l'.orresjxindunce i/cncrale de Vollaire à sa dalc
de Rousseau, celle qui pouvait, qui devait faire taire les sentiments d'animosité que le patriarche de Ferney nourrissait contre lui ; mais, dans l'autre parti, chez les dévots, pour employer l'exjjression alors courante, la profession de foi avait produit un fâcheux effet, et si l'on en croit une lettre écrite par Rousseau, de Motiers-Travers, le 29 septembre 1768, dont le destinataire est resté inconnu, il semble bien qu'on ait cherché à obtenir de lui certains éclaircissements et même à lui arracher l'aveu d'une faute car, parlant du Vicaire savoyard, il s'exprime ainsi : « Chacun peut l'attaquer, le corriger, le censurer, le critiquer tout à son aise, sans que je m'en fâche. Ouant à moi, j'ai dit là-dessus tout ce que j'avais à dire ; je n'ai point d'éclaircissements à donner, point d'aveux à faire et je ne veux amasser de charbons sur la tête de personne '. »
A dire vrai, le Deus ignotus et la religion naturelle que le Vicaire savoyard enseigne à Emile, participent de celte erreur commune à la plupart des philosophes : Ils se placent en face d'un cas particulier ; ils l'étudient scrupuleusement, établissent les principes, les règles d'après lesquels ce cas particulier se régit dans leur conception et, se retournant, ils cherchent à appliquer à la généralité ces principes et ces règles. D'habitude, ils font fausse route. Kmile est un élève idéal, autpicl un préce|jtour idéal donne une éducation qui n'a absolumonl rien de pralique, par conséquent, idéale elle-même cl Emile ou de V Eduealion n'est autre chose qu'une dissertation philosophique sur la meilleure manière d'élever théoriquement un enfant. Cherchez à appliquer celte belle théorie à la masse des enfants, vous arriv(M-iv. à l'ab-
1. \ijKi. (lilAHAVAV, ISul. d'aul. ;iviil l'.iii."j. ii" ."iliKio.
surde. On ne peut pas donner à chaque enfant un précepteur spécial; on ne peut pas l'isoler absolument de sa famille, du milieu social dans lequel il est né; on ne peut pas faire abstraction des différences dinlelligence, de goût, de force physique, de tempéramentqui personnifient chaque individu et rendent inapplicable à la masse le système d'éducation qui semble convenir à Emile. Rousseau Ta, d'ailleurs, parfaitement compris lorsque M. Maydieu le mettant en face d'un cas particulier, il lui répond : « Ce n'est pas un Emile que vous avez à élever. )> Il y a donc des diiïérences à observer, des règles qui ne peuvent pas être générales, bref un système fautif et qui ne peut aboutir à rien de pratique.
Il en est de même de la religion naturelle qui ne se manifeste pas par un culte public, qui n'obéit à aucune règle, qui ne prend sa source que dans la conscience de chacun et dont les manifestations varient suivant que la conscience de l'un se fait du devoir une idée plus stricte, plus sévère que la conscience d'un autre. On peut, à la rigueur, supposer un homme confié à la seule nature, ayant l'âme assez haute |)Our reconnaître l'existence d'un Dieu, pour convenir que cet être puissant et bon a droit à certains hommages do la part de celui qui s'avoue son inférieur; ayant une perception assez nette, assez développée de l'idée du bien et du mal pour pratiquer le premier et éviter le second ; ayant une connaissance tellement complète de ses devoirs envers les autres hommes, qu'il ne lui arrive jamais de manquer de les remplir; ayan une force de volonté, une énergie, une fermeté de caractère assez puissantes pour vaincre ses passions et vivre vraiment en se conformant à toutes les règles les plus étroites de la morale et de la religion nalul'elle; ce sera, si l'on veut, lùnile sorti des mains do
son précepteur, devenu homme et jeté dans la vie avec cet unique viatique : les leçons de la nature. Mais, rhomme idéal, cela n'existe pas; ce n'est pas vrai. Ce qui est vrai, c'est l'homme vivant non pas isolé, mais au milieu des autres hommes, en société, heurtant à chaque heure du jour un autre être semblable à lui, ayant comme lui des vices, des passions, des appétits, des colères qu'un regard ou qu'un geste font naître, des sens qu'un rien surexcite, des besoins, des envies, des haines qu'il rêve d'assouvir et tout ce cortège de vilaines pensées, de mauvaises actions qui nous prend presque au berceau, qui nous suit avec obstination pendant tout le cours de noire vie, et qui, trop