DihF.ROT, Œavrca rompléles, t. I, p
affirmation plus énergique de la croyance en la divinité sous la plume d'un penseur, d'un homme auquel il est impossible de reprocher d'avoir écrit à la légère, sans réflexion, sans attacher d'importance à de semblables déclarations car, il est utile de le répéter, la question religieuse, c'est-à-dire l'existence de Dieu et l'utilité du culte qui lui est rendu, c'est à cela que se résume toute la doctrine philosophique de Diderot et de Voltaire ; seul Rousseau a eu des visées sociales et politiques.
Jepourrais,à la vérité, m'arrèter là. Diderot n'était point athée ; cela me paraît suffisamment prouvé désormais. Je voudrais cependant pousser plus loin 1 étude de ses œuvres, pour l'entendre affirmer davantage encore sa croyance en la divinité, et pour le voir nous amener peu à peu jusqu'à la confession publique du parli au(|uel s'arrêta définlivement son esprit.
Sa |>hilosophie religieuse est, à ce moment, nettement sj)iritualiste; elle admet, par conséquent, l'existence d'un Dieu, la nécessité d'un culte comme les admettait, d'ailleurs, la philosophie de ceux que l'on appelle encore : les esprits forts, qui gravitaient autour de ces astres de première grandeur : d'Alembert, Rousseau, Voltaire, Diderot. Ce théisme, nous le rencontrons partout chez Diderot à celte époque de sa vie; nous l'avons déjà trouvé chez Rousseau. Il est l'écho des préoccupations que l'ait naître chez tout esprit réfléchi ce grand problème, dont la solution toujours vainement cherchée sollicite les investigations de tous ceux que passionne la notion de cet inconnu qu'est la mort. Pour le chrétien, la question ne se pose môme pas; il croit à l'immortalité de Tàmc, à la vie future et, |)uisqu'il croit, il n'a nul besoin d'étudier, (l"ai)|>r()f()ndir îles idées (pii lui apparaissent
LE SCEPTICISME UE DIDEliOT
comme des vérités primordiales. Mais, chez l'incrédule, chez l'impie, quelle incessante préoccupation que celle de la recherche de la vérité sur ce problème qui, comme un point d'interrogation redoutable, se pose à chaque instant de la vie : qu'est-ce que la mort? Combien en voyons-nous qui, précisément parce qu'ils ont tenté d'expliquer ce qui ne peut s'expliquer, de déchiffrer ce qui est indéchiffrable, aboutissent à la négation absolue, à l'athéisme complet, |iarce qu'il y a chez l'homme un fond d'orgueil tel (ju'il ne lui parait pas admissible que quoi que ce soit puisse échapper à sa compréhension; parce que, si sa raison ne parvient pas à saisir, à expliquer un t'ait sortant des conditions ordinaires de la vie, sa première pensée est d'affirmer que ce fait n'existe pas. Car c'est d'orgueil qu'est fait l'athéisme. Toutefois, les philosophes du dix-huitième siècle, dont la modestie n'élait i)as la qualité dominante, n'ont point été jusque-là; ils se sont arrêtés, les uns au doute, les autres au scepticisme et, s'il en est un qui ait employé toutes les ressources de son esprit et de son talent à critiquer ralhcisme, c'est assurément Diderot.
