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CHAPITRE IX

VOLTAIUE CATIIOLIÔ.UE

Voltaire. — Sa r<^pulation. — Est le seul des philosophes qui ait cru en la divinité du Christ et ail pratiqué sa religion. — Sa correspondance. — Il remplit « ses devoirs ■>. — Attitude dilTérente, suivant qu'il écrit à des amis ou A des indiflerents. — Ecrasons linfAme ! — Les Pâques de Voltaire, 1768. — Sa mort, 30 mai 1778. — Incidents qui l'ont pj'écéùée. — Mort de l'iousscnu. — Mort de Diderot.

Voltaire méi'ile une ])lace à pari dans cette étude sur les idées religieuses des hommes qui, avec lui, ont sapé les bases du christianisme. C'est lui, d'ailleurs, qui, aujourd'hui encore, est resté comme le type de l'écrivain dont la plume aiguisée, fine, mordante, déchirait avec im esprit inimitable tout ce qui, on quelque temps et en quelque circonstance que ce filt, se couvrait du manteau de la religif)n. Il combattait en gratid seigneur, en véritable gentilliomme, dans un style toujours léger, toujours charmaid, en laissant errer sur ses lèvres minces un sourire naripiois, en lançant de ses yeux perçants un regard moqu(Hir et ac(';ré, et il semble que ses coules si pleins d'une ingénieuse raillerie, ([ue ses é|)igramines si Mues, que ses vers si h'îgers aieiil clt- é(;riis par un

petit-maître, au sortir des soupers de la Régence, ou des fêtes du grand prieur du Temple. Htre voltairien est, de nos jours encore, l'épithète que l'on applique à tous ceux qui passent pour mécréants et, sous le second Empire, Emile Augicr, au dernier acte du Fils de Giboyer, faisait tomber le rideau sur celte phrase bien de circonstance au temps du prince Napoléon et de la princesse Mathilde, de Sainte-Beuve, de Renan, et des Goncourt : « Nous disions donc que cet affreux Voltaire!... »

C'est qu'en effet, cet affreux Voltaire a passé pour le type du philosophe non seulement sceptique, défaut commun à Diderot et à lui, mais absolument incroyant, niant l'existence de Dieu, niant tout; pratiquant l'athéisme jusque dans ses conséquences les plus lointaines, enfouissant le corps et l'àme dans le même néant et se bornant h jeter sur cette pitoyalde sépulture du catholicisme les Heurs de sa poésie toujours spirituelle et souvent sarcastique.

Les renommées, une fois établies, sont donc bien tenaces, que rien ne peut les détruire! Pas même le temps, pas même les études si nombreuses, si sérieusement documentées, puldiées sur le l'oi des poètes n'ont pu faire disparaître celte légende qui représente Voltaire comme l'athéisme fait homme, alors, que de tous les prétendus philosophes de son temps, il a peut-être été le seul croyant en la divinité du C.hrisl cl pratiquant la religion chrétienne. II l'a fait un jteu sournoiscmeni peut-être; il l'a néanmoins proclann'' dans ses lettres dont (|n('l(pics-un<'s sont pleines de l'aflirmalion de ses croyances, cl cela ne suffit pas. Il passe pour tellement sceptique, son sourire (-si lellcnieni railleur, son regard est tellement moqueur qu'il sendile (pi'on ne puisse, en cette niatièrc, l'cnicndre dire; quoi que ce soit de sérieux. Sa phrase est

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à ce point légère, son esprit à ce point ]>rimesautier, il 0 tellement l'air de se moquer du inonde, que lorsqu'on le surprend, dans sa correspondance, protestant de son bon et pur catliolicisme, on se demande s'il plaisante ou s'il accorde vraiment à de semblables affirmations toute l'importance qu'elles méritent. Car — il faut bien l'avouer — on a encore la mémoire pleine de ses accès de bruyante gaîtc lorsqu'il parlait des Jésuites, ses anciens maîtres ; les noms des P. P. Nonote et Patouillet résonnent encore aux oreilles, et on se prend à sourire malgré soi des amusantes saillies c[ui, avec un naturel admirable, jaillissaient de sa plume, lorsqu'il voulait égratigner l'épiderme fort sensible de ses pieux adversaires ; et cependant, en 1780, à propos (ÏOEclipe, il écrivait au P.Porée, son ancien maître, à qui il soumettaitcertains scru})ules de rhétorique : » Adieu, cher et Révérend Père ; je suis pour jamais à vous et aux vôtres, avec la tendre reconnaissance que je vous dois et que ceux qui ont élé élevés par vous ne conservent pas toujours. I) — Si durant sa jeunesse, passablement libertine, il a affeclé de traiter avec un certain dédain les choses religieuses et de pirouetter sur les talons comme tout joyeux gentilhomme lorsque les idées se loiirnaienl vers le sérieux de la vie, au fond, il consorvail un reste de foi qui ne (lemandail (pi'à se réveiller et rpii se rcH'eilla, en cIVcl, lors(|ui', l'âge venu, il fallut forcément songer au (lé|)ail.

Tous les bons mots, toutes les saillies, lous les pelils vers mutins, je dirai mêmeloutes les injures lancés, en termes plus ou uioinsviolentsconlrela religion, l(ï catholicisme en particulier, contre le clergé depuis II' pape et les évéquiis jms(|u';iii\ iiiiiuiiles prèlres et aux rcligifmx, tout cela, <lr la pail de N'ollairo, c'est (le ri'iégauce, c'est de ramiisemenl poui- soi cl pour

les autres, c'est un genre, —genre qui avait un réel succès dans la société de ce dix-huitième siècle héritier de l'indifférence religieuse, de l'absence de foi et du libertinage qui régnaient en maîtres au temps de la Régence et de Louis XV.

11 n'en est pas moins vrai que lorsqu'il voulait traiter sérieusement les choses sérieuses, Voltaire était obligé de rentrer en lui-même, de s'avouer, comme il l'avouait alors aux autres, que la vie était autre chose qu'une fête perpétuelle ; que les abbés galants, que les grandes dames faciles, que les nuits de Sceaux et les orgies du Temple n'avaient qu'un temps et que, si Mme du Cliàtelet occupait auprès de lui une place qui ne lui appartenait en aucune façon, il fallait, de temps à autre, opérer un retour vers les idées sérieuses et reconnaître qu'à certains moments le sentiment religieux se réveille irrésistiblement chez l'homme. Nous verrons, à coup sûr, Voltaire s'associera Diderot et à d'Holbach pour souhaiter que la raison triomphe enfin de la superstition ; nous le verrons féliciter le philosophe des attaques furieuses qu'il ne ménageait pointa la religion et aux prêtres qui l'enseignent; il faut bien hurler avec les loups et, lorsqu'on est considéré par tous comme le chef d'une école, suivre un peu servilement ceux que l'on est censé conduire à la !)ataille; mais, au t'und. Voltaire est un spiritualiste, un croyant ; il croit en l'existence de Dieu ; il croit en l'immortalité de l'Ame et il ne s'en cache nullement. En 17'I4. il adressait à La Condamine un exemplaire de ses /^eUrcs p/iilosophii/ues; à la lecture, La Condamine fut un peu ed'rayé; il lui semblait entrevoir dans l'ouvrage quelques tendances vers ralhcisiiic II s'en ouvrit à Voltaire qui lui répondit le :?:? juin : « Remarquez, je vous prie, si l'existence de Diim, dont je suis très convaincu, n'est pas admise dans

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mon livre'. » En novembre 1787, c'était à Tliiériot qu'il disait : » Savez-vous bien qu'on avait accusé plusieurs personnes d'athéisme? Savez-vous bien que vous étiez du nombre?. Je n'en dirai pas plus. Ah! mon cher ami, que nous sommes loin de mériter celte sotte et abominaljle accusation ! 11 est au moins de notre intérêt qu'il y ait un Dieu et qu'il punisse ces monstres de la société, ces scélérats qui se font un jeu de la plus damnable imposture. » Et à Rousseau qui se plaignait à lui des dit'ticultés qu'éprouvait alors — comme aujourd'hui d'ailleurs — l'homme de lettres à vivre de sa plume, il écrivait le 3o août 1705: « Si quelqu'un doit se plaindre des Lettres, c'est moi, j)uisque dans tous les temps, et dans tous les lieux elles ont servi à me persécuter. Mais, il faut les aimer, malgré l'abus qu'on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y essuie; comme il faut aimer l'Etre suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent trop souvent son culte. » A cette époque. Voltaire et Jean-Jacques n'étaient pas encore les ennemis irréconciliables qu'ils devinrent après la publication de la Lellre sur les speclucles ; Rousseau ne passait pas encore pour un fou, pour un fau.x philosophe ; et le grand homme consentait à échanger ses idées avec le citoyen de Genève qu'il considérait un peu comme un élève auquel les bons conseils peuvent être salutaires.

Il i'aul reconnaître, d'ailleurs, cpi'alors (pi'ii écrivait ainsi à La (Jondamine et à Rousseau les idées religieuses de N'ollaii'c ne dilTéraient guère de celles de Di-

1. Toutu^ les IcUix-s du Volliiiic qui vont olrc citées doiéiuivaiil, et qui ne seront [las aeconipagnées d'une note spéciale, sont extraites de sa correspondance générale.

derot et de Jean-Jacques lui-même, devenu parisien par son installation dans la capitale. Il en était encore à l'Etre suprême : Dieu, pour lui ne s'était pas particularisé; il était resté cette intelligence supérieure, ce pouvoir unique de qui tout provenait ici-bas, à qui il était inutile de rendre un culte imposé par les hommes. C'est toujours la religion naturelle prônée par lespliilosophes, religion commode à suivre, parce qu'elle ne revêt aucun rite particulier, quelle n'exige l'exercice d'aucune pratique spéciale et on ne saurait mieux définir ce système i-eligieux qui a été celui des esprits forts du dix-huitième siècle, que ne l'a fait \o\taire lui-même dans une lettre écrite, le 5 janvier 1709, à un destinataire l'esté inconnu : « Adorer Dieu; laisser à chacun la liberté de le servir suivant ses idées; aimer ses semblables, les éclairer si l'on peut, les plaindre, s'ils sont dans l'erreur; ne prêter aucune importance à des questions qui n'auraient jamais causé de trouble si l'on n'y avait jamais attaché aucune gravité; voilà ma religion. »

C'est bien un peu sommaire, et il est facile de glisser de cette conception si simple à l'absence totale de religion ; mais l'âge venant, la réilexion aidant, la pratique plus longue de la vie modifiant les idées, l'expérience des choses humaines déinonlrant l'absolue nécessité de la croyance, non pas en une divinité idéale, théorique, mais en un Dieu réel, personnifié par un être divin sans doute, que l'on coimait, que l'on peut appeler ])ar son nom, qui répond à une conception moins \ague, moins éthérée que celte abstraction néccssaireuieut un peu confuse, un peu nébuleuse que les philosophes avaient empruntée à l'antiquité, N'oltaireen arriva àla croyance au Christ-Dieu, il en vint à la pratique de la religion cathoJicpjc; il en vint à proclamer sa foi nouvelle non pas, remar-

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quons-le bien, dans celles de ses œuvres destinées au public, que les libraires lépandaienl dans l'Europe entière où elles étaient accueillies, lues et louées par le inonde savant, mais dans sa correspondance privée, dans les lettres qu'il écrivait à ses familiers, dans les épanchements de son cœur avec ses « anges » car, c'est là qu'il faut aller chercher le lond de sa pensée. Voltaire, en effet, n'a jamais eu le courage moral; il n'avait pas la iVanchise, l'énergie de dire nettement ce que sa conscience l'obligeait à faire; et ses croyances religieuses s'étant affirmées, il se gardait bien de le reconnaître en public parce qu'il eût craint de voir disparaître la renommée universelle que lui avait value sa systématique et spirituelle campagne contre l'Eglise. Nous commençons bien à le connaître, maintenant; nous l'avons vu, jusqu'à présent, impitoyable pour ses détracteurs, nous l'avons vu pusillanime au point de ne jamais avouer, sauf à ses intimes, la paternité de certains ouvrages dont le bruit fâcheux l'elTrayait. C'est à ce même sentiment, à cette même préoccupation d'une douteuse noblesse de caractère qu'il obéit, lorsqu'en écrivant en 1761 aux frères Cramer pour renier Candide, ce fils (pii porte cependant, d'une manière inLléléliilc, tous les caractères qui font deviner son père, il disait : « Peut-on rire, quand il y a douze jésuites aux fers à Lisbonne! Le monde est bien pervers! » Dieu sait, cependant, si Candide se faisait faute de malmener les jésuites, et si le père Malagrida et ses malheureux compagnons ont dû subir les outrages du Patriarche de Ferney '■

(l'est a\cc l'âge — je le disais — que ses idées se modidenl, que la transformation de sa lucnlalité leligieuse s'afliiune. (i'est lui-même qui le déclare, il'ailleurs. 11 écrivait à Mme d'Argental, le 1 4 janvier 17G1 :

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« J'ai 67 ans; je vais à la messe de ma ])aroisse; je bâtis une église; j'y communie et je m'y ferai enterrer, mordieu, malgré les hypocrites. Je crois en Jésus- Christ, consubslanliel à Dieu, en la vierge Marie, mère de Dieu. Lâches persécuteurs, qu'avcz-vousà dire? » Cette dernière apostrophe pourrait faire croire qu'il est devenu un homme énergique, décide à confesser publiquement sa foi, dût-il encourir la réprobation des philosophes, qu'il qualifie de « lâches persécuteurs. » Erreur! En dehors de sa correspondance, en dehors des lellres qu''il adressait à ses intimes, à ceux pour qui rien n'était caché de ce qui intéressait soit son âme agitée par ces pensées sérieuses, soit son corps tourmenté par la maladie et la soulïrance, on ne trouvera nulle part, dans ses écrits, l'affirmation de sa foi catholique. Bien au contraire, il y accentue ses sarcasmes contre la religion et s'il arrive qu'on fasse allusion à sa conversion récente, il s'indigne et crie à la calomnie. Ce n'est pas précisément un caractère ferme que celui de Voltaire; il est bien ondoyant et divers, toujours prêt à se montrer sous un jour dill'ércnt suivant qu'il s'adresse h tel ou tel de ses amis.

