de sa pensée. Est-il pour Palissot? Est-il pour les philosophes ? Ne trahit-il pas les .seconds au profit du premier ? C'est tellement dans ses habitudes que la question peut certainement se poser. La fin de cette lettre va nous aider à y répondre :
« M. Palissot m'a envoyé sa ()ièce reliée en maro- (|uin, continue-t-il, et m'a comblé d'éloges injustes, c|ui ne sont bons qu'à semer la zizanie entre les frères. Je lui ai répondu qu'à la vérité je croyais faire des vers aussi bien que MM. d'Ahunbert, Diderot et BufTon ; que je croyais même savoir l'histoire aussi bien que M. d'Aubenton mais que, dans toul le reste, je me croyais très inférieur à tous ces Messieurs et à
VOUS. Je lui ai conseillé d'avouer qu'il avait eu loii d'insuller très mal à propos les plus honnêtes gens du monde. » Je me posais la question de savoir de qui \ ollaire était l'allié dans cette affaire, des philosophes ou de Palissot. N'aperçoit-on pas maintenant que c'est Palissot qui lui tient vraiment au cœur? Un homme de lettres se reconnaît l'auteur d'un ouvrage dans lequel les encyclopédistes avec qui Voltaire collabore, d'une manière anonyme, il est vrai, sont dénoncés au public comme de faux philosophes, des athées dangereux, des hommes dont les théories vont faire crouler les bases de la société et \'oltaire reçoit un exemplaire de sa pièce relié en maroquin, tout comme un grand seigneur à qui un auteur ferait remettre un exemplaire de dédicace ! Non seulement il l'accepte, mais le ton de sa lettre à Ilelvétius indique suffisamment qu'il a dû adresser à Palissot les plus vifs remerciments pour cet hommage délicat; et comme l'autre allattéson amour-propre de prince des poètes, il veut bien reconnaître, avec quelle modestie ! que ses vers valent bien ceux de d'Alembert et de Diderot, qui n'en ont jamais fait que par hasard, et pour toute réprimande, sur un ton tout à fait bienveillant, il lui conseille de reconnaître ses torts! Mais, s'il était tant que cela l'ami des philosophes, s'il avait avec ardeur épousé leur querelle, il aurait dû être saisi d'une indignation violente en lisant l'œuvre de Palissot, en apprenant tous les détails de cette représentation, au cours de hi(iuelle ses amis, dont il partageait les idées, dont il encourageait l'initiative, dont, par sa collaJjoration il aidait à propager les théories, avaient été traités en vulgaires plaisantins, tournés en risée en face d'un public disposé à aggraver encore les ridiculesdoiit les couvrait le jeu des acteurs. Cet exemplaire, il devait se liAter de le retourner au donateur
LA LEGENDE l>ES PHILOSOPHES
en lui exprimant vertement le dégoût que lui ins]jirait sa conduite ; il ne devait pas se laisser aller, en réponse à des éloges qu'il qualifie lui-même d'injustes à discuter sur sa valeur littéraire comparée à celle de ses amis, puisque d'après lui, tout cela était de nature à >< semer la zizanie entre frères n.
Non, Voltaire n'était nullement désolé de l'aventure dont les philosoplies étaient les victimes. Comme il l'a toujours fait quand il s'est agi des hommes de lettres ses contemporains, il a éprouvé une certaine joie, qu'il a eu bien soin de tenir secrète, à voir traîner dans la boue des hommes dont la renommée menaçait sinon de dépasser, tout au moins d'égaler la sienne, et nous retrouvons bien là le Voltaire que nous connaissons déjà, homme d'esprit doublé d'un sournois et d'un hypocrite, car je ne serais pas surpris qu'il eût collaboré à la comédie des Philosophes et qu'il eût contribué pour sa part à ridiculiser l'un au moins de ses anciens amis. S'il en était ainsi, son rùle serait odieux.
