CHAPITRE Mil
DE l'athéisme au XVIII'^ SIÈCLE
Les Philosophes ont-ils été des athées ? — De l'athéisme au dixhuitième siècle. — Rousseau ; ses transformations religieuses. — D'abord catholique fervent, puis sceptique avec Diderot et Grimni. — Le discours de Dijon ; VÉmile : la Profession de foi du Vicaire sauoyard ; — le Contrat Social. — Reloui' au protestantisme.
Diderot, son éducation : son spiritualisme, puis son sicplicismc absolu.
Il est un point de ce que l'on appelle la doctfinc philosophicpie du dix-huitième siècle que l'on n'en saurait détacher, parce qu'à vrai dire, il la contient tout entière, parce qu'il la domine el l'enserre tellement qu'à lui tout seul, il est cette doctrine elle-même. Quelle a été vraiment la pensée de ses adeptes en uialièrc de religion ?
La plupart des écrivains qui ont éludii'' les philosophes dont nous nous occupons ai'lirment qu'ils étaient athées. Ils prétendent que leurs écrits enseignant l'athéisme, il n'est pas surpi-enant que leurs disciples, ceux qui leur ont succédé dans la propagation de leurs idées, aionl l'ait |irofcssion de no pas admettre l'existence de Dieu ; qu'ils aient concentré tous leurs
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eiîorts sur la dilTusion de cette thèse, funeste à l'homme et à la vie sociale que, sorti du néant, il doit rentrer dans le néant.
Il me paraît ([u'il y a là une erreur dont la rectification s'impose. Elle est nécessaire, parce qu'après tout, quelque mal qu'aient accompli ceux que Palissot appelait avec raison de faux philosophes, ils ont droit à la justice et qu'il est juste de dire que, ni les uns, ni les autres n'ont été des athées, j'entends de vrais athées, des hommes affirmant nettement qu'il n'y a pas de Dieu, et (jui le pensent. C'est ladétiiiilion que Diderot lui-même donne du véritable athéisme dans la vinf>t-deuxième de ses Pensées philosophiques.
On ne peut nier c|ue \'oltaire, Diderot, Rousseau, d'Alembert n'aient été doués d'une haute intelligence. (]e\a seul est déjà un point important car, on peut affirmer qu'un homme intelligent ne peut [)as être un véritable athée. En dehors de ce que j'appellerai l'argument d'école dont on se sert usuellement pour démontrer l'existence de Dieu, argument admirablement résumé dans celte formule si connue : Cœli enarranl gloriam Dei ; en dehors de l'étude de l'ordonnance des mondes qui, à toute heure frappe nos yeux, et est de nature à convaincre une intelligence même médiocre, les hommes supérieurs, les penseurs, ceux (|ui cherclientr des preuves ailleurs que dans des faits matériels dont la coordination n'a, d'ailleurs, absolument rien d liumain, se réfugient en eux-mêmes, scrutent leur conscience, dissèquent leur âme, examinent à fond leurs idées et, s'ils sont de bonne foi, arrivent à cette conviction que Dieu existe et qu'ils en trouvent la preuve dans l'étude de l'homme lui-môme.
(y'esl précisément, parce que les philosophes se sont livrés à celte élude, (ju'ils ont constaté, nous
en aurons bientôt la preuve, l'existence d'un Dieu. Je ne connais d'ailleurs, au dix-huitième siècle que Mme de Lalive de Jully qui, s'adressant à sa belle sœur, Mme d'Épinay, ait osé tenir les étranges propos que celle-ci rapporte avec étonnemeni dans ses Mémoires : « Pour moi, je vous déclare que je ne crois rien, pas même en Dieu. — Si votre mari vous entendait ? — Qu'est-ce que cela fait donc ? — C'est à son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu ; mais à son mari, cela est bien égal. »
Mais, Mme de Jully était une femme au caractère singulier, aux idées en tout fort exagérées, et qui avait pris à la lettre les théories soutenues après boire à la table de Mlle Quinault, la reine de la société du Bout-du-banc. Si elle était vraiment athée, et j'en doute fort, elle étaitpresque isolée. L'athéisme à celte époque n'avait point pénétré dans le fond des âmes et, si l'on était esprit fort, si l'on frondait les pratiques de la religion, si l'on égratignait avec malice lecuré de son village comme cela arrivait si souvent à Mme d'Aine, on le recevait néanmoins chez soi, il avait sa place à la table de famille, au besoin, on mettait à sa disposition au château, un charmant oratoire et, dévotement, on allait y entendre la messe le dimanche. Jamais on ne se permettait de nier l'existence de Dieu. Plaisanter la religion était de bon ton, mais au fond, on n'en était pas moins bon catholi(|Uf.