Le 19 janvier 17*)!, quelques jours après avoir écrit à Mme d'Argental la lettre si nette, si catégorique que je viens de reproduire, il eut l'occasion de correspondre avec Ilelvétius et, des Délices, il insérait dans sa lettre la phrase que voici : » Il est vrai que les pi'élres de Genève et de Lausanne sont des hérétiques qui méprisent saint Alhanasc et ne croient pas Jésus-Christ Dieu ; mais on peut du moins croire ici la Trinité comme je fais sans être persécuté. Faitesen autant ! » Ceites, il y a là une protestation qui ne manque pas d'une certaine crànerie, et le vieillard dit son fait au.\ pasteurs protestants de Ccnève qui devc-

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naient volontiers intolérants en condamnant, par exemple, r/sHii/e et le Contrai social ai persécutaient les catholiques, mais voyez avec quelle énergie, quelques jours plus tard, le 27 janvier 1761, il écrivait à d'Argental, son cher ange : « Oui, Monsieur, je sers Dieu car j'ai en iiorreur les jésuites et les jansénistes, car j'aime ma patrie, car je vais à la messe tous les dimanches, carj'élablis des écoles, car je bâtis des églises, car je vais établir un hôpital, car il n'y a plus de pauvres chez moi en dépit des commis des gabelles. Oui. je sers Dieu, je crois en Dieu, et je veux qu'on le sache. » Et le 3i à Thiériot : « Je suis très fâché que les impies aient rayé de ma pancarte In culte et les exercices de religion parce que je remplis tous ces devoirs avec la plus grande exactitude... La nécessité de remplir tous les devoirs de la religion chez moi, m'est d'autant plus sévèrement imposée, que je suis comptable de l'éducation que je donne ïi Mlle Corneille. » Il y a donc chez Voltaire la conviclion d'abord, car c'est évidemment par conviction qu'il accomplit ce qu'il appelle lui-même d'un mot précis et énergique : ses devoirs religieux ; mais il y a en outre, le père de famille, celui qui a charge d'àme, (|ui ayant adopté une enfant, la pelite nièce de Corneille, et sentant l'obligation que lui impose son adoption, s'occupe lui-même de lui donner une éducation convenable, ne connaît pas d'auli-(! moyen d'en faire une femme accomplie, de lui assurer une existence heureuse, que de l'élever suivant les lois de l'Eglise ; qui se rend compte que l'unique procédé pour y parvenir, c'est de lui donner l'exemple de la pratique d(; ces devoirs, et qui va à la messe tous les dimanches, et qui communie, et qui se conduit enfin, en calholicpie absolument convaincu.

Ce fut vers cette époque, en \~i\'-j, que N'ollaitc

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commença à se servir de celle l'ormule qui, comme un tocsin, résonnait au pied de ses lettres : « Ecrasons l'infâme ! » Il est à remarquer que cette phrase qui semble un cri de guerre, termine les lettres qu'il écrit à ses amis, à ses confidents, à ceux dont il connaît les idées et les opinions conformes aux siennes : M. et Mme d'Argental, Damilaville, d'Alembert et Thiériot; quant aux autres, les correspondants d'occasion, ceux à qui il écrit suivant que les circonstances l'y obligent, ils ne sont pas favorisés de ce Delenda Carlhago ; ils ne sont pas, pour cela, assez avant dans le cœur du vieux poète.

Les hommes de passion, qui ont intérêt à faire de Voltaire le détracteur de la religion, celui des philosophes qui lui a porté les coups les plus rudes et l'a ridiculisée sous les sarcasmes les plus vifs et les plus acérés; ceux qui oublient que d'Holbach, que Diderot ont été pour elle des adversaires autrement redoutables, s'en vont prétendant partout que l'Infâme, c'est la religion ; que c'est ce catholicisme exécré, prêché par des prêtres menteurs et serviles qu'il a voulu écraser et, combien de fois n'avons nous pas entendu de prétendus libres penseurs endurcis, terminer un discours fulminant contre le cléricalisme en agitant un poing menaçant et en jetant aux échos un peu étonnés la célèbre apostrophe de Voltaire : Ecrasons l'infàmc 1

Que n'avaient-ils lu la correspondance du grand homme ! C'est une mine inépuisable dans laquelle il a emmagasiné toute l'histoire de ses idées, depuis leur genèse jusqu'à leur complet développement. Ce qu'on y trouve est surprenant. On y trouve par exemple l'explication donnée par lui-même de ce verbe sonore, de celle sorte de serment terrible, grâce auf|uel il Iciiait eu iiiileino la combativité de ses amis.

Jai le regret de dire ;i ceux qui s'emparent de ce tonnerre bien inoOensif, que la religion n'y est absoliunenl pour rien. En voici la démonstration :

Dans une lettre adressée le 4 novembre 1765 à Damilaville, lettre fort longue, qui touche à de nombreuses et diverses questions, dont je ne reproduis que le paragraphe essentiel tout entier, A'oltaire s'exprime ainsi ': « Les vrais sauvages sont les ennemis des beaux-arts et de la philosophie ; les vrais sauvages sont ceux qui veulent établir deux puissances ; les vrais sauvages sont les calomniateurs des gens de lettres. Ln calomnie inèrile bien le nom d'infâme que nous lai avons donné. Avouez que vous l'avez trouvée bien infAme quand vous avez été témoin de ma vie philosophique et retirée, quand vous avez vu mon église que je tiens pour aussi jolie, aussi bien recrépie, et aussi bien desservie que celle de Pompignan. Son frère, l'évêque du Puy m'appelle impie et voudrait me faire brûler parce que j'ai trouvé les psaumes de Pompignan mauvais. Cela n'est pas juste, mais la vertu sera toujours persécutée. « Et à la fin : " Adien, mon vertueux ami., confondez la calomnie, et écrase: celle infâme. »

L'infâme, ce n'est donc pas la religion puisque c'était la calomnie : les vrais sauvages ne sont point les dévots puisqu'il s'agissait des calomniateurs des gens de lettres, les Fréroii, les i'ompignan, les.lolyde Fleury, les Saint-Hyacinthe, les La Baumelle, tous • eux contre qui Voltaire a dû lutter sa vie entière, ceux qui composaient la " canaille littéraire » ; ces « regratticrs de la littérature » qu'il n'a jamais cessé de traiter de calomniateurs; contre lesquels, avec un

1. IvlilKiii lir'iKiliol, ('.i)rresi])nnd(ince (jéncrale, I. \l, p. I7!i, Iflli'c 11» 4.')U.J.

acharnement impitoyable, une énergie que l'âge ne calma jamais, il combaltait, les écrasant sous les coups répétés de sa terrible raillerie, les cinglant avec les mots piquants , ironiques qui jaillissaient de son esprit, d'autant plus malicieux, qu'il se défendait contre ce qu'il appelait lui-même des persécutions.

Celait bien à la calomnie que ses amis et lui avaient appliqué l'épithète d'int'àme. Ne le rappellet-il pas à Damilaville? i\e l'invite-l-il pas à confondre la calomnie et à écraser cette infâme ? Je ne crois pas qu'un doute puisse encore subsister. La religion n'est pour rien dans cette sorte d'anathème que Voltaire lançait si volontiers; il faut i>ncore sup})rimer cette légende.

D'ailleurs, pour qui connaît \o]f;ui-e. pour qui In étudié surtout dans sa correspondance — car dans ses épanchements avec ses amis, il se livre tout entier, il révèle avec une sincérité absolue tous les côtés de sa nature si complexe, toutes les singularités de son caractère si personnel — il n'est pas possible d'admettre un instant que cette phrase qui revient sans cesse sous sa plume, qui tinte à coups redoublés comme un toscin, s'applique à la religion. Le déisme de Voltaire est l)ien connu ; il n'est plus nié que par ceux qui ont intérêt à le faire et en tirent un argument en faveur de leur lutte contre l'Église : nous le verrons à Ferney, précisément à cette époque, remplissant ses devoirs religieux non point en hypocrite, comme on a l'a dit trop souvent, mais imi homme convaincu; les [ilaisanteries, assez i:ues d'ailleurs, qu'on rencontre dans sa correspondance contre la religion et le clergé étaient adressées â Frédéric, qui l'incitait à les écrire; au niarcpiis d'.\rgens qui, dans ses Lettres jtiires lui inditpiait la voie dans laquelle N'^oltairc le suivait, parce qn il élail de ('(niN (pii hurjeid

L INFAiME I)i; VOLTAIHE

avec les loups; ou aux encyclopédistes qui Favaient pris pour chef el derrière lesquels il marchait un peu à contre-cœur. Il n'avait pas réussi d'ailleurs à convaincre de la sinccril('' de ses manifestations antireligieuses Diderot qui, publiquement, le traitait de Cacjot, et avait à peu près rompu avec ce vieillard déguisé en impie, qui, maniiestement, taisait sa paix avec l'Eglise. Quelle apparence, dès lors, que rintàme fût la religion et que ce fût elle qu'il fallût à tout prix écraser? Tandis que la calomnie, cette arme làclie avec laquelle on l'a si souvent blessé, contre laquelle, sa vie durant, il n'a cessé de crier vengeance, contre laquelle il s'est défendu avec un acharnement, avec une persistance que rien n'a pu lasser, il est tout naturel qu'il la traite d'infâme ; il est tout naturel qu'il ordonne, presque, à ses amis de l'écraser. Ce qu'il faut écraser, ce sont les vrais sauvages, « les calomniateurs des gens de lettres », les folliculaires qui remplissent de leurs fausses nouvelles la <}a:ctte de Hollande, l'Année lilléraire, le Mercure galant, les Nouuelles à la main, les Mémoires secrets; les libraires qui, effrontément, puiilient, sous le nom de \'oltaire, des écrits « dignes de laquais ».

D'où venaient-ils ces fabricants, ces colporteurs tl'histoires à scandales, dans quel milieu naissaient ces nouvelles équivoques? Quelle sorte de gens se chargeaient de les répandre dans cette société du dixhuitième siècle, gouDiianilr de ces secrets qui devenaient promptement ceux de la comédie? Quelles circonstances pouvaient favoriser l'éclosion de ces liruits malveillants? 11 faut bien avouer ([ue la cour l'Iaitla première coupable. Un n'ignorait nullement que Louis XV' était friand de lire, tous les matins, un rapport de police bourré de tous les cancans, (le tous les l)ruils scandaleux ipii avaient couru la

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ville. Certaines gens avaient pour métier d'en fabriquer à l'intention du roi et leur imagination n'était jamais en défaut. On se les racontait à X'ersailles; ils échouaient à Paris ; ils étaient ramassés au profit de certains salons, de certaines femmes qui les recueillaient avec soin mais ne les gardaient pas pour elles. ^Ime Doublet de Persan, par exemple, avec son ami Bachaumont et d'autres habitués de sa maison, tenait des nouvelles du jour, un registre qu'elle appelait le Grand Livre. Il se composait de deux parties : l'une contenant les nouvelles hasardées, l'autre les nouvelles officielles. Le valet de chambre de Mme Doublet était chargé de faire des extraits qui alimentaient les Mémoires secrels et ne se faisait aucun scrupule de spéculer pour son propre compte avec les histoires douteuses.

La calonmie a, d'ailleurs, été une maladie générale au dix-huitième siècle. Elle avait envahi surtout les gens de lettres; les uns, « la canaille », faisaient métier de calomnier; les autres, les honnêtes gens, étaient les victimes des premiers. Cela tenait un peu à l'organisation de la librairie, à l'impossibilité où se trouvaient les auteurs de défendre leurs droits, lorsipie, n'ayant pas sollicité ou obtenu de privilège, ils étaient incapables de lutter contre l'audace et les tentatives de chantage des marchands de livres. \'ollaire a passé sa vie à exhaler sa colère contre ces « co(|uins»;à dénoncer à tous ses amis les abus scandaleux (pii découlaient d'un semblable état de choses. Avait-il écrit un chapitre du Siècle de Louis .\IV. un article du Dirlionnaire philosophique, il en faisait tirer des co- |)ies qu'il envoyait à ses intimes : d'Argental, Cidcville, le duc de Richelieu; à ceux enfin qu'ils savait être les admirateurs de son génie; or, ces copies, on ne les tenait pas tellement cachées, serrées avec un

soin si jaloux qu'il n'en échappât pas quelques-unes qui, saisies au passage par un La Morlière, un Tliémiseul de Saint-Hyacinthe ou un La Beaumelle, s'en allaient à beaux deniers comptés chez un libraire d Amsterdam, de Londres, de Lyon ou de Paris qui, une fois la copie payée, en devenait légitime propriétaire, avait le droit de la publier sans même demander l'assentiment de l'auteur, et, un beau jour, on jetait sur le marché des livres deux ou trois éditions du même ouvrage de Voltaire qui, surpris, furieux dépareilles indélicatesses, poussait de véritables cris de colère et harcelait tout le monde de ses plaintes contre de semblables calomnies littéraires. Sa vie entière a été remplie par ses sollicitations contre « ces fripons o de libraires; sa correspondance est pleine de ses cris de fureur contre les « coquins » qui dérobaient les copies de ses œuvres et se permettaient de modifier son texte pour le remplacer par des « horreurs, des sottises des halles qui font dresser les cheveux sur la tête » .

