Cal. delà veille ii\na. H. Filllun, w 1U.S
Lemaître.) Julie, dévote, devait être une leçon pour les philosophes, Wolmar, athée, devait en être une pour les intolérants.
Est-ce bien exact — et Jean-Jacques a-t-il vraiment caressé un tel rêve? — a-t-il tenté, dans ce roman dont le principal personnage paraît être Rousseau luimême, de faire naître cet esprit de conciliation, ces habitudes de mutuel respect, de tolérance journalière quil jugeait indispensables pour rapprocher des hommes qu'une grave question de conscience séparait si complètement? Si oui, il faut lui en savoir gré et regretter que sa tentative n'ait abouti à aucun résultat sérieux. Il aura eu, dans tous les cas, une bonne pensée qui prouve à quel point son esprit était tourmenté, obsédé par cette idée : qu'il était juste de protéger les croyants, attaqués bruyamment et souvent bafoués par ses anciens amis.
C'est, qu'en effet, au dix-huitième siècle, sous l'iiilluence des théories philosophiques, la société française s'était divisée en deux camps bien distincts et absolument ennemis : d'un côté les dévots — c'est ainsi qu'on appelait tous ceux qui croyaient, qui, môme sans prati([uer la religion, estimaient qu'il était équitable de laisser clmcun libre de croire à sa guise — de l'autre, les athées, qui, j'insiste sur ce ])oinl. n'étaient pas de véritables alliées, mais qui niaient la divinité du Clirist et s'emportaient avec véhémence contre ce qu'ils appelaient : les mensonges rlu clergé; deux camps entre lesquels la lutte était ardente, i\pre ; qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours en modilianl, toutefois, les idées essentielles des intolérants en ce sens que ceux que l'on appelait des atiiéos cl (]ui ne l'étaient pas, le sont devenus aujourd'hui.
L'/ùnile, cet étrange traité d'éducation dans iccpicl, après avoir constaté que « tout est bien sortant des
mains de l'auteur des choses et que tout dégénère entre les mains de l'homme», Rousseau s'efforce en vain de laisser la nature agir sur l'enfant et d'en protéger seulement le développement contre les iniluences funestes, — l'Emile est peut-être, de tous ses ouvrages, celui dans lequel il a le plus laissé libre cours aux idées spirilualistes que, somme toute, il a toujours professées.
Remarquons, d'ailleurs, qu'il ne s'est fait aucune illusion sur la portée de ses théories éducatrices : bien qu'il déclare qu'il a l'intention de « faire un homme », expression qu'on rencontre fréquemment sous sa plume, il se rend bien compte que cet homme c'est l'homme idéal, et qu'il ne rencontrera jamais le sujet qu'il sera possible d'isoler suffisamment et de la société et de la famille pour le livrer tout entier et tout neuf à un précepteur qui lui inculquera les principes de l'éducation qu'il a rêvée. Il s'en rend si bien compte qu'il le déclare lui-même, qu'il l'écrit dans une lettre adressée le i4 mars 1770 à M. Maydieu, précepteur des fils du duc de Villequier, qui, séduit par la grande réputation de VEmile et de son auteur, le consultait sur l'éducation (ju'il était chargé (le faire. Dans une première lettre, datée du 9 lévrier 1770, il traçait à son correspondant les règles que iloit suivre tout précepteur pour ramener à des idées |ilus saines une jeune àme déjà farcie de préjugés, et il appréciait le rôle de celui à qui est confiée l'éducation d'un enfant dans des termes et avec des pensées qu'il est bon de rappeler parce qu'ils pourraient, surtout aujourd'hui, diriger la conduite des instituteurs que ri^tat moderne impose aux familles : Monsieur, disait-il, le poste que vous i-(Muplissez est. à mes yeux, le plus noble cl le plus grand qui soil sur la terre ; que le vil peuple en j)ense ce qu'il voudra, je
VOUS vois à la place de Dieu. Vous faites un homme ! Si vous vous voyez du même œil que moi, que cette idée doit vous élever an-dedans de vous-même, qu'elle peut vous rendre grand en effet ! Et, c'est ce qu'il faut; car si vous ne l'étiez qu'en apparence, et que vous ne puissiez que jouer la comédie, le petit bonhomme vous pénétrerait infailliblement et tout serait perdu. Mais si cette image sublime du grand et du beau le frappe une fois en vous, si votre désintéressement lui apprend que la richesse ne peut pas tout, s'il voit en vous combien il est plus grand de commander à soi-même qu'à des valets, si vous le forcez en un mot à vous respecter, dès cet instant, vous l'aurez subjugué '. »
Mais, quelques jours plus tard, le i4mars,M. Maydieu lui ayant posé des questions précises qui appelaient une réponse nette, Rousseau se laissait entraîner malgré lui, par la force même des choses, en parfaite conscience, à détruire en quelques phrases tout son système d'éducation; il apercevait alors ce qu'il avait d'artificiel car il sentait bien que la nature ne peut pas être l'unique maître ; qu'il est impossible de soustraire complètement l'enfant à l'inlluence du milieu dans lequel il est appelé à vivre ; il voyait que l'humanité ne peut pas recommencer son existence, que des différences profondes séparent nécessairement les hommes et que, somme toute, son Emile n'est qu'un rêve de son imagination, un èti-e ii'réel, idéal, pour l'éducation duquel il a dicté des règles que la réalité des faits l'obligeait à renier. — » Voire élève, écrit-il, est fait pour avoir un jour place aux petits soupers des rois et des princes. Il doit aimer tout ce qu'ils ainnM'ont ; il doit pn^'érer tout ce qu'ils préf(''-