Les pliilosopbes ont préconisé et ont lait adopter par leurs disciples, une idée qui, développée par eux, a fait un rude chemin parmi la société de leur temps. C'est la négation de la divinité du Christ ; comme conséquence, l'inutilité et même la fausseté du culte qui lui est rendu. C'est là la raison qui les a fait ta.\er d'athéisme car, pour nous, calholi(|ues, qui croyons que Jésus est Dieu et qu'il est le seul Dieu, nous avons
une tendance toute naturelle à appeler athées ceux qui, ne croyant pas à la divinité du Christ, qui est le seul Dieu, ne croient pas en Dieu. Mais, il y a là un incontestable abus de mot car, on peut fort bien ne par croire en la divinité du Christ et n'être pas pour cela un athée.
Cependant, il faut reconnaître que le mot athée qui, étymologiquemcnt, signifie : sans Dieu, a souvent été pris dans le sens de : contre Dieu. Or, dans une société chrétienne comme la nôtre, qui adore le Christ, ceux qui nient sa divinité, attaquent notre Dieu. Même s'ils ne niaient pas d'une manière absolue l'existence d'un Dieu, ils pourraient être appelés des athées, parce que, combattant le Christ, ils combattent le Dieu que nous adorons et que nous considérons comme le seul qui ait droit à notre culte.
Quoi qu'il en soit, il est incontestable que les théories des philosophes ont été funestes à l'esprit de religion en France ; elles ont affaibli presque jusqu'à la faire disparaître la vieille et naïve foi des ancêtres, plus bienfaisante à coup sûr que les beaux et savants raisonnements dont s'accommodent si facilement les intelligences façonnées sur le moule incrédule et hâbleur fabriqué de nos jours; mais s'ils ne croyaient pas en Jésus- Dieu, ils n'en étaient point arrivé.s à admettre que le monde fOtle résultat d'un hasard quelconque, de la rencontre inopinée et imprévue de molécules s'agglomérant pour former sans régie aucune, sans qu'aucune puissance supérieure y ait présidé des mondes qui sont en état d'ignition constante ou au contraire sont ensevelis sous des banquises éternelles. Ils reconnaissaient parfaitement la nécessité d'un iMre supérieur, créateur et organisateur des merveilles dont, leur intelligence ne pouvait nier l'existence. Ils étai<;nl donc des th('!islcs et ce serait une erreur pro-
fonde que de les considérer comme des athées car un athée est précisément l'opposé du théiste en ce sens que le premier nie l'existence d'un Dieu, alors que le second s'incline devant la leçon des choses et admet un être supérieur à l'homme devant lequel il est contraint d'avouer sa faiblesse.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que Bonaparte, sacrifiant à l'erreur commune, a pris les philosophes pour des athées. Thibaudeau, dans ses Mémoires sur le Consulat, raconte à propos du rétablissement du culte, que le premier consul lui avait dit: « Dimanche dernier, au milieu du silence de la nature, je me promenais dans ces jardins — (de la Malmaison) — le son de la cloche de Ruel vint tout à coup frapper mon oreille et renouvela toutes les impressions de ma jeunesse. Je fus ému, tant est forte la puissance des premières habitudes et je me dis : S'il en est ainsi pour moi, quel effet de pareils souvenirs ne doivent-ils pas produire sur les hommes simples et crédules? — Que vos philosophes répondent à cela ; — et, levant les mains vers le ciel: quel est celui qui a fait tout cela? » — Bonaparte, en posant cette interrogation, paraissait croire que les philosophes niaient l'exislence d'un être suprême ; il se trompait, car un homme intelligent ne peut pas être athée; parce que le hasard n'est pas une solution satisfaisante pour l'esprit. Il eût mieux valu assurément qu'ils eussent professé le catholicisme qui peul nous dire du Dieu qu'il vénère : « Vous qui pleui'ez, allez à lui car il console ; — Vous qui souffrez, allez à lui, car il guérit », ce qui à proprement parler est tout ce qu'il est possible à l'homme de demander h un Dieu bienfaisant pour faciliter son passage à travers une vie tout entière remplie d'épreuves morales el physiques ; mais s'ils n'ont pas élé des adeptes de la doctrine du (Ihi'ist, ils n'ont |tas, du moins, été des