C/est là la véritable calomnie et, ce sont là les véritables calomniateurs ; c'est elle que Damilaville et Voltaire ont appelée l'Infàine ; ce sont eux qu'ils se sont donné la mission d'écraser. Voltaire s'y entendait d'ailleurs, à les écraser, les infâmes; rappelons-nous les persécutions dont il abreuva U: nialiiciu'eux I^a Beaumelle. Seule, la mort put le soustraire à cette iiaine inlassable qui, pour se manifester, attendait son moment et prt)fltaitde toutes les occasions i'avbi-ables. (l'est qu'aux yeux de Voltaire, La Beaumelle a été le calomniateur littéraire qui lui a porté les coups les plus sensibles. 11 parvint à se procurer la copie de In l^iicelle que possédait le frère du roi de Prusse ; il la veiulitau libraire Grasset et, d'accord avec l'acquéreur, il 11! peser peudani [)Ius de deux années sur la

tète du vieillard la menace de la puldication du poème dont, après trente ans écoulés, il ne pouvait s'empêcher de rougir. Pendant plus de deux années, cette pensée que la Pucelle allait être impiimée l'a littéralement affolé ; il en parlait toujours, il en écrivait sans cesse et à tout le monde : à d'Argental ,1e i4 novembre 17.55 : « Cette maudite Jeanne d'Arc a fait grand tort à notre Orphelin de la Chine ;... vous pouvez compter que ma vie est empoisonnée et mon âme accablée depuis six mois. Je suis si honteux qu'à mon âge on réveille ces plaisanteries indécentes que mes montagnes ne me paraissent pas avoir assez de cavernes pour me cacher. » Jamais il n'a pardonné à La Beaumelle qui lui a inlligé le plus cruel tourment de sa vie; il l'a écrasé. Ouant à Grasset, le libraire qui détenait le manuscrit et avait eu l'audace singulière de tenter un chantage éhonté en venant offrir à Voltaire lui-même d'en racheter quelques feuillets refaits, moyennant cinquante louis, il le lit arrêter à Genève, emprisonner et chasser du territoire de la République. Le i3aoùt 1755 en annonçant, des Délices, cette exécution à Mme de Fontaine, << Voilà, lui disait-il, comme il faudrait traiter partout les calomniateurs. Je ne les crains point ici ; je ne les crains qu'en France. » Il les craignait en effet, à un tel point que, par une lettre du mois de novembre 1755, il dénonçait leurs agissements à l'Académie française ; qu'il a tenu à mettre le public au courant des calomnies littéraires dont il se disait victime. Il la fait en in.sérant dans la première édition de l'Orphelin de la Chine la lettre que, le 3o août 1755, il adressait à J-J. liousseaupourle remercier de l'envoi de son discours de Dijon. 11 y ennuierait toutes les vilenies commises parla « canaille» pour que ])ersonne n'en pût ignoi-er: « C'est l'ingratitude, l'imposture et la rapine me pour-

suivant depuis quarante ans jusqu'au pied des Alpes, jusqu'au bord de mon tombeau. » C'était cola qui était infâme ; c'était cela qu'il fallait écraser.

Je n'irai point jusqu'à prétendre que Voltaire n'a pas compris dans cet anatbcme les ennemis des pbilosophes. Évidemment, dans certaines lettres à d'Alembert, on pourrait trouver la trace de cette préoccupation qui se manifeste surtout parce qu'il écrit au grand maître de V Encyclopédie. Maispourquoi cette préoccupation naît-elle dans son esprit? Parce que les ennemis des philosophes, Palissot, Lefrancde Pompignan, Fréron, rentraient dans cette catégorie de malfaiteurs auxquels il appliquait répilhète de « calomniateurs » déshonorante, à ses yeux ; parce qu'ils étaient de ceux qu'il fallait écra^jcr comme il a écrasé Fréron dans l'Écossaise ; mais ce qui me paraît indiscutable c'est quejamais « l'Infâme » n'a été la religion elle-même, que jamais ce cri de haine ne s'est appliqué au christianisme, puisque \'oltaire proclamait sa foi en la divinité du Christ, puisqu'il remplissait publiquement ce qu'il appelait « ses devoirs » et que si parfois il se permettait des actes ou desproposdéplacés ilsn'altéraient nullement les croyances dont il a donné des preuves jusqu'à son dernier jour. .l'ajoute enfin que la lettre du 4 novembre lyOô, dans laquelle Voltaire rappelle à Damilaville qu'ensemble, ils ont donné le nom d'infàme à la calomnie et lui recommande d'écraser cette infâme, porte en elle-même la preuve que la religion n'est pas le but visé par cet appel à la haine. Ne ditil pas à son ami : « Avouez que vous l'avez trouvée bien infâme la calomnie;, quand vous avez été témoin de ma vie phiIosophi(|ue et retirée, quand vous avez \ u mon église, que j(; liens pour aussi jolie, aussi bien reercpie cl a ussi bien desservie que celle de Poni[)ign an. » 1! ne me semble pas possiijii,' d'admettre que s'adres-

sant à un ami trcs intime, à un confident de toutes ses pensées, A'oltaire invile Damilaville à éci'aser la religion, alors qu'il se fait presque honneur el gloire d'entretenir avec soin, avec respect l'église, le temple dans lequel le curé de Ferney célèbre cette messe à laquelle, accompagné de Mme Denis, il assiste presque tous les dimanches. Que l'anathème vise les ennemis des philosophes, comme Pompignan, soit, mais la religion elle-même, je le nie.

Au cours de cet étonnant dix-huitième siècle, la calomnie a fait une autre illustre victime qui, elle aussi, comme Voltaire, a crié bien haut sa haine contre cette infdme : c'est Beaumarchais, l'un des disciples les plus connus des encyclopédistes, l'un des hommes les plus énergiques et les plus spirituels de son temps. L'affaire Goëzinan, au cours de laquelle il a publié tant de Mémoires, nous donne l'histoire de l'une des calomnies les plus noires dont un citoyen — à cette époque et depuis le Contrai social de Rousseau, ce terme était déjà consacré — ait eu à souffrir. Beaumarchais n'est peut-être pas un personnage dont la délicatesse de sentiments fut très épurée, très susceptible; il n'en connut pas moins, avec Voltaire son correspondant d'occasion, ces forbans littéraires qui victimaient sans scrupule les gens de lettres en réputation. L'un d'entre eux, Baculard d'Arnaud, qui n'avait rei'u de Voltaire que des bienfaits, joua, dans le procès Goëzman, un rôle au moins étrange. Beaumarchais, comme son maître, résolut d'écraser l'infAme. 11 créa le type de don Basile qui, depuis le Barbier de Séville cl le M(iria(/e de Fi(jaro personnilie la calomnie et, nous l'entendons tous, répondanl à Bartholo qui cherche avec lui les moyens d'empêcher Almaviva d'approcher de Bosine et qui songe à » s'embusquer, le soir, armé, cuirassé » :

L IMAME DE VOLTAIRE

« Bone Deus ! — se compromettre ! — susciter une méchante affaire, à la bonne heure et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'expert, Concedo. » Et comme Bartholo lui réplique : « Singulier moyen de se défaire d'un homme ! » « La calomnie, Monsieur, vous ne savez guère ce que vous dédaignez, répond Basile avec la conviction d'un homme qui sait; j'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien et, nous avons ici des gens dune adresse!... » Or, qu'était donc Beaumarchais? l'élève et l'ami de Voltaire, le dépositaire de sa pensée au même litre que Damilaville, d'Argental et d'.\lembert; un disciple qui savait ce que son maître entendait lorsqu'il jetait son cri de guerre: « Ecrasons l'Infâme»; qui n'ignorait nullement quel était l'infâme qu'il fallait écraser. Eaisse-t-il transpirer dans sa tirade célèbre quoi que ce soit, qui permette de supposer qu'une pensée de haine religieuse se mêle à sa diatribe contre la calomnie? Nullement. Son personnage, Basile, est-il un de ces ])rêtres qui prêchent la superstition et dont les pliilosophes dénonç;aient les prétendus mensonges? Nullement; il tient à l'église, il est vrai, car il est « organiste », mais il est également « maître à chanter (le Rosine ». Est-il donc un.de ces dévots tout conlils en oraisons et qu'on pourrait suspecter d'hypoci'isie? .Nullement; c'est, dit Eigaro à Ahnaviva qui l'interroge, « un pauvre hère qui montre la musique à iiosine, infatué de son art, friponneau, besoigneux, à genoux devant un écu et dont il sera facile de venir à IjouI ". ('/est l'homme de toutes les complaisances, comme la (iuègiie, nuiyennant linance. Il n'y a rien dans tout cela (|ui dénote une pensée anti religieuse

et, je le répète, Bcauinarfluiis, c'est, en ce (|iii concerne la calomnie, l'écho de Voltaire. En veut-on la preuve? Voici ce qu'il écrit dans la préface du Mariage de Figaro : » Je ne parle pas de ces libellistes honteux (allusion aux détracteurs de sa pièce), qui n'ont trouvé d'autres moyens de satisfaire leur rage, l'assassinat étant trop dangereux, que de lancer du cintre de nos salles, des vers infâmes contre l'auteur pendant que l'on jouait sa pièce. Ils savent que je les connais; si j'avais eu le dessein de les nommer, c'aurait été au ministère public ; leur supplice est de l'avoir crainl ; il suflit à mon ressentiment mais on imaginera jamais jusqu'où ils ont osé élever les soupçons du public sur une aussi lâche épigramme ! Semblables à ces vils charlatans du Pont-Neuf qui, pour accréditer leurs drogues, farcissent d'ordres, de cordons, le tableau qui leur sert d'enseigne. »

C'est encore là, n'est-ce pas, la canaille littéraire, ces libellistes honteux dont les feuilles sont les réceptacles des calomnies les plus odieuses. C'est encore là l'infâme que, comme Vol taire, Beaumarchais cherche à écraser; car, on nous a un peu transformé Basile. Depuis que Hossini a brodé sur le thème de Beaumarchais la dentelle d'une musique éblouissante de légèreté, de jeunesse, de gaîté, on a fait de don Basile la personnification du pnMre qui rêve davantage aux biens de ce monde qu'au lionheur de l'autre, hypocrite et rapace, prêt à tous les métiers pour un sac d'écus; il prend, en jouant, des airs de contrition, des attitudes pieuses; il lève les yeux au ciel cl module sa voix sur un ton de componction qui appclh; le sourire; on sourit, on est désarmé; mais au fontl, on en fait un personnage odieux et un peu ridicide. On l'alfuljle d'un chapeau d(; prêtre espagnol cpii prend, parfois, des proportions grotesques, alors que l'au-

leur a voulu qu'il fût coiffé <■ d'un chapeau noir rabalLu )>; rien de tout cela n'est exact. Le Basile moderne est né sous la Restauration; il est issu de Topposition à la Congréfjalion; il est surtout un souvenir de Rodin du Juif-errant; c'est une déformation du Basile primitif qui, lorsqu'il disait sur un ton convaincu, sérieux, un peu craintif, en se rapprochant de Bartholo pour lui parler presqu'à Toreillc : « La calomnie. Monsieur! Vous ne savez guère ce que vous dédaignez », produisait certainement plus d'effet qu'en développant, comme aujourd'hui, son manteau noir en ailes de chauve-souris et en jetant autour de lui des regards épouvantés.

Non, assurément; le vrai Basile n'est pas la personnification de cette calomnie, odieux moj'en de nuire, dont Voltaire, et Beaumarchais après lui, auraient fait l'un des attributs les plus détestables elles plus faux de la religion ; il est la personnification de la calomnie littéraire que Damilavillc et \oltaire avaient appelée rinfàmc, d (pi'ils voulaiciil écraser'.

Cependant il semble que vers lyGG les convictions religieuses de \'ol taire vont se modifier et oscill(;r

1. A-t-on reiiianiiié i|ue Bcnumarchais a iiiiilo Rousseau et la Nouvelle fléhïse dans le célèbre monologue de l'igaro, acte 5, t-eène H de la Folle journée ? Sainl-I'reux, dans un moment où il est aiiionreux ;'i la fois de Julie et de Claire, lance celte apostrophe dans lUie lellre, à Mme de Wolmar : « Femmes, femmes, objets chers et funestes, <iui ]iunissez quand on vous brave, (|ui poursuivez quand on vous craint; dont l'amour et la liainc sont également nuisibles et (ju'on ne peut recherchei' ni fuir impunément. ■>

Kcoutons Figaro: O femme, femme, femme! créature faible et décevante; nul animal créé ne peut manquer à son instinct; le lien esl-il donc de troiiiiier ! »

Il y a là un lapprochemenl frappant : mémo débul, même mouverjient plnaséoloifique : même pensée développée, dans des termes |ii-M ililïérefils. l.irilluciHc de linu-seau se fail, là, nellemenl senhr.

3511 LA LliOENDE DES PHILOSOPHES

vers la religion nalurcUc telle que la raison seule l'avait suggérée à Diderot et à Rousseau. Le 17 janvier 1766, il écrivait à Mme du Deffand : « Vous et voire ami, vous pouvez avoir été convaincus par ma dernière lettre combien je suis éloigné de quelques philosophes modernes qui osent nier une intelligence suprême, productrice de tous les mondes. Je ne puis concevoir comment de si habiles matliémaliciens nient un mathématicien éternel. Ce n'était pas ainsi que pensaient Platon et Newton. Je me suis toujours rangé du parti de ces grands hommes : Ils adoraient un Uieu et détestaient la superstition '. » Cette intelligence suprême, ce mathématicien éternel, ces grands hommes qui adoraient un Dieu, qui détestaient la superstition, tout cela sent bien le langage de convention donton faisait usage à cette époque sans foi, le style dont se .servaient les encyclopédistes et leurs adeptes. Mais, il faut se rappeler que Mme du DclTand,

1. M. Carré, professeui' d'Iiisloiic à la Faculté des lelUes de l'Université de Poitiers, auteur du Règne de Louis XV qui l'orme le tome \1II de VHisloire de France de Lavisse, dit à la page 3(11 que, pour Voltaire, l'infâme, c'était la superslilion. Je ne puis partager rinteri)rélalion de M. Carré dont je connais d'ailleurs el dont j'apprécie la haute valeur et l'incontestable compétence en ce qui concerne le dix-huitième siècle qu'il a étudié à fond.