Lorsqueu ij'iO, il écrivit dans les trois jours qui séparent le vendredi saint du lundi de Pâques, ses Penfiées philosophitines, qui devaient lui rapporter cintpianle louis destinés à Mme de Puisieux et être cijiidamnées au feu par arrèf du Parlement du 7 juillet i74tJ, précisément parce qu'on était à cette époque de l'année pendant laquelle, chez le catholique, le sentiment religieux se développe avec une certaine inlensitr, il réiléchit à ce qu'il allait écrire. Si la rédaction d'un tel ouvrage lui a demandé si peu de temps, c'est que, déjà, sur toutes ces questions, sou esprit avait arrêté sa ligne de conduite cl qu'il pouvait,
au courant de la plume, jeter sur le papier le résultat de ses méditations antérieures. Et comme il revient souvent sur l'athéisme pour discuter les conditions de son existence, il est permis de croire que cet élat d'esprit a été l'objet de ses préoccupations spéciales. Dans la pensée vingt-deuxième, il le définit ainsi :
ft Je distingue les athées en trois classes. Il y en a quelques-uns qui vous disent nettement qu'il n'y a point de Dieu et qui le pensent. Ce sont les vrais athées; un assez grand nombre qui ne savent qu'en penser et qui décideraient volontiers la question à croix ou pile : ce sont les athées sceptiques. Beaucoup plus qui voudraient qu'il n'y en eût point, qui font semblant d'en être persuadés et qui vivent comme s'ils l'étaient : ce sont les fanfarons du parti. Je déteste les fanfarons; ils sont faux; je plains les vrais athées; toute consolation me semble morte pour eux et je prie Dieu pour les sceptiques; ils manquent de lumières. »
Retenons cet aveu : Je plains les vrais athées; toute consolation me semble morte pour eux. Chateaubriand, sur ce point, se rencontrait avec Diderol, lorsqu il disait : « 11 n'y a de véritablement mallicareux en quittant la terre que l'incrédule; pour l'houmu' sans foi, l'existence a cela d'affreux, quelle fait sentir le néunl. "
Mais, plus on avance dans l'élude de l'œuvre de Diderot, plus on trouve la preuve que jamais l'athéisme véritable n'a même effleuré son esprit. La pensée vingt-sixième est une page bien curieuse, qui mérite d'ôlre placée tout entière sous les yeux de ceux qui, de nos jours, se disent issus des philosophes du dix-huitième siècle; de ceux qui, ofliciellement chargés de l'éducation de l'enfant aflirmenl (|ue l'école doit être, non pas sculciucnt nculre, nuiis ab-
soliiiueiit iiinorante en matière de religion. \'oyons donc comment cet esj)rit libre, qui s'est affranchi de toute foi, de toute croyance, de toute superstition — en ce qui concerne le culte seulement, ne l'oublions pas — envisage le devoir du précepteur, du maître chargé d'élever un enfant :
<< On nous parle trop tôt de Dieu, écrit-il; autre défaut, on n'insiste pas assez sur sa présence. Les hommes ont banni la divinité d'entre eux; ils l'ont réléguée dans un sanctuaire; les murs d'un lennile bornent sa vue; elle n'existe point au delà. Insensés que vous êtes ! Détruisez ces enceintes qui rétrécissent vos idées; élargissez Dieu. Voyez-le partout où il est, ou dites qu'il n'est point. Si j'avais un enfant a dresser, moi, je lui ferais de la Divinité une compagnie si réelle qu'il lui en coûterait peut-être moins pour devenir athée que pour s'en distraire. Au lieu de lui citer l'exemple d'un autre homme qu'il connaît quelquefois pour plus méchant que lui, je lui dirais brusquement :<i Dieu t'entend, et tu mens! » Les jeunes gens veulent être pris jjar les sens; je multiplierais donc autour de lui les signes indicatifs de la présence divine. S'il faisait, par exemple, un cercle chez moi, j'y mar(pierais une place à Dieu et, j'accoutumerais mon élève à dire : « Nous étions quatre. Dieu, mon ami, mon gouverneur et moi. »
Happelons-nous le vicaire savoyard apporlanl à Emile auquel il s'agit d'apprendre ce que c'est que Dieu, sa profession de foi; lui développant dans des phrases peut-être un peu pompeuses tous les principes d'une religion juste, humaine, imbue d'un spirilualisuKî (|ui a fait considérer ce morceau célèbre coninK; un clief-d'œuvre de l'esprit humain éclos au milieu du scepticisme matérialiste tle son lem|)S. ({approchons celte page de rhétorique, de la pensée
sobre, précise de Diderot et demandons-nous laquelle est la plus vraie, la plus pratique ; laquelle, si elles étaient appliquées, donnerait les résultats les plus heureux pour l'éducation de Penfant. N'est-ce pas Diderot qui a raison ? N'est-ce pas lui qui indique le moyen le plus sur d'élever son âme vers les vérités d'où découlent toutes les sciences humaines, vérités qu'en se sondant soi-même, Diderot était bien obligé de croire et de proclamer, tout comme Rousseau qui, au dîner de Mlle Ouinault, s'écriait de toute sa conviction et de toute son énergie : « Si c'est une ];icheté que de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, cest un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu qui est[)résent. Et moi. Messieurs, je crois en Dieu. »
Mais ce Dieu, ce n'est pas le Christ ; c'est toujours le Dieu inconnu de Jean-Jacques qui ne se révèle que par sa puissance, qui ne se révèle pas par la bonté, qu'on ne sait comment prier, auquel on ne rend aucun culte public, que chacun peut honorer à sa guise, comme il lui plait, qui n'a aucun ministre, aucuu ]irètre pour enseigner une doctrine inexistante d'ailleurs el qui, ne montrant à l'humanité aucune des grandes idées qui l'ont les hommes meilleurs, reste sans action sur la civilisation, sur les progrès sociaux el moraux que les peuples doivent accomidir pour parvenir i\ la somme de bien-ctre et de boniieur compatible avec les nécessités de leur vie. Mn sorte ipic. même quand ils proclament l'exislenco, la loule-puiNsancc de Dieu, les philosophes l'ont une manit'ostalion sans et'licacilé aucune ; du moins, ils nous permet lent d'at'lirmer que ceux qui les disent athées ne les conmiisseni pas.