Remarquons d'abord que la lettre qu'il prétend avoir écrite à Palissot ne se retrouve pas dans sa Correspondance générale. Or, les éditeurs des œuvres de Voltaire ont battu le rappel de tous les côtés, pour obtenir communication du moindre de ses billets. NouS5 avons dos lettres de Panckouke, de Condorcct pour l'édition que Mme Denis avait chargé ce dernier de donner au public, dans lesquelles, on 1780, ils rendent compte des nombreuses démarches qu'ils ont faites pour avoir la correspondance que le grand homme avait échangée avec ses amis; — de Beaumarchais, qui préparait sa grande édition si connue ; de Palissot lui-même qui travaillait en 17X1 au commenlaire desu'uvrcs de Voltaire, et nulle part on ne rencontre cotte lettre. Tout le monde savait que Palissot
avait été de ses intimes ; il était tout naturel qu"on s'adressât à lui pour avoir celles qu'il avait conservées et d'ailleurs dans la Correspondance générale, un certain nombre de lettres ont Palissot pour destinataii-e. Elle a disparu — et il n'est pas probable que celui à qui elle était écrite ait anéanti un document d'une importance certaine, étant donné le sujet auquel il se rapportait. — Ou bien elle n'a jamais été écrite et \oltaire s'adressant à Helvétius a simulé une réponse à la lettre de Palissot qui accompagnaitl'exemplaire relié de la comédie des Philosophes.
Rappelons-nous, maintenant, que l'un des personnages, Crispin, arrive sur la scène marcbant à quatre pattes et mâchant des laitues. Crispin, c'est Rousseau, et en août 1700, alors qu'il venait de recevoir le premier discours de Dijon, Voltaire écrivait à Jean- .lacques : » Il prend envie de marcher à quatre pattes (|uand on a lu votre ouvrage. » Est-ce qu'il n'y a pas là un rapprochement étrange et ne peut-on pas supposer, sans qu'il y ait aucune invraisemblance, que Palissot a entretenu son grand ami de son projet de comédie et que Voltaire lui a soufflé — en souriant linement du bon tour qu'il allait jouer — de représenter, marchant à quatre pattes, Rousseau dont il étaitdevenu l'ennemi irréconciliable depuis sa Lettre sur les spectacles, depuis, surtout la philippique que Jean-Jacques lui avait adressée à l'occasion du théâtre de Ferney: « .le ne vous aime pas, Monsieur. >> Il aurait donc Iralii l'amitié en n'arrêtant pas la plume de Palissot ([ui ridiculisait également Diderot et d'Alemberl ? C'est vrai, mais il se donnait le plaisir de haut goût de rappeler à Rousseau — et de le lui rappeler cruellement — combien avait paru étrange la théorie du j-clourà la nature qu'il avait imaginée dans le parado.xc primé par l'Académie de Dijon, et il se donnait suris
tout la joie maligne de se venger sans se montrer, sournoisement, d'une apostrophe un peu véhémente peut-être mais elle, du moins, ouvertement et courageusement adressée.
Volney raconte' que, peu de temps après le succès du discours de Jean-Jacques, d'Holbach et Diderot se promenant ensemble aux Tuileries rencontrèrent Rousseau et causèrent avec lui. Quelques jours auparavant il avait plaisanté et son paradoxe et la bonhomie des académiciens de Dijon. « Ce jour-là il avait change d'opinion, et regardait comme vérité, ce qu'il avait lui-même auparavant, traité avec une légèrelé dont s'étaient amusés les deux amis. D'Holbach fut frappé de ce changement et dit à Diderot : « Mon ami, « cet homme dans son premier ouvrage, fera marcher « l'homme à quatre pattes. » Bien qu'il nous arrive de seconde main, il est possible que d'Holbach ait tenu ce propos. H ne faut pas oublier que le gendre de Mmcd'Aine était en relations d'amitié avecVoltaircqui avait fort bien pu — en lui écrivant — lui faire part de celle joyeuse boutade, déjà transmise à Rousseau dans une lettre datée de 1700. Ce qui ne doit pas être oublié, d'ailleurs, c'est que c'est à la suite d'une conversation que Rousseau avait eue avec Diderot alors enfermé à Vincennes, qu'il avait conçu l'idée de traiter ce côté étrange de la question posée par l'Académie de Dijon et de vanter son très paradoxal retour à la nature.