Il est un point sur lequel M. Carré et moi nous serons certainement d'accord ; c"csl que, dans le langage des philosophes, qui dit superstition dit religion catholique. Ne perdons pas de vue, en ellol, que comme conséquence de la négation de la divinité du Christ, doctrine souteiuie par d'.Membert et surtout par Diderot, les philosophes affirmaient que le culte rendu au Christ, «pii n'élail pas Dieu, consliluait niw superslilion cl que les préIres qui eiiseign.iicnt ce cnlle élaienl <les imposteurs. Oiio l'infAme soit la relit/ion comme le veulent quelques-uns ou la superslilion connue le veut M. Carré, c'est e.vaclement la même chose ; ce sont deux mots qui ont môme signification; c'est purement de la synonymie. 1! est vrai que M. Carré ne parait pas avoir <-nnnM la lethe de Voltaire ù Damilaville que j'ai citée plus haiil cl il.iiis l.iquclle il déclare <iue l'infAme, c'est la calomnie.

bien quamie de N'oltaire, bien qu'admiratrice des pliilosoplies, bien que brouillée avec d'Alembert, « cet habile mathématicien qui ose nier un mathématicien éternel », qui l'a abandonnée pour suivre la fortune de Mlle de Lespinasse, n'est cependant pas dans l'intimité de Voltaire au même niveau que ses chers anges ou que Damilaville et que si, à ces amis si chers, on peut tout dire en toute confiance, il est bon de se tenir en garde à l'égard de ceux qui, malgré tout, ne sont que des indifférents, ('/est le système constant de Voltaire : il pratique ses devoirs religieux en cachette ; il l'avoue à ses intimes ; il le nie avec tous les autres ! Cependant, deux ans après cette lettre à Mme du DelTand, moins précise que celles écrites à M. et Mme d'Argental, Voltaire accomplissait un acte |iublic qui étonnait l'Europe entière: En avril 1768, il faisait ses Pâques. Diderot écrivait à son ami Falconet, alors à Saint-Pétersbourg : « Notre patriarche de Voltaire vient de faire ses Pâques, au grand scandale et des dévots et des impies. »

( /est là un événement, un des incidents de la vie du grand homme qu'à l'époque même, on a appelé (< l'affaire de 1768 » qu'il est intéressant d'approfondir.

On a pris l'habitude de taxer d'hypocrisie les actes de religiosité accomplis par Voltaire avant et après cette année fameuse qui peu! compter comme le point culminant de sa vie piiilosophiquc. Est-ce bien exact? Pour le savoir, il est indispensable d'étudier et de connaître à fond les dispositions d'esprit dans lesquelles il se trouvait à cette époque, de même ([ue le milieu dans lequel il vivait.

V'^oltairc n'était plus jeune; il avait soixante-treize ans et se plaisait à le répéter à tous ceux avec qui il était en relation de; correspondance. Il n'est pas une de ses lettres écrites en 17^8 qui ne débute par ccl aveu

qu'il faisait (l'ailleurs d'assez bonne grâce, y ajoutant même toute la dose de malice et d'esprit dont il était coutumier. Mme du Châtelet était morte en 1749 ayant définitivement éteint toutes les ardeurs dont ce corps si frêle était capable; ses affections s'étaient reportées sur Mme Denis et plus tard, sur Mlle Corneille à laquelle il prétendait servir de père. Pour retenir auprès de lui sa nièce qui allait devenir sa gouvernante, il s'était efforcé dès le principe, de lui créer une existence dorée, une vie de plaisirs et de réceptions à laquelle elle était d'ailleurs fort sensible. Il avait table ouverte à Ferney: il y recevait l'Europe entière: son théâtre était le rendez- vous du monde littéraire de son temps: les fêtes succédaient aux fêtes, et la bonne grosse Mme Denis goûtait infiniment ces journées occupées par les visites que recevait te patriarche suivies des longues soirées consacrées aux amusements dont elle prenait largement sa part. Lorsque Mlle Corneille franchit le seuil du château, ce fut un redoublement de joie, de gaîté, d'entrain; il fallait distraire cette enfant, l'instruire, l'élever pour qu'elle pût trouver dans un milieu convenable le mari à la vie duquel Voltaire entendait associer celle de sa pupille. Paris était depuis longtemps abandonné: les Philosophes donnaient parfois de leurs nouvelles; Diderot et d'Alembert surtout, se rappelaient de temps à autre au souvenir de celui qui leur avait montré la voie à suivre pour arriver à dépouiller l'h^glise du reste d'influence qu'elle avait encore conserve, mais louf cela s'estompait derrière les brumes d'un passé lointain; d'autres soins, d'autres soucis retenaient les pi-r'occupalions du vieillard. On sentait que le diable était devenu vieux et cpie le moment était proche oi'i il allai! se faire (u-niiie.

Keriiey, que N'ollairc :i\ail aclHlt' eu ly^xj; sous le

LES l'AOUES DK VOLTAIRE

nom de Mme Denis, mais dont il étail, en réalité, le propriétaire, Ferney lui apparaissait comme sa résidence d'élection. Non seulement il avait réuni dans son domaine tout le confortable, tout le luxe artistique qui no pouvait qu'augmenter l'agrément de ce séjour, mais il avait rêvé de transformer en un village doté de toutes les facilités de la vie une agglomération de misérables maisons abritant quelques paysans qui vivaient sous la protection du seigneur. Or, Voltaire, qui était seigneur de Ferney, voulait, de rien, faire quelque clioseetloules les facultés de son intelligence, toutes les forces de son énergie, toutes les ressources de sa volonté étaient employées uniquement à la réalisation de son rêve. Il construisit des maisons pour attirer les gens du voisinage auxquels d'ailleurs il distribua des terres; il fit élever un hôpital dans lequel les malades étaient soignés à son compte par des religieuses; il donna de l'argent aux pauvres gens pour éteindre autant que possible la misère; il installa des industries destinées à procurer à tous un travail rémunérateur et plus tard, avec l'aide de la cour, il créa une fabri(|ue d'horlogerie qui fit la prospérité du pays. 11 se faisait le bienfaiteur de ses vassaux. Tout philosophe (pi'il fût, tout ami des encyclopédistes qu'il prétendit être, bien i|uon le proclamât le chef de la secte des impies. Voltaire était bien trop intelligent pour ne pas coin|)rendre que, dans toute réunion d'hommes, la religion et la morale sont indispensables pour assurer l'ordre public, les bonn(!S mœurs, le respect du bien d'aulrui, la cordialité des relations, la soumission et la déférence envers le seigneur, liecounaissaut la nécessité d'un culte, et du culte catholi(|uc dans lequel il était né, il lit coiLsh'uire l'églisfî paroissiale de !''ci'ney im l'ronion de hupielle il lit graver cette inscriplion peu mo-

deste : Deo dicavit de Voltaire, livrant ainsi aux commentateurs, matière aux dissertations les plus savantes et, comme il faut que le seigneur donne l'exemple à son petit peuple, il prit un aumônier dans la personne du P. Adam qu'il avait recueilli lors du désastre de la Compagnie de Jésus et duquel il disait plaisamment lorsqu'il le présentait à ses invités : « Messieurs, voilà le P. Adam; il est inutile de vous avertir que ce n'est pas le premier homme du monde. »

Le P. Adam servait bien un peu de secrétaire à ^"oltaire, mais il s'occupait aussi de convertir ceux avec qui il se trouvait en contact continuel et, peu à peu, aussi bien pour donner l'exemple aux habitants de Ferney que pour indiquer à Mlle Corneille dans quelle voie elle devait conduire sa vie, on vit Mme Denis, puis Voltaire pénétrer dans l'église, assister à la messe. Pâques venant, le seigneur de Ferney se confessa, communia ; il reconnut vraisemblablement qu'il y avait là un moyen d'acquérir la paix de l'âme; les souvenirs d'enfance se réveillèrent; l'élève des Jésuites retrouva quelques-uns des sentiments qui avaient réchaulïé sa conscience d'enfant et. sans faste, sans bruit, sans aucun tapage, la personnalité de Vollatrc s'étant un peu effacée dans le silence dont il s'entourait volontairement, dans l'éloignement qui le séparait de Paris, il accomplissait régulièrement ses devoirs religieux sans que personne y prît garde, sans que personne songeât à s'en scandaliseï', ni les impies ni les dévots qui, il faut bien le reconnaître d'ailleurs, n'en étaient nullcnieni informés. Rien jusqu'à présent ne nous permel de ])résumer que Voltaire a joué, dans ces circonstances, un rôle qui serait purement odieux.

Mais, des événements nouveaux, imprévus, allaient ra|»[)elcr le vieillard de Ferney au souvenir du grand

public et, à partir île ce moment, la tempête allait se déchaîner.

En mars lyGS, on apprit (jue .Mme Denis et Mme Dul)uy, la petite-nièce du grand Corneille, étaient arrivées à Paris fuyant Ferney où elles ne voulaient plus demeurer. Les Mémoires secrets de Bachauniont, V Année lilléraire de Fréron racontaient qu'il y avait, entre l'oncle et la nièce, sépai'alion complète et en cherchaient les raisons. A la cour, à la ville, c'était là l'événement important ; partout on s y intéressait et l'on répétait les versions diverses qui circulaient dans la société. Tout cela était exact : Voltaire s'était aperçu un beau jour que; ses affaires étaient fort dérangées. Au.K Délices, à Ferney, il avait dépensé sans compter; à construire des hôpitau.x et des églises, à installer à grands Irais un théâtre, à tenir table et maison ouvertes, pour la plus grande joie de Mme Denis, il avait englouti une grosse part de sa fortune et il se réveillait en face d'un véritable goutfre au bord duquel il fallait s'arrêter. Il avait, d'ailleurs, fait des placements malheureux et, en particulier, avait prêté des sommes très importantes au duc de Wurtemberg qui ne se hûtail j)as de les lui rendre, ce qui faisait dire à Bachauniont, le 7 mars 1768 : « Un débite aussi que M . de Voltaire va à Stutgard chez le prince de Wurtemiiei'g l'épéter des sommes considérables (|ui lui sont ilues. "

Il n'y avait qu'un moyen de porter remède à cette situation très alarmante, c'était de réformer son train d(! maison, d'arrêter ses dépenses, de fermer les portes de Ferney et de vivre désormais en ermite, décidé à clore son existence derrière des barrières assez épaisses, assez solides pour qu'elles fussent impénétrables. Ce fut à quoi il se résolut avec courage. Il alla même jusqu'à envisager la {lossibilité de

LA LEGENDE DES l'ii ILUSOI'llES

vendre Ferney. Celte vie retirée ne pouvait èlrc que favorable au développement des sentiments religieux qui s'étaient réveillés dans son âme et, de fait, Voltaire, redevenu croyant, ne se contraignait plus pour céder aux exhortations du P. Adam et occuper dans l'église paroissiale, donl il avait été le généreux donateur, le banc qu'il y avait réservé pour lui i;l les siens. Ses souvenirs de jeunesse lui revenaient en foule et il ne pouvait pas ne pas se rappeler qu'en décembre 1728, alors que Diderot et d'Al('mi)ert n'avaient pas encore pu exercer sur son esprit rinllucncc néfaste qu'ils surent prendre plus tard, il écrivait au baron de Breleuil qu'il avait été pris de la petite vérole ; que M. de Gervais, médecin du cardinal de r^olian, vint le voir et le trouva avec une fièvre maligne dont un ne lui laissa point ignorer la gravité. «On m'annonça, dit-il, dansle même temps, que le curé de Maisons qui s'intéressait à ma santé demandait s'il pouvait me voir sans m'incommodcr. Je le fis entrer aussitôt. Je me confessai et je fis mon testament qui, comme vous croyez bien, ne fut pas long. )> Il ne pouvait pas ne pas se rappeler qu'en novembre 1737, alors qu'il avait accepté à Cirey l'hospitalité de Mme du Ciiàtelet, et qu'encore une fois, d'Alembert et Diderot n'avaient point fait leur entrée dans la société parisienne, il écrivait à l'abbé Mou.ssinot qui lui avait proposé de lui envoyer un prêtre chimiste, qui pût l'aider dans les travaux scicnliliques qu'il avait alors entrepris :« .Mais, il faudrait qu'il stit dire la messe et qu'il voulût la dire les dimanches et fêles dans la chapelle ilu ciuUcau. Cette messe est une condition sans hicpirllc je ne puis nu- cliarger de lui. »

11 avait c(Jinplé sans Mme Denis (|iii, jiccdutuniée :i l'existence bruyante, tapageuse, agitée qu'elle avait

menée jusque-là, habituée à recevoir les flatteries intéressées, l'encens un peu épais que lui prodiguaient sans aucune discrétion les princes, les grands du monde, les hommes de lettres qu'attiraient h Ferney la spirituelle liospitalilé de son oncle, ne pouvait plus supporter la tristesse de ce château abandonné, les privations que lui imposait Voltaire devenu économe par nécessité ; qui mourait d'ennui au milieu de ces montagnes fcrmantde toutes parts son horizon, et qui pensait que son importante personne n'était pas faite pour s'étioler au milieu de paysans grossiers, incapables de saisir toutes les grâces de son esprit.

Ce qui devait arriver arriva. De cet antagonisme de tous les instants naquirent des heurts, des discussions, des querelles qui rendaient insupportable la vie commune. Mme Denis exigeait que son oncle lui assurât les distractions dont elle jouissait auparavant ; Voltaire s'oljstinait à s'isoler du monde et en donnait les raisons les plus sérieuses ; la rupture se produisit. La nièce fantas(|ue et acariâtre du prince; des poètes l'ut assez haliilc pour intéresser à sa cause ÏMlle Corneille devenue Mme Dupuyel toutes deux, un beau jour, quittèrent le château sans rien dire, se rendirent àCex, se lii-ent conduire à Lyon et coururent la poste jusqu'à Paris oîi elles débarquèrent dans les premiers jours de mars 1768, abandonnant Voltaire à lasolitude, aux idées sombres qui s'étaient emparées de lui, aux préoccupations que lui causaient les calomnies aux- (juclles il était en hidtc à ('.(«tte épocpie, et aux effort.'^ (jn'il (levait l'aire pour mettre; ortlrc à sa siluation pécuniaire vraiment très compi-omise.