Ce n'esl pas seulement diuis ses /'enséi-s jiliituxoltlti(jucs i\uv Didcrol viainiciil spir ilualistc crie bien
haut sa croyance en la divinité. Dans une lettre adressée à Voltaire, le ii juin 1749» il n'est pas moins formel dans ses afllrmations. Il venait de publier sa Lettre sur les aveiigles; il en avait envoyé un exemjilaire à \ oltaire qui le remerciait en lui adressant les Eléments de Neivlon et le félicitai! sur son dernier ouvrage. Il y faisait cependant quelques restrictions. « Je vous avoue, lui disait-il, que je ne suis point {\n loul de Tavis de Saounderson qui nie vm Dieu parce qu'il est né aveugle. Je me trompe peutêtre, mais j'aurais à sa place reconnu un être très intelligent qui m'aurait donné tant de suppléments à la vue, et en apercevant par la pensée des rapports infinis dans toutes les choses, j'aurais soupçonné un ouvrier infiniment habile. » Diderot, en lui répondant, lui transcrivait des raisonnements qu'il eût pu faire tenir à son aveugle Saounderson. — « Ah ! Monsieur, qu'il esl facile h un aveugle de se perdre dans un labyrinthe de raisonnements semblables et de mourir atli(''e, ce qui, toutefois, n'arrive pas à Saounderson... Je lui laisse ce qui reste aux sceptiques les plus déterminés, toujours quelqu'espérance qu'ils se trompent. Mais que cela soit ou non, je ne suis point de leur avis. Je crois en Dieu, (|uoiqu(' je vive très bien avec les athées. » Puis regrettant de ne pas aller le visiter, il lui explique qu'il est enchaîné dans sa retraite par des chagrins de famille, par des occupations énormes, et par une passion violente cpii dis- ](i)se presque entièrement de lui ; et constatant (pie la raison, à elle toute seule, n'est pas suffisante pour conduire rhomnie dans la vie, pour le diriger dans la droite voie, pour lui donner la santé de l'Ame, il se prend à doulci' de la |i;uiiic(''e universelle dont il jiéconise cepcndanl l'usage, el s'(''crie avec une ombre de mélancolie : « () l'iiilosopliie, l'Iiilosophie, à (|uoi
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donc êtes-vons l)onno, si vous n'émoussez ni les pointes de la douleur el d(^s cliagi'ins, ni raitrulllon des passions ' ! »
Celte lettre, dans laquelle, s'adressant à Voltaii'o, Diderot a dû se peindre en toute vérité, sans déguisement, sans fard, contient un mot qui va nous servir de guide pour nous conduire sûrement à l'exacte détermination des idées du philosophe en matière religieuse. « Je laisse à Saounderson, dit-il, ce qui reste aux scepti([ues les plus déterminés : toujours quelqu'espérance qu'ils se trompent. » Mais, il faut avouer que, rendu à la Hn de la vie, cette espérance est, pour l'homme, chose bien vague, lorsqu'il s'agit surtout de celte éternité qui va commencer pour son âme immortelle, ou bien, à en croire les athées, de ce néant dans lequel elle va sombrer à tout jamais. Il est plus consolant de croire et d'être par consécpicnt assuré de ne se point tromper.