athées. Chaleaubriand, dans ses Mémoires d'oidrctombe, s'exprime ainsi en ce qui les concerne : « Il n"y a de véritahlement malheureux en ((uittantla terre, que l'incrédule. Pour l'homme sans foi, l'existence a cela d'affreux qu'elle fait sentir le néant ; si l'on n'était point né, on n'éprouverait pas l'iiorreur de ne plus être. La vie de l'athée est un effrayant éclair (pii ne sert qu'à découvrir un abîme. » Dans ce style si imagé, l'auteur du Génie du christianisme exprime une idée profondément juste : y a-t-il quelque chose de plus désespérant, de plus attristant, de plus décourageant que cette pensée de l'incrédule qui meurt: Je retourne dans le néant! Quoi ? Tout est donc Uni avec celte vie? Nous avons donc été jetés sur notre monde par un caprice absurbe qui a fait de nous des êtres irresponsables? Cependant, nous avons entretenu avec un grand soin notre existence ; nous avons cultivé notre esprit; nous avons conduit notre âme et nos pensées vers ce qui nous a paru être le bien, et tout cela pour rien, sans but, sans aucun résultat, pour (|ue notre tlmc dont nous sommes 11ers pourtant aille sombrer dans un néant iniini avec les poussières, seuls et uniques résidus de la consomption de notre corps? Vraiment, cela n'est pas réconfortant car, alors, pourquoi vivre? Je déclare que j'aime mieux une doctrine qui me donne l'espoir d'une existence meilleure que celle si triste que presque Ions nous traînons ici-bas. Sombrer dans le vide, disparaîlr(î à (f)ul jamais, supporter sans compensation aucune loutcs les misères de l'existence terrestre, c'est trop cruel pour que se soit vrai, et comme tous les malheui's qui nous accablent sont la conséquence de l'cxlrême civilisation qu<î les générations successives nous ont a[i[)orlé(;, nous en ai'rivons à dire comme Housseau dans son premier discours de Dijon : l'our-
LA r.EGENDE DES PHILOSOPHES
quoi nous avoir ainsi civilisés? L'homme était plus heureux à l'état sauvage qu'à l'état de socinl)ilité au milieu duquel il vit aujourd'hui. Or, qui donc prétendera que ce n'est pas là un paradoxe ?
Puisque son nom se présente à notre esprit, prenons Housseau, le plus intéressant à étudier au point de vue religieux, parce qu'avec une incontestable bonne foi, surtout à partir de son séjour en France, il a été très versatile dans ses idées.
11 naquit à Genève de parents français d'origine — il ne faut jamais l'oublier — émigrés en Suisse à la suite des guerres de religion. Il appartenait par con- .séquent à cette société prolestante qui, dans la petite république genevoise, suivait les règles étroites, sévères, rigoureuses, instituées par Calvin. Par ses ancêtres, il était resté chez lui un lointain levain français et catholique tout prêt à fermenter lorsqu'une occasion favorable viendrait à se présenter. Tout enfant,alors qu'il vagabondait par les rues de la ville, il l'ut attiré par les agents de Mgr de Berneix, évèquc d'Annecy, qui cherchait à opérer des conversions, et comme une prime en argent était versée à tout prolestant qui embrassait le catholicisme, Rousseau n'hésita pas; il abjura sa foi calviniste et fut envoyé dans un village voisin dont le curé fut chargé de l'instruire dans sa nouvelle religion. Mais, comme le curé le nourrissait mal, l'entretenait plus mal encore et ne lui apprenait rien, il se sauva. Repris, il l'ut remis aux mains de Mme de \\'arens, depuis longtenq)s dévouée aux vues de Tévèque d'Annecy, son aide fidèle dans sa campagne de conversion. 11 quitta Mme de W^arens, puis revint sonner à sa porte, cl lit chez elle, aux ('harmetles, un séjour assez long, pendant leipiel elle (h'vini << sa maman ».