L'ai'j'ivée à Paris de Mme; Denis et de sa compagne (le voyage ne passa |)oint inaperçue. Bachaumont l'oi't au courant de toutes les nouvelles aiinon(;ail en CCS termes cet événement le S mars lyliS;

« Mme Denis, nièce de M. de \^ol taire el sa compagne fidèle depuis nombre d'années, vient de quitter ce cher oncle, et est à Paris depuis peu, avec Mme Dupuy, la petile-lille du grand CiOrneille et qui doit son éta- Idissement au zèle oflicieux de M. de Voltaire. Cette séparation donne lieu à mille propos que le temps seul peutéclaircir. » Le i^ mars, il continuait : » On ne tarit point sur les histoires de toute espèce auxquelles donne lieu l'arrivée de Mme Denis dans ce pays-ci »; et le 3o, il se décidait à faire connaître au public la vérité qui avait fini par percer, en imprimant ce qui suit : « Il paraît très certain que Mme Denis est à Paris pour y rester ; que sa séparation d'avec son oncle, M. de Voltaire, est une suite de querelles domestiques qui ne leur permettent plus de vivre ensemble. Les dépenses considérables que M. de \'oltaire a faites aux Délices et dans les châteaux de Tourney et de Ferney ont fort dérangé les affaires de ce grand homme qui n'a pas compté avec lui-même. Il se trouve aujourd'hui fort en avance sur ses revenus dont la plupart ne sont pas liquides. Ce qui l'a forcé à une réforme de maison dont l'entretien était très cher et surtout entre les mains de personnes peu économes. Dans cet embarras M. de Voltaire, qui se trouvait un riche mal aisé a voulu, pour se débarrasser loul de suitf de ses créanciers et se mettre au niveau, vendre la terre do Ferney comme dune défaite plus facile ou comme celle dont la vente remlrait davantage. Il a fallu le con.scntement de Mme Denis sous le nom de laquelle elle était achetée et, cette nièce l'a refusé opiniiilrement. -

Du coup, voilà Voitaiic, dont l,i personnalité avait un p(Mi perdu de sa grande noloii<''li'' à raison du silence qui s'était fait aiiloui' de son nom et de l'ombre derrière huiuelle il se i acliail volontairement, revenu

au premier plan de l'actualité. Grâce aux indiscrétions des Mémoires secrets, sa querelle avec Mme Denis occupait les conversations, son projet de vente de Ferney était connu de tous, l'état de sa fortune compromise courait le monde et, le grand homme, mis au courant datons cesbruits dont l'exactitude ne pouvait être niée, éprouvait le besoin d'écrire pour expliquer les événements dont ses amis se préoccupaient, pour pallier les appréciations parfois malveillantes dontles papiers publics lui apportaient l'écho.

Le i5 mars, il écrivait à M. Hennin : » Il est vrai, Monsieur, que Ferney est à vendre, qu'on en a déjà offert beaucoup d'argent et que j'en ai dépensé bien davantage pour rendre la maison aussi agréable et la terre aussi bonne qu'elles le sont aujourd'hui. Il est encore vrai que je la donnerai à celui qui m'en offrira le plus, le tout pour faire des rentes à maman, car pour moi, je ne dois penser qu'à mourir.» Maman, c'est ^Ime Denis, au bonheur de qui son oncle pense toujours, au point que, même après sa fuite inconvenante, il écrit le 3o mars à son notaire M. de Laleu une lettre fort curieuse, dans laquelle il établit le bilan de sa fortune qui s'élevait à 4")-200 livres de rente, plus 8.800 livres de rente qui lui étaient dues par le maréchal de Richelieu, la maison de (iuise, et M. de Lczeau mais qui, depuis longtemps n'étaient pas payées. Pour faire marcher la maison de l'erney, il |irenait 30. 000 livres par an; ses autres dépenses dépassaient de beaucoup ce qui restait libre sur ses revenus. Il chargeait son notaire de faire rentrer toutes ses créances môme au prix de transactions |)()ssil)les, de régler tout ce qu'il pouvait devoir et d'arranger les choses de telle sorte que, dans l'avenir, Mme Denis pût toucher chez lui 20.000 livres de pension chaque année; puis, à Mme du DelTand ipii

sans doute, lui avait écrit dès que la nouvelle lui était venue de la séparation de l'oncle d'avec sa nièce, il répond : « Je vais vous ouvrir mon cœur : j'ai été pendant quatorze ans l'aubergiste de l'Europe et je me suis lassé de cette profession. J'ai eu chez moi trois ou quatre cents Anglais... j'ai eu chez moi des colonels français avec tous leurs ofllciers;... j'ai bâti un château comme Béchamel, et une église comme Le- Franc de Pompignan; j'ai dépensé cinq cent mille francs à ces œuvres profanes et pies ; enfin d'illustres débiteursde Paris et d'Allemagne, voyant que ces magnificences ne me convenaient point, ont jugé à pro- ])0s de me retrancher les vivres pour me rendre sag'e. Je me suis trouvé tout d'un coup réduit presque à la philosophie. » El, comme il tenait à e.xcuser la conduite de Mme Denis, blâmée un peu par tout le monde, il continuait : « J'ai envoyé Mme Denis solliciter les généreux Français et je me suis chargé des généreux Allemands. Mon âge de soixante-quatorze ans et des maladies continuelles mo condamnent au régime et à la retraite. Cette vie ne peut convenir à Mme Denis qui avait forcé la nature pour vivrcavecmoi à lacauipagne. Il lui fallait des fêles conlinueiles pour lui faire supporter l'horreur de mes déserts qui, de l'aveu des Russes, sont pires (|ue la SilM'rie pendant cin(| mois de l'année. » Sur le même sujet, cet oncle excellent, plein de mansuétude et loujours toul prêt à dounei' à ses amis les explications les plus naturelles pour excuser la conduite de Mme Denis (|ui élonne tout le monde, écrivait le if) avril àM... .\ :« ElibitMi! il faut donc contenter la curiosité de \(ili(' aniilii' «M, cellede M. et Mme d'Argental? Voici mes raisons : J'ai soixanle-(|uarlorz(; ans; je me couche" à dix heures et nielè\e à cIiki. Je suis las d'(Mre raubcrgiste de l'EuiMpc; je \cu\ mourir dans la reirailc; (•elle reli-ailc

profonde ne convient ni à Mme Denis ni à la petite Corneille. Mme Denis l'a supportée tant qu'elle a été soutenue par des amusements et par des fêtes. Je ne puis pas suffire à la dépense d'un prince de l'Empire et d'un fermier général. J'envoie Mme Denis se faire payer des seigneurs français et je me charge des seigneurs allemands. Je suis actuellement fort à l'étroit et je lui donne vingt mille francs de pension en attendant qu'elle en ait trente-six mille, outre la terre de Ferney. Voilà, moucher ami, à quoi tout se réduit. » Il paraît du reste que V'oltaire ne r(''ussitpas dans ses négociations auprès de ses débiteurs allemands, car il résulte d'une lettre que j'ai déjà citée', écrite le 9 juillet 17GS par M nu; Denis à Dupont, avocat à Colniar, que l'oncle avait fait donation à sa nièce des sommes dues par le duc de Wurtemberg el qu'elle prenait ses précautions pour que le débiteur ne pùi pas se soustraire à l'obligation delui payer la somme dont le grand homme l'avait constituée donataire.

C'est en cet état d'esprit ([u'était Voltaire, loi'sque, retiré du monde, il se rapprochait de Dieu. Son intérieur était attristé et par la découverte pénible des l>ertes qu'il avait faites, et ])ar la nécessité à laquelle il était acculé de mettre un terme à des dépenses que sa situation gênée ne lui permettait plus, et par les iliscussions et les luttes que cet ensemble de circonstances cruelles faisailnaîlresansccsse entre Mme Denis et lui. Sa gaité avait, fail place aux soucis journaliers, son esprit avait perdu di; sa spontanéité, son entrain avait dispai'u, éteint par une sorte d'ennui morose qui lui faisait [jrendrc la vie en dégoût. Il ne |)ensail jilus qu'an inoiueiil on il la |)Ourrait quitter ; il sernblail (|uc ce lut pour lui lu dt'livrance d'une exis-

Icncc qui, sur sa fin, inenaçail d'être malheureuse et sa correspondance à cette époque est toute remplie d'une sorte de découragement dont il ne peut se détendre de confier les causes à ses amis les plus chers. « Je n'attends plus que la mort, écrivait-il à M. de Rochefort, el quoique je fasse des gambades sur le bord de mon tombeau, je n'en suis pas moins près d"y être couché tout de mon long. » Bref, il était malheuieux. Qui donc pourrait nier que le malheur crée une disposition naturelle de l'âme à se réfugierdans la religion? C'est là qu'instinctivement tout homme va chercher un secours, puiser la forcequi lui est nécessaire pour surmonter les tristesses delà vie, l'énergie dontil a besoin pour lutter contre les coups répétés de la mauvaise fortune, et Voltaire était trop intelligent pour n'avoir pas compris que là était son refuge, trop clairvoyant pour n'avoir pas tentéde faire usage de ce remède dont l'efficacité n'est pas niable pour les hommes de bonne foi. Je ne puis m'empêcher de croire que, soustrait par son éloignement de Paris à rinduence, à l'action des encyclopédistes, quelque peu terrassé d'ailleurs par l'infortune, \'oltaire était convaincu, lorsqu'à Ferney, il accomplissait simplement, sans ostentation, les actes religieux dont nous avons trouve l'aveu dans sa coi'respondance.

Or, à cette même époque, Paris et la Fi'ancc élairnl in()n(l(''s de libelles contre la religion catholique, iiiijjrimés ù i\.uist,(M(lain chez Marc-Michel Rey, dont les auteurs se cacliaienl sous h; voile de, l'anonyme, ou signaient ces d'UNrcs de noms de fantaisie. C.ha- (|ne jour voyait naître un (l(^ ces pamphlets qu'on attribuait à Voltaire, alin d'en assurer la vente. La verve antireligieuse du grand homme était si connue que piM'sonue ne pouvait être surpris de celle abondante production, el les Mihuoirca ttecrels ne cessaient de

LES PAQUES DE VOLTAIRE StiS

publier des annonces conçues presque toutes dans le goût de celle que voici: « S avril 1768. M. de \ oltaire vient encore de s'égayer aux dépens de la religion dans un libelle intitulé : Relation de l'expulsion des Jésuites de l'Empire de Chine, par l'autour du Compère Mathieu. » Puis, ce fut le Catéchumène qui lui fut attribué ; puis le poème de la Guerre civile de Genève; puis /a Théologie portative, dont il l'ut déclaré le père, puis encore la traduction du traité De tribus impostoribus ; et \'oltaire protestait avec toute l'énergie dont il était capable, car le Ilot montait toujours et, comme on ne prête qu'aux riches, tout ce qui paraissait dans ce genre lui était attribué. Il en avait tant écrit: il en avait tantrenié, dont il était cependant le père, que la malignité publique avait beau jeu à lui prêter les innombrables libelles qui, d'Amsterdam, se répandaient en France. Et pourtant, s'il était l'auteur du poème sur la Guerre civile de Genève, que d'ailleurs il avouait à ses amis, il est aujourd'hui certain que l'auteur du Compère Mathieu, indiqué par Bachaumont comme ayant écrit VHistoire du bannissement des Jésuites de la Chine, n'était autre que du Laurens, auteur également de la Théologie portative, et que c'est Bordes — un correspondant de Voltaire — qui a écrit le Catéchumène. Le seigneur de Ferncy ne cessait d'adresser à ses amis lettres sur lettres pour les persuader que tous ces bruits n'étaient que calomnies. Le 1"'' avril 1768, il protestait auprès de Choiseul : « .le ne me suis pas encore fait chai-lreux, lui disait-il, attendu que je suis trop bavard; mais je fais régulièrement mes Pâques et je mets aux pieds du crucifix toutes les calomnies l'réroniques et pompignantes qui m'iinitulent toutes les gentillesses antidévotes ([uc Marc-.VIichel Iley im|irimo depuis trois ou i|ualre ans conti e les j)lus pures lumières de la Théologii'. Il y a

Hfii '-A LEGENDK DES PHILOSOPHES

deux OU trois coquins défroqués qui travaillent sanrelàche à l'œuvre du démon. » Le même jour, il écrivait à d'Argental •- « J'ai beau travailler sans relâche au Siècle de Louis XIV, j'ai beau voyager avec une jjrincesse de Babylone, m'aniuser à des tragédies et des comédies, être agriculteur et maçon, on s'obstine à m'imputer toutes les nouveautés dangereuses qui paraissent. Il y a un baron d'Holbacii, à Paris, qui fait venir toutes les brochures imprimées à Amsterdam chez Marc-Michel Bey. Ce libraire, qui est celui de Jean-Jacques, les met probablement sous mon nom. Il est physiquement impossible que j'aie pu suffire à composer toutes ces rapsodies; n'importe, on me les attribue pour les vendre. » A Bordes^ le /( avril, il disait : L'///.s/o//'e du bannissement des Jésuites de la Chine est une plaisanterie infernale de ce Malhurin du Laurens, réfugié à Amsterdam chez Marc-Michel. C'est un drôle qui a quelque esprit, un peu d'érudition et qui rencontre quelquefois... Ce qu'il y a de triste en France, c'est que les Frérons m'accusent d'avoir part à ces infamies. Je ne connais ni du Laurens ni aucun de ces associés que Marc-Michel fait travailler à tant la feuille. Ils ont l'impudence de faire passer leurs scandaleuses brochures sous mon nom... Est-il po.ssible, qu'à mon âge, soixante-quatorze ans, on puisse m.e soupçonner de faire des plaisanteries contre la religion dans laquelle je suis né! » N'oublions pas d'ailleurs que, dès le 9,7 janvier 17(11, il avait écrit à d'Aigcnliil : (c ()iii,je sers Dieu, je crois en Dieu, et je veux qu'on le sache. » Or, il est inconlestable qu'en 17(58, Voltaire considérait que l'affirmation publitpic de sa croyance, (jue l'aveu de l'accomplissement de ses devoirs religieux devait ôlre un moyen si'ir de |)rouver à tous qu'il n'était nullement l'auleui' des lii)elles impies qui lui élaienl atlribués ; il soull'rail telleuieni

LES P\()Ui;S Dli VOl.TAinE

iluOii [lui (lire qui' lui, \ oltairo, qui all;iiL à la messe, qui rendait le pain bénit, qui communiait, il ait l'auteur de plaisanteries indignes dirigées contre Il religion qu'il pratiquait, qu'il le criait partout, de manière à ce que tout le monde en fût bien convaincu, à ce que personne ne pût en douter et, comme malgré tous ses efforts, il ne parvenait que très difticilemcntà se faire croire, pour que sa protestation fûtaussi publique que possiiile, pour qu'elle pût être connue de la France entière, il imagina de faife, le jour de Pà- ([ues 1768, une manifestation religieuse qui dût clore la bouche à tous ses calomniateurs. Il fit ses pà(jues en grande pompe. « M. de Voltaire, dit Bachaumont, partit de chez lui, précédé de deux de ses gens portant des hallebardes, en forme de suisses. Venait ensuite l'architecte, avec le plan de l'église, espèce d'offrande (pie le catéchumène faisait précéder comme acte de sa réconciliation. Il niai'chait ensuite, avec la figure d'un pénitent, avec la componction sur le visage et sans doute dans le cœur. Deux gardes-chasses fermaient la marche, la ba'ionnctte au bout du fusil. A l'entrée de l'église s'est trouvé le P. Adam, (|ui a fait le rôle de médiateur entre le Ciel et le pécheur... Il ne faut pas oublicu- les tambours et les fanfai'cs (pii (célébraient ce grand jour. . Sortant de la Sainte Table, il a prêché ses vassaux ; il leur a débile tous les principes de la morale la plus pure et la plus sage; il a apostrophé un de ses paysans, connu pour un coquin ; il l'a exhorté à se réconcilier avec Dieu, à reconnaiire combien il lui était redevable cl à lui, son seigneur, de n'avoir j)as été pendu. »

Du couii — il faut le reconnaître — \'ollaii'e était redevenu l'homme d'esprit terrible (ju'il avait été. Cette ostentation, celle publicité taj)agcus<?, ce sermon prononcé par lui dans l'église même, loul cela

3(;G la LEGENDE DES PHILOSOPHES

aboulissail bien au Ijiit ([u'il visait : faire savoir au monde entier que le vieux sceptique était décidémcul réconcilié avec Dieu ; mais autorisait également des doutes sérieux sur la sincérité de cette manifestation; tout cela donnait certainement une apparence de vérité au récit plutôt moqueur et aux rétle.xions peu bienveillantes des Mémoires secrets et aussi à Tobservation très juste de Diderot écrivant à Falconetque Voltaire avait scandalisé et les dévots et les impies.