souvent, ne nous laisse même pas au moment de la mort. Ces hommes auront été instruits parla seule nature, n'auront été dirigés par aucune règle, retenus par aucun frein ; qui pourra croire qu'ils vont être en contact continuel sans qu'il en résulte pour la société un trouble profond et l'impossibilité absolue de vivre? Pour se défendre contre les instincts mauvais que l'homme ne sait pas ou ne peut pas réprimer, qui mettent en péril l'existence sociale, les peuples se sont arrogé le droit — et avec raison — d'édicter des lois dont la transgression est punie de peines sévères puisque lalteniat contre la vie humaine est puni de mort. Serait-ce par hasard le Code |)énal qui enseignerait aux hommes quels sont les devoirs auxquels les oblige la vie en société ]H)nr laquelle ils ont été créés? Le Code pénal n'est pas un livre d'enseignement de morale; il est une simple et sèche énumération des actes rcpréhensiblesdont le citoyen peut se rendre coupable et du ciiAtiment qu'il encourt lorsqu'il accomplit l'un de ces actes ofTensants pf)ur la morale ou pour l'intérêt publics. Il n'y a ipi'iiiic manière d'(''lcver l'i^mo d(î l'homme, d'i'purcr sa con-
science, de lui faire connaître et comprendre ce qu'il doit aux autres et à lui-même ; il n'y a qu'une manière de rendre possible la vie commune à laquelle nous sommes destinés, c'est l'éducation; non pas l'éducation par la nature, mais suivant des règles précises, bienfaisantes, depuis longtemps éprouvées, qui font de la morale la base de la vie. Or, qui donc enseigne la morale? la religion; qui donc permet à la religion de se maintenir, de se perpétuer à travers les générations? le culle public, et le système de Rousseau pèche par ce point essentiel que la nature n'estpas une école pour l'àme; elle peut être une école pour les sens et faire notre éducation physiologique; quant à la psychologie, il y faut Dieu, la religion et le culte. Il n'en est pas moins vrai, et c'est à cela queje voulais en venir, que la Profession de foi du vicaire savoijard est loin d'être une manifestation d'athéisme. Elle est au contraire, une preuve certaine que Rousseau, après avoir été un catholique sincère, n'avait pas abandonnnc loute croyance ; qu'un Dieu inconnu — ignohis — comme je l'appelais plus haut, hantait encore son esprit, et que sa foi très spirilualiste en l'immortalité de l'àme a faitol)slacle à ce que la doc! ri ne du néant l'a il envahi tout entier. Les philosophes, d'ailleurs, ne s'y sont point trompés :ils ont bien compris que Rousseau s'était complètement séparé d'eux, qu'il avait renié leurs doctrines, qu'il ne restait plus qu'à le déclarer iiérésiarque et à le rejeter du milieu qui prétendait détenir tout seul la vérité. Diderot, qui ne pouvait voir .lean-Jac(jues qu'avec des y(>ux prévenus, qui, d(^ parti pris, critiquait toutes ses oeuvres et, d'accoril avec Voltaire, h; considérait volontiers comme un l'on, écrivait à Mlle \'oland pour lui apprendi'C tout le bruit que le \'icaire saroijard axait fait à (îenève : « C'est précisémiMil parce ([ue cette pi'ofession de foi
est une espèce de galimatias que les têtes du peuple en sont tournées. La raison qui ne présente aucune étrangeté n'étonne pas assez et la populace veut être étonnée. Je vois Rousseau tourner tout autour d'une capucinière où il se fourrera quelqu'un de ces matins. Rien ne tient dans ses idées; c'est un homme excessif qui est ballotté de l'athéisme au baptême des cloches. Qui sait où il s'arrêtera! » Diderot était injuste; il n'avait même pas à l'égard de son ancien ami la franchise de Yoltairequi n"hésitait pointa reconnaître toute la haute valeur de cette œuvre capitale de Rousseau.
Cette foi spiritualiste, il l'a conservée toute sa vie. Le (Joniral social qui, en ce qui concerne la constitution des sociétés humaines, est une conception aussi étrange queVÉmile en ce qui concerne l'éducation, va nous en fournir une preuve bien faite pour amener de sérieuses réflexions.
C'est encore un rêve que cette république idéale enfantée par l'imagination de Rousseau. Fondée sur deux grandes idées : la Liberté, l'Egalité, la constitution de cet Étal républicain aboutit à celle lamentable faillite que l'homme qui est censé libre ne l'est nullement et que les hommes qui sont censés égaux ne l'auraient jamais été moins que dans l'Etat organisé suivant les règles du Contrat social.