Le rùltï du vaici ('.ris|)in fut dans tous les cas le côté satirique le plus cruel de l'cruvre de l'alissot cl l'un de ceux qui avait excité le plus la risée du public
1. \ui,M.v, (Miiwres. Taris, Parmenlier, 1825, l. 1\', p. 11-'. Passage L-ilé [larM. Uucios, dans son Étude sur.lean-Jactjucs.
La représentation des Philosophes l'ut un véritable boule-feu; à partir de ce moment, la guerre était allumée; les représailles ne tardèrent pas à se produire. La secte comptait d'ailleurs quelques bonnes plumes ; l'abbé Morellet, entre autres, ([ue Voltaire, se payant d'un facile jeu de mots, af^pelait : l'abbé Mord- les, joignait à beaucoup d'esprit naturel une tèle chaude et un style mordant. 11 se chargea de répondre à Palissot et le lit en écrivant : ht Préface de railleur des Philosophes, libelle dont la malignité et la noirceur déchiré lent les protecteurs de Palissot et lit conduire à la Bastille l'alilié, « un Ijrave ol'licierde VEncijclopddie — disait \ ollaii'c — quia été fait prisonnieràsapremièrcafTaire ». Le Prancde Pompignan, l'un des chefs du parti antiencyclopédiste, rédigea en réponse un Mémoire au roi, dans lequel il prit violemment Voltaire à partie. Celui-ci qui savait se défendre cribla Pompignan de petits vers qui le forcèrent à quitter Paris et à se réfugier dans ses terres d'où il ne sortit plus. Enfin, pour accentuer encore cette guerre littéraire qui avilissait les gens de lettres, les comédiens donnèrent le aG juillet 1760, deu.x mois après les Philosophes, la première rei)résenlation de i Ecossaise, comédie en cin(( actes et en prose, que l'on atlribua lanlôt à Voltaire, tantôt à Diderot. Quel qu'en soit l'auteur, il n'eut pas lieu d'en tirer gloire. La pièce est indigne de l'un et de l'autre lanl elle est mal conslruite, tant l'inlérèt est faible, tant les personnages sont froids, lanl le dénouement est pitoyable.
11 semblait que cette pièce détestable dût tomber dès le premier jour sous le dédain du public; elle eut un succès considérable et ce fut un seul j)ersonnage qui fil sa fortune. Fr(''ron y jouait un l'ôle sous le nom de Frelon, rôle odieux, ren)[)li des personnalités les
plus cruelles. Mais, on avait applaudi liclvélius et Rousseau bafoués sur la scène, les ennemis du journaliste, les amis de Voltaire, les encyclopédistes battirent des mains à chaque injure qui tombait sur Fréron et, ce n'étailpasleparterreseulement, c'étaient les spectateurs du balcon, des loges, toute la salle en un mot qui applaudissait avec frénésie au martyre du malheureux pamjdilétaire qui, les larmes aux yeux, dévorant en silence l'affront qui lui était fait, assistait à cette représentation placé aux côtés de M. de Maleslierbes.
C'était encore là une des mauvaises actions anonymes de ^'oltail•e. Mais ici, du moins, nous avons son aveu.
Déjà au mois de juillet 17G0, on le surprend écrivant à d'Argental et à Thiériot << pour leur donner des conseils dans la pièce de F Ecossaise qui devait être une réponse aux Philosophes ». La première représentation était lixéeau 26 juillet; elle était |)rochaine; il s'agissait de conseils pour la mise en scène. Cela déjà nous autorise à croire sans trop de hardiesse que Voltaire connaissait la pièce, qu'il l'avait lue, étudiée sérieusement, pourèlre en mesure d'indiquer tel jeu de scène qui lui paraiti'ait devoir produire une plus grande imj)ression sur le public. Nous pourrions même allerjusqu'à penser qu'il en est l'auleur. Tauleur seul, en effet, étant qualifié pour indiquer aux acteurs ses intentions et la manière donl il entend (|u'ellcs soient interprétées. Mais, il est inutile de se livrera aucune supposition; voici la preuve l'ourhie ))ar Voltaire lui-même.