Personne, eu effet, ne douta qu'il n'y eût là une sorte de comédie sacrilège, et le premier qui le dit ouvertement au seigneur de Ferney, ce fut l'évèque d'Annecy, dans une longue lettre datée du ii avril, lettre peut-être maladroite, qui, rendue publique, eut pour conséquence de provoquer cbez \'ollairc un mouvement en arrière. « Monsieur, disait le prélat, on dit que vous avez fait vos Pâques ; bien des personnes n'en sont rien moins qu'édifiées parce qu'elles s'imaginent que c'est une nouvelle scène que vous avez voulu donner au pulilic en vous jouant encore de ce ipic la religion a de plus sacré. » Il est vrai que l'évèquo continuait son épître en affirmant que, plus charitable que bien d'autres, il a dû croire que, puisqu'il s'est confessé, puisqu'il a communié, il l'a fait de bonne foi, en vrai chrétien, persuadé de ce que la foi nous dicte |)ar rapport au sacrement qu'il a reçu; mais il ajoute que, dorénavant, les incrédules ne pourront plus se glorifier de le voir marcher à leur tète, et que le public ne sera plus autorisé à le regarder comme le plus grand ennemi de la religion chrétienne, de l'Eglise catlioli(pie et de ses ministres. » Fasse le ciel, disait-il eu terminant, que vous ne vous occupiez plus à l'avenir que de la recherche de ce bonheur souverain qui peut seul remplir le vide d'un cœur

LES PAQUES DE VOLTAIRE 3(u

qui ne trouve rien ici-l)as ijui jniisse le contenter. » Voltaire n'eut pas de peine à saisir la pointe d'ironie qui se cachait sous cette littérature cpiscopale; il prit la plume, et répondit au prélatpar l'épitredontvoici quelques extraits. <( \'otre lettre me cause beaucoup de satisfaction, mais elle m'a un peu étonné. Comment pouvez-vous me savoir gré de remplir desdevoirs donttout seigneur doit donner l'exemple dans ses terres, dont aucun chrétien ne doit se dispenser et que j'ai si souvent remplis?... Si l'homme fait le bien pour l'amour du bien même, si ce devoir (épuré et consacré par le christianisme), domine dans son cœur, il peut espérer que Dieu, devant qui tous les hommes sont égaux, ne rejettera j)as des senlimenls dont il est la sourc(î éternelle. Je m'anéantis avec vous devant lui et, n'oubliant ])as la formule introduite chez les hommes, j'ai l'honneur d'être. Monseigneur... etc. ; et en postscriptum, il lui rappelle qu'en France, un seigneur de paroisse doit, en rendant le pain bénit, instruire ses vassaux d'un vol commis dans ce temps-là. « Ce sont des ad'aires de police qui sont de son ressort. » Il oxpli([uait ainsi l'allocution dont il avait fait suivre sa communion et, pour bien affirmer qu'il entendait rester le chef de la police dans sa paroisse, il envoyait au curé de Ferney le i)illet que voici : « Je prie M. le curé d'avertir les paroissiens qu'on s'est plaint au Parlement de Dijon des indécences et des excès qui se commettent quelquefois dans les cabarets à Ferney. I.es remontrances de M. le curé mettront fin à ces plainics : il inspirera le respect pour la religion et |)our les moiui'S. «

l']st-il besoin de dire que les gazettes étaient pleines «le ces événements? Ils occupaient tout Paris el voltaire passait son temps soit à se défendre contre .ses détracteurs, soit à s'expliquer avec ses amis. Sa

correspondance à celle époque de sa vie est bien curieuse à lire. 11 employait encore le même système qui lui avait servi auparavant: avec ses intimes, avec ses anges, il parlait librement et exposait franchement les raisons qui l'avaient fait agir. Une lettre du 22 avril à d'Argental, en donne quelques-unes et, vraiment, elles n'inspirent pas une grande créance dans la sincérité du vieillard. Cependant, il y fait encore un aveu qu'il est bon de retenir : « C'est, dit-il, un devoir que j'ai rempli avec Mme Denis une ou deux fois, si je m'en souviens bien. «Mais, après cette reconnaissance de l'accomplissement d'un devoir auquel seule .sa conscience pouvait le contraindre, il explique que l'intérêt a été la cause de la manifestalion à laquelle il s'est livré, et il énumère les raisons bien peu sérieuses qui l'y ont déterminé. Encore estil bon de remarquer que ses explications ne visent que la pompe extérieure dont il avait cru devoir se faire accompagnei', mais nullement l'acte religieux en luimèmedontil parle toujours avec un certain respect. Au comte delà Touraillc, qui n'estpas un « excommunié », comme d'Argental, il ne croit pas nécessaire de dire les motifs <' {|ui l'ont fait changer sa table ouverte conlre la sainte Table » ; il se borne à s'étonner que les Parisiens jouissent d'une si heureuse oisiveté (ju'ils daignent s'amuser de ce qui se passe sur les frontières de la Suisse, au pied des Alpes et du Monl- ,luia. !■ .le ne conçlois pas comment la chose la plus sinq)le, la [)ius ordinaire, el que je fais tous les ans, a pu causer la moiniire sui'prise. Je suis persuadé (|iir \()us en faites autant dans vos terres (juand vous y èles. Il n'y a personne qui ne doive cet exemple à sa paroisse. ■> Entre temps, il ml retenait avecTévèque d'Annecy une polémi(|Uf donl il se tirait avec son esprit ordinaire, comhallaiil a\(c des arguments spé-

cieux, revêtus des formules les plus respectueuses, les reproches véhéments que lui adressait le prélat ; il correspondait avec d'Alenibert qui le plaisantait un peu lourdement sur rédification qu'avait causée « le spectacle qu'il avait donné le 3 d'avril, en rendant lui-même le pain bénit à la grande satisfaction de la Jérusalem céleste et principalement des Trônes, des Dominations et des Puissances qui en sont fort contents, d'autant plus qu'on leur a assuré que le beurre en était bon ». Mais, somme toute, d'Alenibert trouvait que « l'illustre maître » était allé trop loin et ne se gênait nullement pour le lui déclarer dans une lettre (lu 3i mai dontjc ne transcrirai que quelques passages ([ui perinetti'ont d'apprécier combien Voltaire avait dépassé le but qu'il visait. « Je sais, lui disait d'Alembert, que vous vous plaignez de vos amis et des discoui's qu'ils ont tenus, dites-vous, ou, du moins, laissé tenir sur la cérémonie que vous avez cru devoir faire le jour de Pâques dernier. Je ne sais pas s'il en est quelqu'un parmi eux qui l'ait blâmée hautement; il est au moins bien certain que je ne suis pas de ce nombre, mais il ne l'est pas moins ([ue je ne saurais l'a|)prouver dans la situation où vous êtes. Peut-être ai-je tort, car, enfin, vous savez mieux que moi les raisons qui vous ont déterminé, mais je ne puis m'empèchcr de vous deuumder si vous avez bien réiléchi à cette démarche. Vous savez la rage que les dévots ont contre vous... avcz-vous cru leur faire prendre le cliangc parle paiii que vous avez pris?... J'ai liienpeur, mon cher ami, que vous n'ayez rien gagné à cette comédie f)eiit-êlr(r danger(nisç poui' vous '. »

r)'AI(!nil)ei-|, d'ailleurs, ii'iMail qiKî l'écho lidèlc de

I.di'llf IcUi-c (In iT AliMiilicrI csl rcproduilo dans les (JIBiR'res ooHi- ;j/('7i',s (/(■ \'ullaiir, éilllinii liciirliol, correspondance générale, 1. W, p. lo:i.

lopinion générale. Dans tous les partis on avait cherché l'explication de la conduite de \ ollaire; on s'imagina, non sans raison, en tenii- la clé, en supposant que, abandonné de Mme Denis et de la petite (lorneille, seul à Ferney dont il négociait la vente, il brûlait du désir de rentrer à Paris où l'appelaient son affection pour sa nièce ingrate, son amitié pour ses anges, pour Mme d'Argental surtout, pour la marquise de \ illette qu'il n'appelait que « belle et bonne », son désir ardent do reparaître à la Comédie pour laquelle il travaillait toujours. Mais il était averti que quelqu'un s'opposait énergiquement à son retour, la reine, dont la mort était prochaine d'ailleurs, prévenue contre lui parce qu'elle le regardait comme l'auteur de tous les libelles contre la religion qui se répandaient depuis quelque temps en France. On racontait qu'un jour qu'elle se rendait à l'église à ^'ersailies, elle avait aperçu à la devanture d'un libraire une de ces brochures antidévotes dont on imputait à Voltaire la paternité et qu'elle avait envoyé donner l'ordre qu'on fît disparaître l'ouvrage; qu'à son retour, la brochure n'ayant point été enlevée, elle était entrée dans la boutique, avait saisi le volume, l'avait déchiré de ses mains et jeté sur le sol, au grand émoi du libraire ébahi. On disait que Voltaire avait consulté sur l'opportunité de son retour im ministre dont la réponse avait été que la seule faç;on de démentir ces calomnies et de mériter l'indulgence de la reine était de faire un acte de catholicité qui détruisit les imputations de SCS ennemis; que, se confoiiuant îi ces conseils, le vieux péciieur s'était déterminé à rentrer dans le giron de ri"]glise. " Malheureusement, dit Hachaumonl, le U) mai lyGiS, à lorce de xouloii' (Idiiiht de l'éclat à sa conversion, il a joué une scène de tlérision dont ou

n'a pas manqué de se prévaloir auprès de la reine pour l'indisposer encore plus contre lui, et, conséquemment, toute cette hypocrisie est en pure perte et ne lui servira ni pour le ciel ni pour la terre. » Or, il y a une erreur incontestable, qui prouve combien, à Paris, on était ignorant de ce qui se passait à Ferney. Ce n'est point à Pâques 1768 que ^'oltaire résolut de rentrer dans le giron de l'Eglise. Nous avons vu par sa correspondance, dont de nombreux extraits ont été cités, que dès 1761 il avouait à tous sa conversion nouvelle et rien ne permet de supposer qu'à cette époque bien antérieure au.x incidents qui le déterminèrent à la manifestation tapageuse de 1768, l'intérêt personnel fût l'unique mobile de la transformation qu'avaient subies ses idées religieuses. Encore une fois, il accomplissait ce qu'il appelle lui-même ses devoirs, simplement, sans faste, sans ostentation, à l'insu de tous ceux qui, le sacbani, auraient pu l'en blâmer et user de leur influence pour le ramener à la haine de la superstition. D'Argental et Damilaville, ses confidents intimes, recevaient ses aveux, mais ne songeaient pas à le critiquer; d'Alemberl et Diderot — d'Alemberl surtout — ne se mêlaient nullement, alors, de ces actes de catholicité qu'ils ignoraient sans doute, d'ailleurs, et quant aux Pâques de 17G8, s'il a imaginé une mise en scène qui a pu apparaître comme une dérision, il ne l'a fait cju'cn vue d'obtenir un résultat déterminé, de réaliser un projet qui, par lui-même, n'a rien d'antireligieux, j)uisqu'il s'agissait de prouver, par la grande publicité de son geste, qu'il ne pouvait pas être l'auleur des libelles qui désolaient les âmes croyantes.

De toutes les lettres de 'Voltaire qui ont trait à cet événement, à cet incident de sa vie philosophi(|uc, il n'en est qu'une seule dans lai'piclle oii

puisse trouver des arguments en faveur de cette thèse que l'acte accompli par le roi des poètes était une scène d'hypocrisie vraiment indigne d'un homme intelligent et honnête, c'est celle éci-ite à d'Argental le 22 avril 1768 ; mais il ne faut pas oublier que Voltaire s'adressaità un correspondantqu'il appelle un «excommunié » et que, comme il le dit en plusieurs circonstances : « Il faut hurler avec les loups. » Il est utile en outre de se rappeler qu'à l'évêque d'Annecy, il écrivait : « Les bagatelles littéraires n'ont aucun rapport avec les devoirs du citoyen et du chrétien ; les belles lettres ne sont qu'un amusement. La bienfaisance, la piété solide et non superstitieuse, l'amour du prochain, la résignation à Dieu doivent être les principales occupations de l'homme qui pense sérieusement; » et personne ne peut affirmer qu'il ne pensait pas sérieusement celui qui, le 4 a^'i'il ly')!^, écrivait à Bordes : « Est-il possible qu'à mon âge de soixantequatorze ans, on puisse me soupçonner de faire des plaisanteries contre la religion dans laquelle je suis né. » Le retour de Voltaire aux pratiques religieuses me paraît donc avoir été de sa part une œuvre de sincérité et de foi, et quant aux Pâques de 176S, si elles ont été accompagnées d'une mise en scène certainement inconvenante, le but cherché, l'intention publiquement et hautement avouée de faire cesser les calomnies dont il était l'objet, suffit à permettre de croire (pi'au fond, il y a un acte de croyance, de respect pour la religion catholique, maladroitement accompli qui, au lieu d'être blâmé avec les termes véhéments dont s'est servi l'évéïpic d'Annecy, aurait dû lui valoir, tout au moins, le silence des dévots.