A celle (''poqui'. il ('lail e:illi()li(|Mi\ liés fervenl ca-
tliolique. M. Louis Diicros, dans l'étude qu'il a publiée sur Jean-Jacques dans les Annnales de la Faciillé des lettres d Aix, indique que M. Mugnier a retrouvé un testament éci'it par Rousseau en 1787 qui est une pièce extrêmement intéressante pour l'étude de ses idées religieuses.
Il était alors aux Cliarmelles, et s'était fort passionné pour la physique: il faisait même des expériences et, en fabriquant une encre de sympathie, la bouteille ([u'il tenait à la main éclata, lui projetant ses débris au visage. Il se crut perdu, s'affola et écrivit un testament dans lequel il se recommandait à la vierge, à ses saints patrons Jean et Jacques et donnait de l'argent aux couvents pour faire célébrer des messes pour le repos de son àme. Il estdifficile de faire montre d'une foi plus vive; cependant, ce n'est \h qu'une manifeslalion religieuse absolument privée; il s'affirmait à soi-même sa croyance en l'intercession de la vierge et des saints, en l'efficacité des prières pour obtenir le repos des âmes, mais ne le professait j)as publiquement. Suivons-le à Montpellier. Il y passa en se rendant à Paris pour se faire soigner par un spécialiste d'un polype au cœur dont il se croyait atteint. Il s'arrêta chez Mme de Larnage, y resta (|uel([ues jours — jours de bonheur — avoue-t-il dans ses (Confessions. Il faillit tout gâter, car il fut pris poiu' un dévot sur sa contenance modeste et recueillie, un (hnianche, à la messe de Saint-Marcelin. Voilà un acte public, et il est sûr qu'à cette époque, le vieux sang catholique s'était réchaullé et avait transformé le protestant genevois en un papiste qui avait le courage de son opinion.
Combien il iMait loin de l'aliiéisme à ce momentlà !
.Mais lorscjuil fut installé à Paris, lors(pril fut
entré dans l'intimité de Grimmetde Diderot, lorsqu'il fut admis dans les salons de Mme d'Aine et de Mme d'Epinay, une modification profonde s'accomplit dans ses convictions religieuses. Il fut séduit par le scepticisme philosophique de Diderot qui s'épandail en toutes circonstances et en tous lieux avec un naturel apparent qui le faisait ressembler aux eaux d'une rivière s'écoulant suivant une pente impossible à remonter. Tout l'art de la discussion chez Diderot, tout l'artifice de ses raisonnements, qui l'avait fait comparer à un syllogisme vivant, aboutissaient à une grossière injure contre la religion, à une plaisanterie, généralement un peu lourde, sur telle ou telle pratique religieuse, à un propos presque toujours déplacé contre le clergé ; et avec sa voix de tète, sa haute stature, son ton et son geste autoritaires, il imposait sa manière de penser et forçait le rire de ceux qui, souvent, ne jugeaient pas comme lui. fiousseau s'était laissé prendre à ces beaux développements, qui avec l'apparence d'incontestables vérités l'encerclaienl, le circonvenaient et l'amenaient peu à peu à la non-croyance dont, cha(|uejour, il enlendail faire l'apologie.
Grimm, dans sa conversalion hal)ile, nuancée, plus légère qu'on ne l'eût attendu d'un Allemand un peu épais, venait appuyer les bruyantes théories de Diderot ; Mme d'Aine, à qui les crudités du langage ne faisaient nullement peur, cpii s'était fait un front que l'impudeur ne faisait plus rougir, s'abritait derrière son âge pour se permettre l'usage de mois qui, dans le latin seulement, peuveni braver l'honnêteté; Mme d'I-lpinay et la société de la C-hevrelle au milieu de laquelle circulaient des épigrammes plus (Inès, plus délicates, mais moi'danies néaiinioius contre hiul ce (lui toucliail à la religion, l'orniaiciil un ensciiilile ilc
circonstances, un faisceau de forces diverses mais solidement liées qui agissaient sur l'esprit de Jean- Jacques, faisaient peu à peu disparaître la foi qui l'animait auparavant et le laissaient en présence de sa conscience que ce changement d'orientation ne troublait nullement, assurée qu'elle était de toujours trouver la bonne voie, pourvu qu'elle pût jouir de la liberté.