Le '.i août 1760, il écrivait à d'Argental : « Si j'avais pu prévoir ce [tetit succès, si en barbouillant l'Ecossaise en moins de huil jouis, j'avais imaginé qu'on dût me l'attribuer et qu'elle dût être jouée, je l'aurais
travaillée avec plus de soin, el j'aiirnia mieux cousu le cher Fréron à Tinlrigue. »
Ce n'élait donc poinl Diderot, comme on l'avait supposé qui pour répondre 5 la comédie des Philosophes, el venger les injures dont ses amis el lui avaient été abreuvés, avait écrit r Ecossaise; c'était bien Voltaire qui on moins de Iiiiil jours avait barbouillé la pièce, sachant Tort bien, quoi qu'il en dise, qu'elle serait jouée, car s'il ne l'avait pas destinée à la scène, il ne l'aurait pas soumise à l'approbation des comédiens. Et nous allons voir ([uc le but qu'il avait cherché à atteindre ce n'était poinl de faire une réponse plus ou moins vive aux /Philosophes, c'était de perdre Fréron et l'Année liltéraire dans l'esprit du public, comme déjà, dans les Philosophes, il avait lente de ruiner la répuialion de Rousseau.
Le 6 août, il écrivait encore à d'Argenial, son confident le plus intime : « Mon divin ange, il ne faudraii pas jouer F Ecossaise trois fois la semaine. C'est bien assez de siffler deux fois en sept jours l'ami Fréron. » Le i3 du même mois, c'est à Marmonlel qu'il adressait la lettre que voici : «Dites-moi avec quelle noble fierté l'ami Fréron reçoit le fouet, la fleur de lis qu'on lui donne trois fois par semaine à la comédie?... Estce possible qu'il y ait encore quelqu'un qui reçoive Fréron cliez lui? Ce chien fessé dans la rue peut-il trouver d'autre asile que celui qu'il s'est bàli dans ses l'euilles! ■>
Pourra-t-il nier mainlcnaul la palernité de celte u'uvrc? l'endant loul le temps qu'elle est jouée, il en a l'esprit obsédé, il en parle sans cesse, il en écrit lous les jours. Lorscpi'il s'adresse à ses correspon- (ianls inlinuïs, à ceux qui, comme d'Argenial, Thiériol, Maiiiilaville sont les exécuteurs de ses volontés, ses
lluiriferaires, ses joueurs de llùte et qui, tout nalurcllement, connaissent les secrètes pensées du grand homme, il n'y met aucun mystère et se déclare Tauleur de la pièce qu'ils sont chargés de faire représenter ; s'adresse-t-i! à un ami moins avancé que les autres dans ses bonnes grâces, comme Marmontel qui n'est point un « Divin ange », il s'intéresse beaucoup à la pièce cl ne craint pas de manifester la haine qu'il éprouve contre le personnage principal, ce malheureux Fréron qui. en effet, était fouetté sur la scène et marqué de la fleur de lis. Mais, s'agil-il d'un étranger, d'un correspondant occasionnel, de l'un de ces hommes avec lesquels il entretient d'aimables relations qui ne vont pas jusqu'à l'intimité, le ton delà correspondance change complètement, il prend un air étranger à tout ce qui se passe ; à peine a-l-il entendu parler de l'Hcossaise, dont il n'est certainement pas l'auteur.
Le i3aoùt, le jour même qu'il écris-ait à Marmontel cette lettre suant la hainecontre Fréron, « ce chien fessé dans la rue, » il s'adressait à M. Bagieux, chirurgien du roi, dans les termes que voici : « J'ai eu bon nez d'achever ma vie dans ma douce retraite; les Fréron, les Pompignan, les Abraham Chaumeix m'auraient livré, sans doute, au bras séculier. Quelle inhumanité dans ce Fréron, de me soupçonner d'être l'auteur de rÉcossaisc ! »
\'oilà \'ollaire! Aussi méprisable torscpi'il nie la paternité de sa pièce que lorsqu'il affirme qu'il n'est pas l'auteur de la /hicelli';'\\ o.si tout aussi bas, tout aussi lâche de frapper par derrière, en se cachant soigneusement, un ennemi qui, lui, n'a pas hésité à attaquer en face et qu'on met dans rimpossil)ilité de m' défendre, (pie de salir de ses grossières plaisanteries une jeune lilie (pii mérite le respect ci l'admiration du
pays qu'elle a sauvé. Certes, Fréron était un adversaire violent, ardent, impitoyable, mais franc et loyal, qui n'a jamais usé de procédés semblables pour faire entendre à Voltaire et aux philosophes les critiques sanglantes qu'il leur adressait.
