‹ La légende des "philosophes"Chapitre 61 sur 70 · Cal. de la veille il uni. H. FilUm. M"4I · texte numérisé non relu

Cal. de la veille il uni. H. FilUm. M"4I

Feront ; il doit, en toutes choses, avoir les goûts qu'ils auront, et il n'est pas d'un bon courtisan d'en avoir d'exclusifs. Vous devez comprendre par là et par beaucoup d'autres choses, que ce n'est pas un Emile que vous avez à élever: Ainsi, gardez-vous bien d'être un J.-J., car, comme vous voyez, cela ne réussit pas pour le bonheur de cette vie. » — Eh bien! et l'égalité, qu'est-elle donc devenue? — Comment! tous les hommes ne sont pas égaux ; il y a des enfants qui, comme les iils du duc de Viliequier, ne doivent pas suivre les règles de la nature? Il est indispensable de leur donner une éducation qui les prépare à être de bons courtisans, car, il y a des rois, des princes, des grands seigneurs et il n'est pas permis à ceux qui les a])prochent, qui prennent place à leur table, d'aimer, de préférer autre chose que ce que les rois et les princes aiment ou préfèrent ! — Oue nous voilà loin de la nature qui seule, pourtant, doit donnera l'enfant la notion de ses droits de citoyen, de ses devoirs envers la collectivité! — Ce n'est pas un Emile, que vous avez à élever, écrit Rousseau à M. Maydieu. — Certes non, et c'est là l'aveu formel de ce qu'a de factice ce système qui fait abstraction de l'individu, du milieu social dans lequel il doit vivre ; qui voudrait faire ])asser toutes ces âmes d'enfants, avec leurs passions, leurs vertus, leurs défauts ou leurs vices; toutes ces intelligences avec les qualités brillantes qui les éclairent ou les nuées épaisses qui les obnubilent, tous ces corps avec les formes esthétiques qui les parent ou les tares physiques qui les déforment sous un niveau égalitaire (|ui n'égalisera jamais rimi de tout cela, parce que tout cela doit être ainsi que cela est, et que tous les beaux raisonnements de l'homme ne |)révaudront jamais contre ce qui a été l'ait par inie puissance supérieui'e à la sienne.

Mais, il faut bien qu'Emile en arrive à connaître cette puissance supérieure, car, d'après Rousseau luimême, la nature seule ne pourrait pas lui apprendre s'il y a un Dieu, et ce qu'est ce Dieu ; si nous avons une âme, et ce qu'est cette âme. Il est donc indispensable qu'en cela, l'éducateur se substitue à la nature, et c'est alors que le précepteur apporte à Em\\e \i\ Profession de foi du vicaire savoijard.

S'il est dans toute l'œuvre de Rousseau quelques pages remplies du plus pur spiritualisme, débordantes de l'esprit religieux, épurées par la doctrine la plus saine, ce sont bien celles-là. Tout y est étudié avec une scrupuleuse exactitude, avec une conscience qui veut s'approcher le plus possible de la vérité; et la volonté intelligente et supérieure qui impose à In matière les règles suivant lesquelles elle se meut ; et la liberté de l'homme, dont les actions sont dirigées par son âme, substance immatérielle, qui survit au corps ; et l'existence du bien et du mal ; et les devoirs de l'homme envers les autres et envers lui-même ; et Dieu, et la création, et la conscience, ce guide assuré, ce juge qu'il appelle infaillible ; tout ce qui peut occuper l'esprit humain, tout ce qui doit préoccuper les pensées, solliciter les réflexions de ceux qui envisagent avec un certain effroi un avenir inlini et tout h fait inconnu ; tout y est examiné, étudié, résolu avec une éloquence incontestable, avec un désir de I)onne foi (|ui s'imposent. Mais, ce n'est pas le christianisme; c'est la religion naturelle. Nous ne sommes plus aux Charmcttes, chez Mme de Warcns; nous ne sommes plus îi Montpellier, chez Mme de Larnage; Rousseau a perdu la foi en la vierge et aux saints : il n'est plus de ceux fpii, par leur attitude recueillie, provoquent l'épithèle ilc di-vols ; .l(';)ii-.lac(|ii("s a reçu reni|ii'<'itile lies |iliihis(>pli('s ; l'cspril de- N'ollaire.

les raisonnements de Diderot, les conversations de Griinmetde d'Alembert, les sarcasmes de d'Holbach, les railleries de Mme d'Épinay ont changé cet homme. De catholiqufe croyant qu'il était, il est devenu un esprit qui se prétend libéré des entraves de la superstition; il ne croit plus en la divinité du Christ; comme ses anciens amis il prend la religion catholique pour un tissu de mensonges et lorsqu'il faut enfin parler à Emile de Dieu, et du culte qui lui est dû, il ne lui enseigne pas l'athéisme, cela répugne à ses convictions intimes, à sa conscience, à ses croyances éteintes ; mais il crée un Dieu inconnu, innommé, auquel il reconnaît certains attributs, certaines qualités qui en font un être très supérieur à l'homme et auquel, à raison même de cette supériorité, il convient qu'il est juste de rendre hommage, à la condition que ce ne soit pas par un culte public.

La Profession de foi du vicaire savoyard a. comme bien on pense, soulevé, au temps qu'elle parut, de violentes polémiques. Tout le parti philosophique — à l'exception de Diderot que sa haine contre Rousseau emportait au delà de ce qui était juste et vrai — applaudit à ce très éloquent exposé de la doctrine qui était la sienne, et Voltaire lui-même ne put s'empêcher de l'admirer malgré les motifs qu'il prétendait avoir de se plaindre de son auteur. Il écrivait h Damilaville, le :>i juillet lyG/j : « La folie de Rousseau m'afllige. Est-il vrai que c'est à Duclos qu'il écrivait cette indigne lettre dans laquelle il disait (jue j'étais le plus adroit et le plus violent de ses persécuteurs? Y eul-il jamais une démence plus absurde! Moi! perséculcr l'auteur du Vicaire savoyarde »

Pour Voltaire, c'était donc bien là l'œuvre maîtresse

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