.luscpi'cn 1778, car nous allons d'un seul iioiul, fraiicliir dix années de sa vie, si Voltaire écrit beaucoup, si à l'eruey, fpi'il n'a point xendu, il continue

à se confesser, à communier, à rendre le pain bénit, averti par tout le tapage qui s'est mené en 1768, il le fait sérieusement, posément, en homme convaincu, sans ridicule ostentation, sans rien qui puisse attirer Tattention et faire revivre les querelles et les inutiles discussions d'autrefois. Il s'occupe de créer etde faire prospérer la fabrique d'horlogerie sur laquelle il compte pour amener le bien-être dans le village qu'il a fondé ; Mme Denis, revenue à de meilleurs sentiments ou, tout simplementconvaincue qu'avec 1 âge, l'iieure de la retraite a sonné, est rentrée à Ferney pour reprendre auprès de son vieil oncle son rôle de gouvernante : avec elle, la prospérité a reparu au cliàteau : il est inutile, en effet, de lui payer les 20,000 livres de rente qui lui étaient indispensables pour vivre à Paris. Mais, quelque chose manquait à Voltaire : il avait quatre-vingt-quatre ans ; depuis longtemps il n'avait pas revu la Capitale ; dej)uis longtemps, il n'avait assisté à aucune représentation de la Comédie et cependant, malgré son âge, il avait écrit pour elle cette tragédie d'/rène qu'il destinait au « Tripot », c'était le nom peu aimable qu'il lui donnait, et qu'il souhaitait voir jouer par Lekain, l'acteur de ses rêves, à qui il restait à peine quelques jours à vivre, par Mme Mole, Mlle Sainval, Mme Vestris, Larive, Monvelct lirizard. Tout à coup on apprit que, dans une lettre datée du 3 février 1778, adressée à son ami de Vaines, premier commis des finances, le vieillard annonçait son départ. — Pour où? Pour Dijon, où il devait se rendre avec Mme Denis pour suivre un procès. « Vous me parlez de voyage, dit-il à son correspondant, vous m'attendrissez et vous faites tressaillir mon cœur, mais j'ai bien peur de ne faire incessamment que le petit voyage de l'éternité ; car je suis roué, et mon corps est en lambeaux [lour avoir

été ces jours passés à Syracuse et à Constantinople ; j'ai été si horriblement cahoté que je ne puis pkis remuer. »

Ces allusions au travail que lui imposait la composition de la tragédie d'Irène étaient de nature à faire comprendre que le voyage à Dijon n'était qu'un prétexte et que Paris était l'objet de ses suprêmes désirs. Il le laissait entrevoir peut-être un peu timidement dans la même lettre : « J'ai fait autrefois un voyage à Paris, dit-il, je ne crois pas avoir jamais demeuré trois ans de suite dans cette ville. Je ne la connais que comme un Allemand qui a fait son tour de l'Europe. » Il comprit bientôt qu'il était impossible de donner le change plus longtemps et il flt savoir que le marquis de \ illette et sa femme, avec Mme Denis devaient quitter Ferney pour Paris le jeudi 5 février et que lui, il partirait le samedi 7 pour Dijon. Il n'ajoutait pas qu'il irait ensuite de Dijon à Paris mais tout le monde comprit qu'il n'abandonnerait point sa nièce et que c'était \î\ une manière indirecte d'annoncer son arrivée dans la capitale. En effet, le 10 février dans l'après-midi il entrait à Paris, mettait pied à terre rue de Beaune, chez le marquis de \'illette « et une heure après, disent les Mémoires secrets, il alla gaillardement et de son pied, rendre visite au comte ti'Argental, (piai d'Orçay. Il était dans un accoutrement si singulier, enveloppé d'une vaste pelisse, la tête dans une perruque de laine surmontée d'un bonnet rouge et fourré, que les petits enfants qui l'ont pris pour tm cliie-cn-lit dans ce temps de carnaval, l'ont suivi et hué. » Dès le lendemain, en robe de chambre et en bonnet de nuit, il recevait la cour et la ville. La fatigue du voyage, les réceptions qui occupaient une partie de son temps ne l'empècliaient pas de songer à sa tragédie, .\\ait-il

LA MORT DE VOLTAIRE

un moment de liberté, il retournait dans son cabinet, dicter à son secrétaire des corrections pour Irène. Le 16, il recevait les comédiens au nom de qui Bellecourle harangua et à Mme Vestris qui était devant lui, il disait, faisant allusion à son rôle, qu'il avait passé la nuit à arranger : « Madame, j'ai travaillé pour vous toute la nuit, comme un jeune homme de vingt ans. » Le lendemain, il devait assister à la représentation de Cinna aux Français, mais le docteur Tronchin lui défendit de sortir : Il était atteint de strangurie, difficulté d'uriner, qui, dès le premiei- moment inquiéta beaucoup son vieil ami. Et c'est alors que commença ce que l'on a appelé le scandale de la mort de \ oltaire.

En admettant qu'il y ait eu vraiment un scandale, pas plus que celui des Pâques de 1768, il ne pourrait prouver que Voltaire ait été un athée, qu'il ait entendu nier l'existence de Dieu et affirmer le néant. Loin de là; eût-il été à ces deux époques de sa vie l'hypocrite que l'on a prétendu, qu'il ne l'eût jamais été qu'à l'égard de ceux devant qui il niait ses pratiques religieuses: vis-à-vis des autres, de ceux qui recevaient ses aveux, il n'agissait point hypocritement; devant eux, au contraire, il rendait un éclatant hommage à cette religion dont on a prétendu qu'il niait tous les dogmes; il affirmait son existence et sa réalité et il faudrait établir, pour l'incriminer tout à fait, qu'il y a eu, de sa [)art, une intention de dérision, un désir de se mo(|uer des |)ratiques religieuses, d'abuser de la bonne foi des prêtres qui l'ap- ])rocliaient, et je n'ai vu nulle part qu'on soit parvenu à établir d'une manièi'e absolument certaine de telles inlentions. Il ne fut hypocrite, fourbe ou trompeur ni à un moment ni à l'autre. Je crois l'avoir démontré pour les P;k|ucs de i^CiS; il csl iiii|)()rtaul de l'éta-

37(i LA LEGENDE DES PHILOSOPHES

blir pour les événements qui ont précédé sa mort.

Voltaire est donc malade, malade au point d'inquiéter ses amis, surtout le marquis de Villette qui veille sur cette précieuse santé et qui prend soin d'empêcher les importuns de pénétrer jusqu'à lui. Cependant, bien qu'il se plaignît du mal de tête, on laissa entrer chez lui, le lundi 18 février, Franklin, Mme Necker, l'ambassadeur d'Angleterre et Balbastre, l'artiste distinguée qui le malade demanda «une pièce de clavecin, qui sembla calmer ses maux ». Mais c'était encore trop et le lendemain Tronchin lui trouva les jambes enilées. « Il le fit coucher et lui déclara qu'il ne répondait pas de sa vie. qu'il n'avait jiashuil jours à exister s'il ne se conduisait pas autrement et ne prenait pas un repos absolu. » Dès ce moment. Voltaire eut peur de la mort; véritablement effrayé, il ne vit plus personne et ferma sa porte aux gens de la plus haute considération : le comte d'Artois luimême ne put obtenir de connaître le jour où il le pourrait voir. Cette malheureuse tragédie d'Irène le tourmentait cependant toujours et, malgré sa fatigue, il accablait de travail son secrétaire Vagnières.

Une légère détente se produisit; il recrut Franklin qui lui présenta son petit-fils et lui demanda sa bénédiction pour cet enfant. Il se prêta à ce désir qui fut jugé comme « une adulation indécente, puérile, basse et même d'une impiété dérisoire •>. — « Le philosophe se hna, imposa les mains sur la têlc du petit innocent el pronon(;a avec emphase ces ti'ois mots : nicii. liberté, tolérance » ; et les Mémoires secrets qui rapportent cette scène étaient bien informés car, dans une de ses dernières lettres, écrite ;i h'iorian, le i5 mars, Voltaire lui disait : <> .l'ai \n M. b'raiikJin che/ moi, étant très malade ; il a nomIii (pie je donnasse ma bi''n(''diction à son petil-lils. .le la lui ai donnée en

LA MORT DE VOLTAIRE

disant : Dieu et la liberté, en présence de plus de vingt personnes qui étaient dans ma chambre. » Dieu ! La croyance en la divinité a donc hanté l'àmede ^ oltaire jusqu'à sa dernière heure? En ce moment où, très malade — il le déclare lui-même — averti par Tronchin que sa vie est en danger, il a cessé d'être le philosophe à l'esprit alerte, le sceptique aux saillies impi'évues, le poète aux vers faciles qui a rimé les chants impies de la Piicelle, pour devenir l'homme grave, le vieillard arrivé au terme de la vie, qui voit s'entr'ouvrir sous ses yeux l'avenir infini avec son mystère troublant; est-il possible d'admeltrc que lorsqu'il invoquait le nom de Dieu en accomplissant une sorte de cérémonie religieuse qui devait rester comme un souvenir ineffaçable dans la mémoire de tous ceux qui remplissaient la chambre du moribond, il eût joué une comédie indigne de lui et de l'auditoire grave, sérieux dont il était environné? Oui donc pourrait consentir à se figurer Voltaire, debout, les mains étendues, laissant errer sur ses lèvres minces un sourire sarcastique au moment où, les yeux levés, le geste bénissant, tel un aïeul qui veut attirer les bontés d'en haut sur la tète de ses petits-enfants, il invoque le nom de celui de qui tout dépend ici-bas? Et ce Dieu, quel pouvait-il être ? Etait-ce le Dieu innommé de Rousseau? Etait-ce l'Etre suprême ou le Mathématicien éternel, créateur et organisateur des mondes? N'étaitce pas, à ce momeni, le Christ, à la divinité duquel \'()ltaire croyait, quoi qu'on dise, lorsqu'en i7()i, et plus tard, dans l'église de Ferney, en accomplissant timidemeni peut-être, secrètement, pour que les philosophes l'ignorassent, mais avec le calme d'un chrétien convaincu, les prescriptions de sa religion, il j)roclamailsa foi ? Mais depuis, dans maintes circonstances, il l'a reniée, me dira-l-on. l']l sans doute: personne

plus que Voltaire n'a subi rinOuence du respect humain, de cette crainte du qu'en dira-t-on qui détermine bien des actions humaines; mais, au moment même où il accomplissait ces actes religieux, il était de bonne foi et c'est là le point capital. A l'heure suprême, il a subi la crainte salutaire et s'il eût été livré à ses seuls désirs, à sa propre impulsion, il eût infligé à son impiété passée le plus solennel démenti.

Le jeudi, le mieux s'accentua, la consigne devint moins inllexible. On fit entrer le vieux maréchal de Richelieu, un peu plus jeune cependant que le malade et qui, malgré sa toilette et sa décoration, avait l'air plus cassé que Voltaire en bonnet de nuit et en robe de chambre. Le vendredi, ce fut .Mme du Barry qui se présenta l'après dîner pour le visiter. <• On a eu bien de la peine à déterminer le vieux malade à la voir. Son amour-propre souffrait de paraître devant cette beauté sans toilette et sans préparation. 11 a cédé enfin à ses instances et réparé par les grâces de l'esprit ce qui lui manquait du côté de l'élégance extérieure. » Le dimanche, malgré l'enllure de ses jambes, il recevait les comédiens et faisait chez lui, la distribution et la confrontation des rôles d'Irène ; il posait devant le sculpteur Pigalle qu'à la demande de M. d'Angivillers, le roi, surmontant l'antipathie que lui inspirait Voltaire, avait chargé d'exécuter une statue du philosophe. Mais, tout cela était excessif ; les forces du vieillard ne pouvaient résister à une lelle excitation. Le mercredi suivant, il fut pris de crachements de sang qui alarmèrent tous ses amis. On le jugea très gravement atteint, mais l'entourage se préoccupa surtout à la pensée qu'on pourrait obtenir du malade un acte extérieur de religion dont on se prévaudrait comme d'une conversion et sérieusement, on songea à le l'aire partir. Mme de Saint-Julien faisait

L,\ MORT DE VOLTAIRE 379

préparer une voilure faite exprès pour lui rendre le retour plus commode '.

Les craintes manifestées par les philosophes, qui redoublaient d'efTorts pour que leur chef ne fît rien « qui fût indigne de lui » sont la preuve certaine qu'à cette heure suprême, ils sentaient que le vieillard était prêt à céder devant la jn'emière tentative faite pour le ramener dans la voie de l'Eglise. Peut-être appréhendaient-ils qu'il appelât un prêtre pour ne pas être porté i"» la voirie comme on l'avait fait pour son amie, Adrienne Lecouvreur. Son état s'aggravait d'ailleurs; au commencement de mars 1778, il avait baissé au point que Tronchin défendait de le laisser parler à personne. Ou ne faisait plus que le montrer à ceux qui venaient ; il prenait la main aux uns, leur souriait; il témoignait aux autres qu'ils lui déplaisaient par des cris alTreux ; il ne vivait que de tisanes et de bouillon coupé, ce qui lui rendait la tète vide et lui ùtail le peu de forces qui lui restaient et, « le lundi gras, il se confessait sans préparation et avec beaucoup de docilité, ce qui, de sa part, est le comble du délire », disent les Mémoires secrets.