Je me garderai bien de renouveler sur ce point les observations et les critiques qui ont été si complètement et si nettement énoncées par M. Jules Lemaître dans sa huitième conférence sur Jean-Jacques; je me bornerai simplement i\ faire remarquer que, suivant le Contrat social, Vhommc liiire théoritiMcmciit verrait immédiatement s;i raison (lolitique et sociale comprimée, écrasée par « des magistratures imitées des républiques antiques pour maintenir Tordre » (Jules Leniaitre) : dictature, censure, tribunat, et
autres, de sorte qu'en réalité, l'homme libre selon Rousseau est soumis à l'autorité souveraine de fonctionnaires qui deviendront facilement des tyrans. Et quant à sa liberté religieuse, la plus sainte, la plus imporlante, la plus indispensable à cet homme qui, mêlé à d'autres hommes, composera le peuple souverain, voici ce qu'en fait Jean-Jacques: II reconnaît au peuple le droit de fixer les articles d'une profession de foi, « purement civile »,qui seront comme les dogmes d'une religion spéciale et, parmi ces dogmes, il comprend l'existence de Dieu et la vie future. Il n'oblige personne à les croire ; « Mais le peuple peut bannir de riïtal quiconque ne les croit pas. » — « Et si quelqu'un après les avoir reconnus publiquement se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort. »
Or, n'oublions pas que parmi ces dogmes figurent l'existence de Dieu et la vie future. En sorte que Rousseau voue à la mort ceux qui ne croient ni à l'un ni à l'autre, c'est-à-dire, les athées. Voilà comment il comprend la liberté religieuse, dans cet Etat modèle, construit selon les règles du Conlral social. M. Jules Lemaître fait observer avec raison que trente ans plus tard cette formule sera celle adoptée par les Terroristes pour envoyer à la guillotine tous ceux qui ne croiront pas à la sainteté du régiuK! de sang issu de la Convention.
Ouant à l'Egalité, il est inutile de faire remarquer (|iie si Rousseau la proclame, il ne la réalise pas. Du l'ait de la nature, elle n'existe pas, est-il besoin de le redire? Du fait de la loi, nous sommes libres autant ([u'il convient aux divers gouvernements qui nous l'égissent de nous permettre de l'être, et c'estd'ailleurs un trompe-l'ieil peut-être séduisant, mais qui cache iiuc impossihiliti' aussi absolue que les théories socialistes et collectivistes qui font miioilcr au regard du
peuple une égalité dans la possession de la fortune, une égalité sociale, véritables leurres, qui ne se réaliseront jamais. Ce que je tenais à démontrer, c'est que, dans le Conlral social, Rousseau n'a point fait acte d'athéisme.
Il n'était point athée davantage, lorsqu'après la condamnation de VEtnile par le Parlement, il fut obligé de fuir Paris et de choisir la Suisse comme refuge. Il alla ;i Yverdun ; forcé d'en partir, il passa à Motiers-Travers où il pratiqua ouvertement la religion protestante sous les auspices du pasteur Montmollin ; il allait au Temple, il assistait au prêche, il communiait, il était un des modèles de la communauté et, n'était l'étrange costume d'Arménien dont il s'était affublé sous prétexte de faciliter l'usage de la sonde dont il avait fréquemment besoin, rien n'eût appelé sur lui l'attention et ne l'eût fait sortir de la masse des fidèles qui écoutaient la prédication du pasteur. C'est là son troisième avatar, c'est là sa dernière variation. Enfant, il quitte le calvinisme pour embrasser le catholicisme : homme, il abandonne le catholicisme pour pratit[uer la religion naturelle, et lorsque les années et les persécutions s'abattent sur sa tête, il comprend la nécessité d'un culte, il renie les théories idéalisées de V Emile et du Conlral social et il revient au calvinisme qu'il n'abandonne plus.
En réalité, aucun des philosophes du dix-luiilième siècle n'a été moins athée i[uc Rousseau.
Passons à Diderot.
Celait une rude nature que celle de ce fils d'un ouviier de Langres dont l'enfance tout cnlièic lai le
témoin des efforts du père pour arriver à élever sa famille.