Une faudrait cependant pas croire que, dès ce moment, Rousseau renia toute idée religieuse, versa dans l'athéisme et ne reconnut plus ni pour l'univers ni pour l'homme une volonté supérieure à laquelle ils sont et doivent être soumis. Dans son premier discours de Dijon, il prend vigoureusement à partie ces prétendus philosopiics « qui se figurent que l'originalité consiste à railler les forces établies et à saper les vieilles croyances ».
« Ces vains et futiles déclamateurs, dit-il, vont de tous côtés, armés de leurs funestes paradoxes, sapant les fondements de la foi et anéantissant la vertu. Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de religion. — Non, qu'au fond, ils haïssent la vertu, c'est de l'opinion publique qu'ils sont ennemis et, pour les ramener au pied des autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées... — Quelles sont les leçons de ces amis de la sagesse? A les entendre, ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans criant chacun de son côté sur une place publique : " V'cnc'z à moi ; c'est moi seul qui ne trompe pas. »
Malgré l'intimité de Diderot et de Grimm, malgré les erreurs qu'avaient fait naître dans cette conscience facilement accessible aux influences qui pouvaient la diriger vers telle ou telle voie les prédications de ses amis, Rousseau n'en était donc pas moins resté spirilualisle, théiste, crovanl en un Dieu secoural)le à
l'homme, en une volonté supérieure, en une Providence prévoyante et bonne qui lui laissaient son libre arbitre. Et, quelle leçon donnée par ce philosophe que ses modernes disciples considèrent comme un précurseur à tous ceux qui sapent les fondements de la foi et anéantissent la vertu ! à tous ceux qui sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de i-eligion et qui, sur la place publique, tels des charlatans, font le bonimentet vantent leurs marchandises I Que sont devenues aujourd'hui les vieilles croyances qui, au dix-huitième siècle, vivaient encore au cœur de nos pères et que les philosophes, malgré leur scepticisme profond, respectaient et défendaient comme la forteresse qui, derrière ses épaisses murailles, abrite l'âme et la vie même de la nation ?
Pendant cette période de son existence au cours de laquelle il a été soumis à l'influence antireligieuse de Diderot et de ses amis, Rousseau est donc resté un théiste convaincu. Mme d'Épinay nous en a, d'ailleurs, conservé une preuve éclatante, un témoignage indiscutable. C'était avant qu'il n'allât se fixer à l'Ermitage, alors que les soupers de la société du Bout-du-Banc étaient le rendez-vous: de tout ce (|ue Paris comptait de plus farouche, de plus irréductible en matière de religion, de moins accessible à ce que l'on appelait volontiers la superstition, de plus irrité contre le clergé et ses membres, que Rousseau fit cette sortie si souvent rappelée. 11 faut relire dans les Mémoires de la dame de la Chevrette le récit de celte scène tout à fait typique et remar(|ucr la forme de l'interrogation de Mlle Oiiiiiaull.
Saint-Lambert se posait en fanfaron d impiété. « Kh bien ! marquis, demanda la comédienne, seriez-vous athée, par hasard? » Forme derrière laquelle on distingue nettement comme une surprise anticipée, si
Saint-Lambert avoue qu'en effetil professe l'athéisme; interrogation qui marque en quelle mésestime étaient tenus à cette époque ceux qui niaient l'existence d'un Dieu, et combien, d'ailleurs, ils étaient rares. La sortie violente de liousseau proclamant que Dieu est partout; qu'il est indigne d'insulter un Dieu qui sait et qui voit tout, sa menace de se retirer si cette conversation ne prend fin, est certainement la déclaration la plus énergique, la plus décidée de sa croyance en la divinité à un moment oîi VEnclijclopèdie n'était encore, il est vrai, qu'à l'état naissant mais où, déjà, ses amis avaient jeté les germes des idées sur lesquelles ils comptaient pour saper les bases du christianisme.