Mais, à ce moment encore, Diderot ne tient pas à ce qu'on le soupçonne de scepticisme. « .Te ne suis point de leur avis, dit-il, je crois en Dieu. " Dans sa pensée vingt-deuxième, il est tout aussi formel : " .le prie Dieu pour les sceptiques: ils manqucnl de !nmicres. » — 11 était cependant très incertain, cherchant Savoie, ne saclianl trop encore s'il devait s'en tenir à l'athéisme ou aller jiisqu'ù la foi. Il semble avoir pris son parti car, dans la liente-quatrième de ses Pensées philosophuiuc^, il se d(''ci(le à dévoiler son état d'Ame: « On riscjuc aiilanl, déclare-|-il, i\ croire trop, qu'à croire lro|) peu. Il n'y a ni plus ni moins de dangers h être polylhéisle, (|u'alli(''e ; or, le sce|)t ici sine peut seul garaniircn lojil Icmps cl en ioiil
1. Cnl. lie la renie ,rniil. île M. Iliwel, iv TM. I..1 L'Un' lU- \ oll.iiiv l't la fpponse dp Diilcrol oui rW- i>uliliéos pnr M. .X^sr/.il iImiw mmi rililidn rdiMplcMc de lliilcrol, I. .Wlll. in fine.
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lieu de ces deux excès opposés. » Et encore : « Un demiscepticisme est la marque d'un esprit faible : il décèle un raisonneur pusillanime qui se laisse effrayer par les conséquences. »
(^ette t'ois, nous sommescclairés. Si Diderot n'était pas tombé dans l'athéisme, il côtoyait le scepticisme lorsqu'il publiait sa Lettre sur les aveugles, et si Saounderson meurt sceptique, c'est assurément que le philosophe, encore indécis, lui a, néanmoins, prêché luimême cette doctrine qui dessèche l'àme et qui, tout '< en lui laissant l'espoir de s'être trompée », la prive de cette croyance en une vie heureuse seule capable de la raffermir dans le bien et de la déterminer à pratif|uer la vertu.
Lancé sur cette voie, Diderot ne s'arrêta plus. Non content de créer des personnages dont l'esprit se nourrit de la doctrine du scepticisme, de mettre son imagination au service d'une idée que, sans doute, il croit juste, comme il est devenu sceptique lui-même, il le déclare hautement et, il publie la Promenade du sceptique. C'est bien de lui qu'il s'agit ici; c'est bien lui qui, toul en circulant dans ces nouveaux jardins d'Academus, nous livre le résultat de ses rélle-xions sur les questions les plus hautes, les plus délicates, !(;s plus troublantes qui puissent agiter l'àme humaine cl— n'en soyons nullement surpris — son scepticisme, nous le retrouvons à notre époque même ; il s'est mué eu anticléricalisme. Non seulement il ne niepas l'exislence de la divinih''. maispourmieux élayerson raisonnement, il admel lorinellement que Dieu existe, (piil possède la toute-]iuissance, toutes les qualités (|ue nous nous plaisons à lui reconnaître, mais il raille les procédés imaginés pai- l'homme pour adorer, pour siM'vir ce Dieu, pour se 1(> rendre favorable, loules 1rs nr;ili(nii's de la l'cliLiion catliolicinc sont
bafouées avec cet esprit un peu lourd qui lasse à la longue ; depuis le pape jusqu'au plus humble prêtre, le clergé tout entier est l'objet de ses critiques acerbes et, il est dès lors impossible de le nier, c'est bien lui qui a le plus contribué à faire considérer la religion comme une pure superstition, les prêtres comme les artisans du mensonge et qui, par ses raisonnements solidement charpentés, a le plus inilué sur l'esprit public pour en chasser le sentiment religieux, la foi, déjà singulièrement affaiblie par le matérialisme et la débauche qui, depuis plus d'un siècle, avaient gâté la société française.
Puis, viennent Jacques le Fataliste, la Religieuse, œuvres dans lesquelles l'anticléricalisme se développe ; les Bijoux indiscrets qui déshonorent sa plume comme la Pucelle a déshonoré celle de Voltaire ; V Encyclopédie la Correspondance littéraire el les comptes rendus des salons ; une correspondance énorme, dans laquelle il continue à frapper sur l'Eglise à coups de syllogismes, de raisonnements qu'il considère volontiers comme invincibles ; lout un labeur immense, auquel, semble-t-il, une vie humaine ne saurait suffire, et il meurt en 17N/1, après avoir, comme Socrate, disserté avec ses amis sur la philosophie, discuté les différentes routes à suivre pour arriver à cette science qui avec eux, n'est que déception et avoir prononcé cette parole peu consolante, la dernière qu'ait recueillie sa fille: « Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité, »