Mme de Vandeul qui a recueilli de la bouche de Diderot quelques souvenirs de ces temps lointains et difficiles, les a reproduits dans la notice qu'elle a consacrée à son père et qui, à vrai dire, est le seul document certain que nous possédions sur Ihistoire et sur la vie du philosophe. Ce qu'il est impoi'tant pour le moment de retenir de cette courte biographie, c'est que Diderot passa son enfance dans un milieu qui ne pouvait que favoriser dans sa jeune ;\me le développement de l'idée religieuse. Le coutelier Diderot et sa femme étaient de ceux qui pensaient que la morale n'allait pas sans la religion ; que la religion ne pouvait être pratiquée qu'en suivant des règles précises qui constituaient le culte et qu'il était du devoir des parents de donner à leurs enfants l'éducation susceptible de les conduire dans la vie suivant les principes qui étaient les leurs.
Il faut reconnaître que leurs efforts furent couronnés de succès. Ils eurent deux (ils et deux lilles. L'un de leurs fils adojita la vie ecclésiastique et devint prèti'c ; l'une de leurs lilles entra au couvent. La seconde se consacra aux soins à donner à l'abbé Diderot son frère ; ([uant à l'autre fils, il devint le philosophe dont nous nous occupons.
11 ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il arriva à ce (ju'on est convenu d'appeler aujourd'hui la libre pensée d'un seul bond, sans s'arrêter à diverses étapes et qu'il répudia tout d'un coup les principes r(;ligieux qu'il avait reçus de sa mère, tout comme l'Iiommc de peine rejette le trop lourd fardeau (pii pèse sur ses é|)aules. Il y eut des transitions ; il en est une dont il faut bien parler ; elle est vraiment caractéristi([ue: il vouliil entrer aux Jésuites. Ses parents
l'en détournaient ; la coutellerie, à Langres, était un métier considéré et suffisamment rémunérateur; ils l'incitaient à s"y consacrer en entrant dans la boutique de son père. Mais, déjà, l'enfant avait lu; le jeune homme à l'intelligence rapide avait appris; il voulait voler de ses propres ailes, sortir du nid, goûter au professorat pour lequel il se sentait des aptitudes ; à l'existence religieuse qui avait pour lui l'attrait de l'inconnu et qui répondait aux aspirations de son âme ardente ; il voulait, avant de diriger ses facultés dans une voie définitive, étudier sa vocation religieuse et ne se décider qu'à bon escient. Il entra, en elTet, chez les Jésuites etdevint professeur au collège de Dijon. Il n'y resta pas longtemps ; la discipline lui pesait ; l'esprit de la Société ne lui plaisait pas, ne satisfaisait pas ses aspirations vers un horizon plus large, plus étendu où pussent se développer à leur aise et son intelligence particulièrement ouverte et son besoin de vivre qui se manifestait en toutes choses avec une réelle exubérance. Il quitta donc les Jésuites et s'achemina vers Paris, où il arriva trop heureux de trouver dans quelque collège une place de régent qui lui permît de subvenir à ses besoins et de travailler, comme déjà, à cet âge, il travaillait : avec une ardeur, une continuité dans l'efTort, un acharnement dans la persistance qui lui ont permis de dexenir un véritable érudit.
Déjà le scepticisme avait pénétré dans la société parisienne; l'esprit curieux de Diderot trouva là de quoi s'occuper. Admis dans certains salons où laconversalion affectait sur la religion une liberté qui le surprit d'abord, il ne larda pas à hausser son ton au niveau de celui des autres et, lors(]u'au (irand-Val il entendit les plaisanteries trop libres de Mme d'Aine et les sarcasmes froids mais irrévérencieux du baron
d'Holbach, la foi s'en allait déjà, l'irréligion envahissait son esprit, le scepticisme gagnait l'ancien novice des Jésuites et, sous l'influence de Grimm qu'il rencontrait à peu près à cette époque, de Rousseau qui arrivait à Paris avec ses ardeurs catholiques promptement calmées par la prédication de Grimm, Diderot se découvrait philosophe — et ce qui est |)Uis fort — ])hilosophe athée.