Je sais bien que Diderot a, lui aussi, renié un certain nombre de ses ouvrages : la Lellre sur les aveugles, les Bijoux indiscrets, les Pensées philosophiqn.es, la Promenade d'un sceptique. Ce n'est pas assurément la preuve d'une grande énergie de caractère ni d'une franchise digne d'être louée, mais les circonstances étaient bien différentes. Avant d'être envoyé à Vincennes où il allait être enfermé pour avoir écrit sa Lettre sur les aveugles il fut interrogé par Berrj'cr fpii lui demanda s'il était l'auteur des ouvrages que je viens d'énuinérer. Diderot nia imperturbablement. Ce n'est pas du courage, c'est entendu ; mais il s'agissait pour lui d'éviter un mal qui ne devait atteindre ({ue lui-même; il mentait dans son intérêt personnel. \ oltaire mentait pour frapper en se dérobant, pour porter tort à autrui sans qu'on pût le connaître. Palissol n'avait point hésité à écrire son nom au-dessous du titre de sa comédie; il donnait à son maître l'exemple de la franchise et du courage que doivent avoir plus que tous autres ceux qui, faisant profession d'écrire, ont entre leurs mains l'arme la plus terrible et la plus meurtrière.
L'effet produit par rEcnssaise devait amener une réaction. C'en était trop ; on comprit qu'il fallait mettre un terme h ce débordement d'injures qui transformait le théûtrc en véritable arène de pugilat. Les gentilshommes de la Chambre, les censeurs arrêtèrent impitoyablement tout écrit, toute pièce de conii'die (pii eussent pu faire revirc la querelle.
I"]n novembre 17G0, on annonça la rcpréscntalion
d'une comédio intitulée : le Foi puni. Le parterre crut comprendre que le personnage joué était Lefranc de Pompignan et applaudit avec vivacité à cette annonce. Dès le lendemain, la pièce était retirée.
Palissot, dont les rancunes étaient inassouvies et qui conservait contre les philosoplies une haine ardente, crut le moment venu de renouveler ses attaques. Il fit mettre au théâtre F Homme dangereux., comédie en trois actes et en vers. L'homme dangereux, c'était encore un encyclopédiste. L'abbé de V'oisenon protesta, et .Mme Geolfrin s'adressa à M. de Sarlines, lieutenant général de police auprès de qui elle jouissait d'un certain crédit. Elle obtint aussitôt que la pièce ne fût pas jouée. Palissot, d'ailleurs, a toujours et très énergiquement continué la campagne qu'il avait menée contre ceux qu'il appelait des faux philosophes et sur la fin de sa vie, il se faisait gloire d'avoir été l'auteur delà comédie qui avait fait tant de bruit. Il eut, sur le tard, le désir d'entrer h l'Institut et à cette occasion, il écrivait, le iS frimaire an VI, aux membres de la classe de littérature et des Beaux- Arts la lettre suivante, destinée à réfuter une ancienne calomnie qui le représentait comme un fanatique antiphilosophc : << .lai fait, je l'avoue, contre quelques soi-disant philosophes, celte comédie si longtemps et si injustement calomniée. Les calomniateurs étaient un Suard, un abbé Morellet, un La Harpe et quelques autres qui depuis... Mais alors, ils avaient pris les livrées de la philosophie; apjjaremment, ces Messieurs crureiil se reconnaître. On peut juger mainlenaid si leur portrait était lidèlc et si c'était attaquer la plilos()|)hi(" ipu^ de démasquer de pareils philosojjhes. Le but il(> la pièce est clairement indifpié dès la première ligne de la préface
OÙ je fais cette profession de foi : La vraie philosophie ne peut avoir d'ennemis qu'aux petites maisons '. Il