Pendant les deux anni'^es (juil a séjourné à l'Ermitage, Jean-Jacques a été tellement absorbé par Mme d'Epinay d'abord, puis par Mme d'Houdetot, par sa querelle avec Diderot et par les incidents qui devaient amener son départ, qu'il est à peu près im- {lossihle de saisir dans les rares écrits qu'il a laissés à cette époque, une manifestation religieuse ou philoso|jhi([ue qui vaille que nous nous y arrêtions. Il écrivait presque clia(jue jour à Mme d'Epinay ; plus lard, il adressait de fréc[uents billets à Mme d'Houdetot ; dans de nombreuses lettres, il s'épanchait en confidences généralement acerbes avec Diderot ou Grimm et manifestait ouvertement les désillusions ([uc lui avait apportées l'amitié qu'il avait jusque-là considérée comme la seule joie de sa vie ; il rédigeait (pielques articles pour V Encyclopédie; il commençait enfin la Nouvelle Héloïse et, avec ses alfaires de cœur, avec sa grande passion pour Mme d'Houdetot, il avait peu de liberté d'esprit et surtout trop peu de temps pour se livrer à des dissertations philosophiques ou pour étudier, en scrutant le fond de sa conscience,
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la question de savoir s'il croyait ou ne croyait pas en l'existence de Dieu.
Mais après son départ de l'Ermitage et son installation à Montmorency — nous sommes en 1767 — après sa rupture avec Diderot et Grimm, soustrait à leur inlluence, livré à ses propres aspirations, Rousseau se reprit. Ses relations avec les encyclopédistes n'avaient pas apporté à ses convictions une atteinte trop profonde, puisqu'il publiait dans son premier discours de Dijon, cette virulente attaque contre les faux philosophes dont nous venons de lire quelques passages et lorsqu'il reçut le premier volume de V Encyclopédie ,\ors(\u"\l\iii\' ari\c\e '< Genève » de d'Alembert, il reprit sa plume. Il était libre maintenant; il avait rompu avec ceux dont l'amitié lui était si douloureuse; il pouvait, sans scrupules, exprimer clairement sa pensée et dire leur fait à ces hommes dont il commençait à redouter les docti'ines pleines de dangers; il écrivit sa Lettre à cl Alembert sur les spectacles qui lui attira et les sarcasmes de Voltaire et le mépris de d'Alemberl et l'excommunication de Diderot qui, brutalement, rejeta son ancien ami du scinde la Philosophie et ce fut, cette fois, une rupture complète, définitive, qui, en effet, dura autant que leur vie.
Mais à |)ariir de celle époque, Rousseau, qui a recouvré toute sa liberté, s'épanche volontiers dans sa correspondance; il en arrive maintenant à dire, sans contrainte, ce (|u'il pense des philosophes et de leurs conceptions antireligieuses. Ainsi, le i!î octobre i7r)S, il écrit, de Montmorency, à la marquise de Gréqui : « Je comprends, par lecouunencement de voire lettre, que vous voilà tout à fait dans la dévotion. Je ne sais pas si je dois vous en féliciter ou vous en plaindre. La dévotion est un état très doux; mais il faut des
dispositions pour le goûter. Je ne vous crois pas l'àme assez tendre pour être dévote avec extase et vous devez vous ennuyer pendant l'oraison. Pour moi, j'aimerais mieux encore être dévot que philosophe : mais je m'en tiens à croire en Dieu et à trouver dans l'espoir d'une autre vie ma seule consolation dans celle-ci '.
Il est vraiment original devoir Rousseau donnant des conseils sur l'état d'oraison, mais combien nous sommes loin de l'athéisme puisqu'il déclare de nouveau qu'il croit en Dieu, puisqu'il va jusqu'à cette doctrine purement spiritualiste de la croyance en une vie future, puisqu'il n'hésite pas à dire les désillusions que lui ont causées les théories de ses anciens amis ! Nous retrouvons dans cette lettre le genevois protestant mais issu de Français catholiques, qui, chez Mme de Warens, écrivait un testament inspiré par les sentiments les plus religieux et nous ne serons plus surpris lorsque nous trouverons dans Y Emile et dans le Contrat social des affirmations sincèrement spiritualistes et la Profession de foi du vicaire sauo/yarf/ auxquelles nous auront préparés les manifestations antérieures. Car, toute sa vie, la question religieuse l'a préoccupé. Ecrit-il /« Nouvelle Iléloïse'l W explique dans ses Confessions, qu'en créant cette œuvre d'imagination, il a poursuivi un double but : montrer que, chez la femme, la chute n'est jamais irréparable et — préoccupation qui nous ap|)arait à i'épo([ue où nous sommes, al)solumcnt irréalisable — rapprocher les croyants et les athées dans une estime réciproque: apprendre à ceux-ci qu'on peut (■Ire croyant sans être hypocrite, et aux croyants (|ii'on peut être incrédule sans être un coquin. (Jules