Entendons-nous — je répète ici ce que j'ai dit à l'occasion de Jean-Jacques. Le mol athée, au dix-huiiième siècle, n'a nullement la signification que nous lui donnons aujourd'hui et qui est la véritable, étant donnée son éiymologie. Il ne veut point désigner un homme qui ne croit pas en Dieu, qui n'admet aucun Dieu; il s'applique à celui qui ne croit pas à la divinité du Christ ni, par conséquent, à la vérité et à la sainteté du culte qui lui est rendu; en sorte, qu'à celte époque, on comprenait le mot athée dans un sens restreint et nullement dans son sens le plus général. 11 n'en est pas moins exact de dire que, comme les philosophes, comme tous les encyclopédistes, Diderot a passé pour un athée. Mcistcr, son ami très intime, a écrit une notice intitulée Aux mânes de Diderol ' dans laquelle on lit ce qui suit : « Je ne suis point disposé à m'affliger ici sur l'incrédulité de mon siècle. La superstition a fait tant de mal aux hommes qu'il faut bien remercier la raison d'être enfin parvenue à en briser le moule. Mais quelque volontiers que je pardonne à tous les hommes de ne rien croire, je pensequ'il eût été fort à désirer pourla réputation de Diderot, i)eut-être même pour l'honneur de son siècle, ([u'il n'eût pointélé athée ou qu'ill'eùt été avec moins de zèle. La guerre opiniiltre (|u'il se crut obligé de faire à
1 . '*,'»(i/-f.s complilea île iJiilfnil, {•iUUitt\ Assc/.mI cl Toiii'niMi.x, t. 1, p. M.
Dieu, lui fit perdre les moments les plus précieux de sa vie. » Si l'on en croit ce passage de Meisler, Diderot a été un athée parce qu'il a fait la guerre et une guerre opiniâtre à Dieu. Mais il oublie de dire que, par Dieu, il faut entendre le Christ; que par la superstition dont il se félicite de voir la raison briser le moule, il faul entendre la religion catholique, et nous allons, d'ailleurs, voir Diderot nous donner lui-même la preuve que son prétendu athéisme n'est qu'un mot et que, comme Rousseau, à l'Ermitage et à Montmorency, il reconnaîl l'existence d'un Dieu inconnu auquel il ne donne aucun nom, mais qui, à son sens, est un être tellement supérieur à l'homme qu'il a droil à un culte naturel.
Les œuvres de Diderot sont en petit nombre, il n"a pas laissé un grand ouvrage, un de ces traités de philosophie dont les théories longuement et solidement développées font connaître toute la pensée de leur auteur. .Jusqu'au moment où il a entrepris YEncyclopédie, il a écrii quelques traités spéciaux qui ne forment qu'un i)ien petit bagage. Il n'eut pas le temps de le compléler, absorbé qu'il fut toute sa vie et par Y Encyclopédie et par la Correspondance lifléraire dont faisaient partie ses articles de critique sur les Salons de peinture. Cependant, il a suflisammcnl indiqué sa manière de pensiM' eu fait de religion ]>our que nous puissions en tin-r des indications ab>olumcnt certaines.
11 publia son prcuiicr ouvrage : l'Essai sur le mérite et lu vertu, Iraduil de lord Schaftesburv, en i~Ç>- Il avait trente-deux ans, étant né en 1718. Il le lit précéder d'une Icllre Ji son frcre l'ablié dans laquelle il lui exposail sa dncli-ini' avec loiilc hi lii)orté d'esprit et toute la franchise qu'autorisaient les scnliincnis qui presque toujours unissent deux frères l'un à l'autie.
Plus tard, marié, obligé d'aller à Langres pour traiter avec l'abbé et sa sœur d'assez délicates questions de partage de la succession de son père, il adressait à Mlle Voland des lettres dans lesquelles il regrettait el critiquait, d'une manière parfois acerbe, l'esprit étroit, difficulteux de sa famille; mais, en 1745, aucune de ces causes de désunion n'existait, et il semble qu'il ait exposé au prêtre sa pensée religieuse avec une confiance el une francbise absolues.
« Oui, mon frère, lui disait-il dans cette lettre préface, la religion bien entendue et pratiquée avec un zèle éclairé ne peut manquer d'élever les vertus morales. Elle s'allie même avec les connaissances naturelles el, quand elle est solide, les progrès de cellesci neFalarmenl point pour ses droits. Quelque difficile qu'il soit de discerner les limites qui sépareutrempire de la foi de celui de la raison, le pliilosojibe n'en confond pas les objets. Sans aspirer au cbimérique bonneur de les concilier, en bon citoyen, il a pour eux de l'attacbement et du respect. » Et plus loin :
c< La religion et la morale ont des liaisons trop étroites pour qu'on puisse faire contraster leurs principes fondamentaux. I^oint de vertu sans religion; point de bonbeur sans vertu. Ce sont deux vérités que vous trouverez approfondies dans ces réflexions. »
C'est, je le répète, un homme de trente-deux ans (|ui écrit cela ; un homme qui a traversé déjà imc longue cl laborieuse partie dr son existence, (]ui a r('-ll(''clii, (|iii après avoir cm a doiiti'', qui après avoir douté a perdu la foi de son enfanc(% mais qui pourtant est trop intelligent, trop convaincu de l'infériorité de l'homme; vis-à-vis de cet être supérieur don! il est contraint d'avouer l'exislence pour ne pas proclamer (pie l(ï culli- (pii lui est dil est le princi|)e de la vertu, et, par conséquent, du bonheur.