En somme, qu'est-ce ([ui avait déchaîné toute cette tempête? qu'est-ce qui avait ainsi ameuté les esprits et permis aux ennemis de la secte d'oser écrire et de faire réussir des satires sanglantes comme celles que la Comédie avait consenti à représenter sur sa scène ? Uniquement les théories de Rousseau et d'Helvétius: Le Discours sur V inégalité des conditions — car nous sommes en 17G0 — était à cette époque le seul écrit à portée philosophique que Rousseau eût fait paraîlre. Il avait publié son second discours de Dijon; il allait publier la Nouvelle Héloïse; le Contrat social et Emile n'ont vu le jour qu'en 1761 et 176a. Il est vrai que la Lettre sur les spectacles avait produit une certaine impression, mais elle n'était pas de nature à faire naître les critiques anières que le premier discours de Dijon avait déchaînées. Le livre L)e P Esprit d'Ilelvétius avait, lui aussi, soulevé la réprobation générale tant il battait en brèclie les idées admises en matière de religion ei de morale. Les articles de YEncijclopédie ne pouvaient avoir <pi'une inlluence très modeste. Nous savons que les volumes de cette énorme compilation ne se vendaient pas et entraient presqu'exclusivement chez les souscripteurs à l'œuvre. D'Alembert n'avait produit que l'introduction et l'article sur " Gcmève », manifestations antireligieuses importantes, mais destinées à un public restreint conime les articles de Diderot, du reste qui, à l'occasion de l'étude de la philosophie dans l'antiquité, ne manquaient jamais d'attaquer ce que leur auteur appchiil la supcrsiition et les mon-
I. Nor.r. <'.ii \iiA\ AY, Iliillelin il'ciulnij. île novembre l!)iis, n° «{UH:,
282 l'I^ r.ÉGENDE DES PHILOSOPHES
songes de la religion catholique. Mais, ce qui avait surtout occupé la curiosité de cette société qui, à défaut des grands événements qui passionnent, se laissait distraire par les commérages et les cancans de salons, ce fut la discorde et l'anarchie qui, à la suite des coups énergiques portés par le Parlement, divisèrent la secte encyclopédique. Grimm lui-même l'avouait : « Le parti philosophique était discrédité. » Voltaire, dont j'ai déjà reproduit tant de lettres, écrivait le 5 mai 1 760 à Saurin à l'occasion de la comédie dePalissotqui n'avait pas encore été représentée; — il laconnaissaitdonc ! — « .l'ignore si on a joué la farce contre les philosophes ; on ne sait comment s'y prendre pour détruire cette pauvre raison. On braille contre elle sur les bancs, dans les rues ; on la joue à la Comédie. Luidonnera-t-on bientôt la ciguë? Vous êtes plus fous que les Athéniens. Jansénistes, molinistes, cafés, tout se déchaîne contre les philosophes et les pauvres diables sont désunis, dispersés, timides. » C'était l'absolue vérité, ils n'opposaient aucune résistance; ils ne se défendaient en aucune façon contre les assauts qui leur étaient donnés. Désunis, dispersés, timides, ils n'avaient plus aucune force pour lutter et leurs adversaires étaient d'autant plus audacieux ipiils étaient eux-mêmes plus timorés.
Le drame intime qui se jouait à la Chevrette, qui aboutit au dépari de Rousseau de l'Ermitage et à sa rupture avec Diderot fut, lui aussi, une cause incontestable de discrédit pour le parti philosophique. A quoi aboutit, en effet, celle comédie bourgeoise dont les acteurs étaient des hommes dont la notoriété s'étendait non seulement en France mais ;> l'Europe enlirrc par les savants qui, de partout, correspondaient avec eux? A ce résultai lamentable : Le déménagement de Housscau qui, fuyant riiospilalité de
TE TIlEATnE ET LES PHILOSOPHES 283
Mme d'Épinay, acceptait avec Thérèse celle de Mme de Luxembourg, et à la dispute publique, humiliante, de deux philosophes qui, après des années passées dans une intimité complète, se déchiraient à belles dents et ne trouvaient pas d'expressions assez basses pour exprimer leur mutuel mépris.