Ces quelques lignes ne passèrent point inaperçues au temps oi!i elles furent publiées. Tous les hommes de letlresqui formèrentplus tard l'état-majorder/i/îc/yc/opédie avaient adoplé les idées de Diderot et de d'Alembert et, comme Meister, étaient reconnaissants à la raison d'avoir brisé le moule de la superstition ; d'Holbach, que l'on avait surnommé « le premier maître d'hôtel dt! la philosophie », qui avec plus de hardiesse qu'aucun autre combattit les dogmes du christianisme, parlait à Voltaire, dans une lettre écrite en 1766, de la plupart des habitués de ses salons : Ilelvclius, Diderot, l'alibé Galiani, Beccaria ; de V Enci]clopédie qui allail s'acliever : de Rousseau qui, de relour d'Angleterre, en était encore à sa querelle avec Hume ; du mouvement des esprits dans les divers États de l'Europe et il ajoutait : « Partout une crise favorable à l'airranchissement de l'esprit humain se fait sentir; partout on accable de bombes terribles le vieil éditice religieux et social qui jamais n'éprouva des attaques si fortes et si réitérées. » Mais, en réalité, en descendant au fond de leurs pensées, ils allaient plus loin que Diderot lui-même et ce ne fut pas sans quelque raison qu'après la mort du philosophe, La Harpe, s'appuyani sur certains j)assages de \ Essai sur le mcrilc cl la vcr-lii, prélendit qu(^ Diderot n'avait jamais été aih(''('. 11 est vrai ipi'il souleva contre lui de violentes critiquc-s, on publia (pu; La Harpe avait calomnié son ami. Naigeon, qui se faisait gloire de posséder toule la confiance, toute l'affection de Diderot, Suard, le lidèh; ami de Mlle de Lespinasse, fur(Uit des plus acharnés k la défense du philosophe. II est vrai que Naigeon se llattait d'être, lui, un véritable alliée. Un jour, au plus fort de la Terreur, en lloréal an II, il entre (mi coup de veut chez une famille (|ui l'accueillliit (riiiiiiitude. ( )|i lui deiiiailde ce (pi'il :i ; on ei'aint
pour sa vie. Il répond, furieux : » Ce monstre de Robespierre ! — Il vient de faire décréter l'Etre suprême ! » Celui-là, eu effet, pouvait se targuer d'athéisme, mais Diderot, comme Robespierre, admetlait un Être suprême, et si j'avais à prendre partie dans la querelle que souleva l'assertion de La Harpe, je me rangerais certainement à son opinion, avec cette nuance cependant que, loin de soutenir que Diderot avait, peut-être, abandonné Tathéisme, je soutiendrais qu'il ne fui jamais athée.
Examinons un instant le discours préliminaire de r/:,s.s«/ sur le mérite et la vertu K Nous y lirons ce qui suit : « Le but de cet ouvrage est de montrer que la vertu est presqu'indivisiblement attachée à la connaissance de Dieu. Point de vertu sans croire en Dieu, point de bonheur sans verlu. Ce sont les deux propositions de l'illustre philosophe dont je vais exposer les idées. Des athées qui se piquent de probité et des gens sans probité qui vantent leur bonheur, voilà mes adversaires. » Et en note, il ajoute : « L'athéisme laisse la probité sans appui ; il fait jiis, il pousse indirectement à la di'pravalion. »
Ainsi, cet homme que l'on ap])elle athée, se pose dès le premier jour, dans le premier ouvrage qu'il fait paraître, en adversaire résolu de l'athéisme qui, dit-il, laisse la probité sans appui, pousse à la dépra- \alioii. Il affirme, et il l'aflirnK; deux fois, dans des termes identiques, dans la lettre-préface adressée à son frère l'abbé, puis dans le discours préliminaire, qu'il ne peut pas y avoir de verlu sans religion, et il se proclame l'ennemi des athées qui se piquent de probité et qui, niant l'existence de Dieu, ne peuvent pas être vertueux. Je doute qu'on puisse trouver une