Enfin, il ne faut pas oublier que la propagande des idées philosophiques au dix-huitième siècle s'est faite, non pas par les écrits, non pas par les livres, mais par les salons. Mme d'Aine, Mme d'Epinay, Mme du Deffand déjà fort âgée, Mme Geofîrin, Mlle de Lespinasse ont plus fait pour la fortune des théories des hommes audacieux auxquels elles donnaient une large hospitalité que tous les volumes de V Encyclopédie et toutes les savantes dissertations de Diderot. Or, à celte époque, en 1760, toutes ces sociétés littéraires, tous ces bureaux d'esprit, tous ces salons où l'on discutait si volontiers avaient à peu près fermé leurs portes. Ces académies au petit pied n'existaient déjà [)lus qu'à l'état de souvenirs, et c'est à peine si quelf(ues vieux débris du temps passé venaient encore s'asseoir à ces tables qui réunirent tant d'hommes à l'esprit délié, à l'intelligence supérieure.
Mme d'Aine? — Sa maison du Grand-\'al était toujours ouverte à ses amis et à ceux de d'IIolbacii ; mais Diderot qui en était l'hôte le plus assidu s'y absorbait (hins les travaux de VEncijclopédie ; \a conversation était morte; parfois, elle renaissait à table, mais do ce lieu de propos gaulois, de plaisanteries parfois grossières contre la religion, ne s'échappait plus rien qui pût attirer l'attention du public.
M me du Deffand ? — Très Agée, aveugle, ell(> correspondait avec \'oUairc. Sa grande alTection pour le président ll(''naull s'était l'efroidie. Son attitude à l'égard (le Mlle de Eesiiinasse av;iil fait fuir de cIh-/ elle
d'Alembert et ses amis, et, d'ailleurs, elle était tout entière conquise par le tardif amour que lui avait inspiré Horace Walpolc qui, en sa ([ualitc d'Anglais, prenait avec un grand calme les chaudes tendresses de sa vieille amie et en semblait, parfois, fort embarrassé.
Mme d't]pinay? — Elle était à Genève et paraissait vouloir y passer désormais sa vie entre Troncbin son médecin et Grimm, son pseudo-mari. Elle avait disparu de l'horizon parisien pour aller s'éteindre sur les bords du Léman.
MmeGeoffrin? — Mais, elle était très tourmentée de tout ce tapage, de toutes ces critiques, de toutes ces injures dont on abreuvait ses bêtes. Le calme d'une vie bourgeoise qu'elle avait rêvé, auquel elle attachait un si grand prix, s'en trouvait singulièrement atteint et, il faut bien le dire, elle en était arrivée à penser que les philosophes étaient vraiment fort incommodes. Elle était d'ailleurs très occupée par le jeune roi de Pologne, Stanislas-Auguste, qu'elle appelait son fils, et elle se tournait manifestemeni vers la dévotion.
Mlle de Lespinasse? — C'était bien autre chose : La muse de l'Encyclopédie avait cessé de l'être depuis que d'Alembert avait rompu avec Diderot; elle ne songeait plus qu'à M. de Mora, en attendant qu'elle le remplaçât par M. de Guibert. La société |des philosophes s'était donc dissoute parla force jdes choses; elle était désormais sans action possible, sans aucune puissance, sans énergie ; elle n'existait plus et Grimm qui, parfois voyait juste, était obligé de constater « que le désordre et l'anai-chic ([ui ont l'égné dans ce parti prouvent combien la sagesse du gouvernement de Mlle de Lespinasse et de Mme GeoiVrin avait prévenu de maux, comi)ien elle avait dissipé d'orages et
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combien, surtout, elle avait sauvé de ridicules. » De tout ce passé, il ne subsistait plus que l'action politique et sociale qu'allait exercer Rousseau et l'anticléricalisme dont \'ol taire et Diderot restaient les apôtres.