Voici ce qui s'était passé : Tronchin, bien que prolestant, était « fort religieux pour observer les devoirs de sa profession ». Atin de mieux frapper l'imaginalion du malade qu'il voulait ébranler pour s'en rendre le maître, et le réduire au repos absolu dont il avait besoin... il lui dit qu'il devait toujours voir, comme Damoclès, une épée suspendue sur sa tête, ne teiuuil qu'à un fil. Otle menace répandit la terreur dans l'àme du philosophe. >• Sons l'impression que lui causait la peur de la mort, il ordonna qu'on priai le curé de Saiiil-Sulpico de le venir voir. Le

I. Toiiles les cilnlions qui vont suivre soni cxli-iilcs dos Mémuires sei-rels de Bachaumont, l. IX, année 1778.

curé empêché de se déranger, envoya à sa place un prêtre excellent et dévoué, l'abbé Gauthier. Il se présenta au marquis de Villette ([ui l'introduisit chez Voltaire. « Le philosophe est enlié en pourparler et s'est laissé dégrossir la conscience. Le curé, profitant de la voie ouverte, est venu peu après et a eu avec le malade une seconde conversation;... le pasteur est revenu tous les jours jusqu'au vendredi exclusivement et jeudi surtout, il est resté plus de deux heures dans la maison. »

Gomment expliquer que le marquis de Villette qui faisait pourtant bonne garde, ait laissé sans protestation, sans songer à s'y opposer, des prêtres s'approcher ainsi du lil, du malade? Cela ne suffit-il pas à démontrer que, terrassé par la peur de la mort, ému de l'effrayant pronostic de Tronchin, Voltaire exigea qu'on appelât un prêtre, et que son hôte, craignit, s'il s'y opposait, de provoquer chez le vieux philosophe repentant, une crise qui eût pu lui être fatale? G'est peut-être là ce qui explique que le ii mars, Bachaumont disait: » Les partisans de M. de Voltaire ne pouvant nier sa confession trop répandue dans le public, cherchent aujourd'hui à effacer les impressions fâcheuses qui en pourraient résulteren la faisant envisager comme un acte dérisoire... Mais outre qu'il est conslanl |>ar le témoignage de tous ceux qui l'entouraient qu'il avait réelletncnt peur, outre qu'on a vu par les différentes actions qui ont précédé, accompagné et suivi cet acte, qu'il n'avait pas assez de présence d'esprit pour jouer alors la comédie, c'est que cette comédie serait indigne d'un homme de génie el d'un bon citoyen et d'un honnête homme. » Il l'aul remai-qucr que les rédac- Icur.s i\e.s Mcmoiri'f! .sc<7c/.s- élai(Mil bien loin tle combalire les iih'M^s pliil(is()plii(|U('s du lemps ; ils n'eu

LA MOIiT DE VOLTAIRE

devaient pas moins la vérité à leurs lecteurs, et ils étaient bien obligés de constater, ce que nous soutenons aujourd'hui, que ^ oltaire, volontairement fit appeler un prêtre ; qu'il se confessa ; que cet acte de religion était connu du public tout entier. Ils étaient oljligés de dire que pour détruire l'effet qu'avait produit cet acte religieux de celui qui passait pour le roi des sceptiques, ses amis répandaient le bruit qu'il n'y avait eu de sa part, qu'une pure comédie. Condorcet écrivait à Turgot : « Le mandement a manqué son coup ; le grand homme est sauvé. Le curé de Saint- Sulpice est arrivé hier tout courant pour lâcher d'avoir un corps ou une âme. On lui a répondu que le corps n'était pas dans le cas d'être enterré ; que pour l'âme, depuis qu'elle avait pris de l'opium on ne savait ce qu'elle était devenue. Elle revient peu à peu ; l'affaiblissement est moindre ; la lièvre est calmée et M. Tronchin répond presque du malade, s'il ne se tue pas '. »

Cette taclique est encore <elle qu'on suit aujourd'iiui lorsqu'il s'agit des actes de religiosité accomplis par Voltaire ; mais les rédacteurs des mémoires répondent eux-mêmes à un aussi pauvre argument, en affirmant que le malade, pendant sa confession « n'avait pas assez de présence d'esprit pour jouer la comédie » et voilà du coup, l'argument qui s'ell'ondre sous la constatation d'un fait certain, indéniable,

1. Oh'uures de Condorcct, Didot fix-res, 1817, Correspondance entre Turijot et Condorcet, t. I", p. 272. Arago, l'éditeur des œuvres de Coiidorrel, a daté cette lettre de la fin de mai 1778. Il y a là une eiiiuir : elle e^t du mois de mars, après la confession de Voltaire, Si elle «Mail du mois de mai, comme Voltaire a reçu la visite du curé de Sainl-Sulpicc et de l'abbé Gautier le iiO à si.\ heures du soir et qu'il est mort le même soir à onze heures, Condorcet n'aurait pas pu écrire " l'alTaiblissement est moindre ; la (lèvre est calmée, etc. ».

parce qu'il est rapporté par des conlemporains liien placés pour connaître et apprendre au public tous les détails de cet événement dont tout le inonde parlait à Paris.

C'est dans ces dispositions d'esprit que se trouvait \'oItaire, sous le coup de la peur de mourir, n'ayant ni l'intention ni d'ailleurs la force déjouer la comédie, d'ac(-omplir un acte de dérision, qu'après avoir examiné une déclaration rédigée par le curé de Saint- Sulpice et que l'abbé Gauthier présentait à sa signature et l'avoir rejetée, il écrivit, de sa main, et signa la déclaration de foi dont letexte est bien connu, pièce capitale dans ce débat entre les impies et les dévots, que les premiers s'obstinent à considérer comme n'ayant nulle valeur, parce qu'elle serait le résidlat d'une simulation certaine, que les seconds acceptèrent et peuvent encore accepter comme la manifestalion suprême d'une volonté consciente et aussi énergique que les circonstances pouvaient le permettre. « Je soussigné déclare, qu'étant attaqué depuis quatre jours d'un vomissement de sang, à l'âge de S/| ans, et n'ayant pu me traîner h l'église, M. le Curé de Saint- Sulpice ayant bien voulu ajoutera ses bonnes œuvres celle de m'envoyer .M. l'alibé Gauthier prêtre, je me suis confessé à lui et que si Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes et que. si j'avais scandalisé l'église, j'en demande pardon à Dieu et à elle. Voltaire. Le 2 mars 177S, dans la iiiaixin de M. le Marquis de Villette, en présence de M. l'abbé Mignot mon neveu et de M. le iiiarciiiis de X'illevieille, mon ami. »

\ oilà le (birunicnt d'une inconlcstalilc iiiiporlaniu; (pi'il est iililr d'examiner, d'étudier, de dissé(|uer,

LA MORT DE VOLTAIRE 383

si Ton veut connaître les dispositions icligieuses de Voltaire en cas de mort.

Je sais bien que Tronchin avait peut-être exagéré la situation. Cette épée de Damoclès suspendue par un m au-dessus de sa tête, n'était pas une image qui pût rassurer le malade. Je sais bien que le lendemain de la confession, le marquis de Villette et Mme Denis, effrayés de l'elTet qu'allait produire cet écrit déposé entre les mains de l'arclievèque de Paris, songèrent à en obtenir la rétractation et firent appel, sans le consentement du vieillard, « au docteur Lorry, médecin voyant aisément couleur de rose, petit-maître, homme d'esprit dont on espérait plus aisément tirer parti » ; que celui-ci rassura \'oltaire en lui affirmant que sa guérison était entre ses mains cl Ht rédiger parle marquisde \'illette, ne voulant pas le signer lui-même, un bullf'lin donnant l'espoir d'une convalescence prochaine qui fut puijlié dans le n° 64 du Journal de Parix. Je n'ignore pas, qu'en effet, un mieux marqué se ]iroduisit et que Tronchin, toujours en possession de la confiance du vieillard, lui permit de manger un (cuf et substitua aux tisanes de l'eau et du vin, ce qui le ranima ; que le vendredi soir, 9 mars, il soupa avec des œufs brouill(''s, que le samedi, il se mit à table avec tout le monde : « que Condorcet, d'.\lembert et les autres philosophes vinrent le gourmander fortement )) ; qu'il s'excusait presque de sa confession, « son refrain ordinaire étant qu'il ne voulait pas que son corps fût jeté à la voirie » . Il est certain que la nuit du 13 au l'i mars fut mauvaise, qu'il rendit beaucoup de sang clair <|u'on jugea venir de la poitrine ; « qu'on luisait bonne contenance dans la maison, pour êviler un second esclandre de la part des prêtres, mais qu'on était in<|uiet; que le jeudi i/j, le malade était très affaissé; que la constcrnniion était extrême, que

Mme Denis pleurait mais que, pour en imposer à l'extérieur, M. et .Mme de Villette alTectèrent de se montrer à l'Opéra ».

Tout le monde sait que la perspective de voir jouer Irène ressuscita ^'oltaire pour la troisième fois ; qu'il trouva la force, le 3i mars, de monter dans son carrosse, « couleur d'azur parsemé d'étoiles, peinture bizarre qui faisait dire à un plaisant que c'était le char de l'Empyrée « ; qu'il se rendit à l'Académie, assista à la séance remplie par Téloge de Despréaux lu par d'Alembert, puis se mit en route pourla Comédie Française. « Dès que sa voiture unique a paru on s'est écrié : Vive Voltaire! Les savoyards, les marchandes de pommes, toute la canaille du quartier s'étaient rendus là et les acclamations ont retenti pour ne plus finir. » Je ne rappellerai pas cette représentation d'Irène, triomphe pour lauteur, mais non pour la tragédie assez pauvre d'ailleurs, et il est facile de s'imaginer la joie et l'émotion du poète, couronné par Brisard et s'écriant : « Ah ! Dieu, vous voulez donc me l'aire mourir !» Tout cela est connu, et ce qui no i'esl pasinnins, c'est que revenu à l'apparencedelasanté.ciiapitréetpar le marquis de Villette et par Condorcetet par d'Alemberl et par .Mme Denis elle-même, Voltaire s'elforçia de détruire rellet produit par sa confession, par la déclaration de foi qu'il avait signée. Tout comme il l'avait fait en 176S en polémicjiiant avec l'évèque d'Annecy, il |i()léniiquait avec le curé de Saint-Snlpice, " et comme il est parfaitement revenu à lui, il a retrouvé ce ton de; persitlage honnête qu'il entend si bien et doul il ii'<>sl pas possible de se fAcher. Mais, bien attaqué, bien déieiulii, hî miuisirc du Seigneur sans quitter son costume de gravité et dans un style adminisiraiif proportionné au jicrsonnage, ne le plaisante pas mal, en lui disant les vérités dures (ju'exige sa fonction. »

LA MORT DE VOLTAIHE

Mais, la fin arrivait. Le 28 mai, on apprenait qu'il était retombé plus gravement malade et bien qu'on ne put connaître au juste son état à raison du silence que gardaient ses domestiques, ses parents etses amis, on avait tout lieu de craindre qu'il succombât cette fois. « Il paraît — disait Bachaumont — que la crainte <le voir arriver des prêtres autour de lui une seconde fois et le déterminer à quelque démarche confirmative de la première est la cause du mystère qu'on observe. »

Le 3o mai, sur les onze lieures du soir, N'oltaire expirait.

Les détails de ses derniers moments étaient restés jusqu'ici ignorés. Un livre récemment paru • vient de nous les révéler. Ce très curieux procès-verbal des circonstances qui ont accompagné les heures dernières du grand écrivain mérite d'être lu, parce qu'il est comme la constatation officielle des tortures qu'endura le malheureux combattu entre le désir d'avoir les secours de la religion et la fausse crainte de déplaire à ceux qui l'entouraient. Jamais on ne comprendra mieux l'horreur de cette expression : les affres de la morl.

Revenons à la profession de foi signée par N'ullaire le 2 mars. Lorsqu'on l'étudié sans parti pris, avec le désir sincère de pénétrer l'intention de son auteur, on reste frappé par la forme grave et sérieuse ([u'afTecle ce document. Ceux qui affirment que le malade n'a jamais eu la volonté formelle de se réconcilier avec l'Kglise ; qu'il es! resté jusqu'à la fin l'incrédule qu'il paraissait êlre ; qu'il s'est spirituellement joué des instances lassanles des prè[r(^s (pii le circon\(Miaienl,

1. FnÉDÉHic Lachkvhe, Voltaire mourant , enijuêle faite en 1778 sur JcK circonstances de sa dernière maladie. P;iris, Champion, 1908.

oublient quil suffit de lire attentivement cette pièce rédigée par lui, écrite et signée de sa main, accompagnée de renonciation descirconsiances quidevaient, à ses yeux, lui donner tous les caractères de gravité de nature à apporter la conviction dans les esprits pour y découvrir un ton de vérité et, dans lensemblc, un accent de sincérité qui convenaient à lacté important qu'il accomplissait. Qu'il ait pris la plume sous l'empire de la peur, c'est possible; il n'y a rien là que de très humain. Il faudrait n'avoir jamais subi de douloureuses séparations pour ignorer que l'approche de la mort est parfois plus terrible que la mort elle-même, et les philosophes vrais ou faux ne feront jamais croire à personne que parce qu'ils se sont affublés de ce titre, parce qu'ils ont prétendu étudier Dieu et l'homme, les réalités de la vie terrestre et les contingences de la vie future, ils ont doté leur âme d'une fermeté telle quelle puisse sans faiblesse aucune voir arriver l'heure dernière. La mort fait peur à tous, aux dévots comme aux impies, et les dernières prières, le suprême sacrement ont précisément pour objet de rendre moins redoutable ce terrible moment, de calmer les appréhensions et aussi leâ douleurs qui accompagnent toujours la fin de la vie. Voltaire a donc eu peur ; c'est entendu. Ce n'est pas 1res philosophique, dit-on — c'est possible — ; il n'en est pas moins vrai que hanté par l'idée de la mort et très désireux de rctitjuver la sérénité que, d'une manière certaine, la religion donne aux moribonds, il a commencé son acte de foi par ces mots : x Je soussigné, déclare. » Ce terme est à retenir car il est comme l'affirmation énergique, formelle que tout ce qui va suivre est l'expression de sa ferme volonté et qu'il tient absolument à ce (pie l'acte qu'il va rédiger soit rendu public ; il veut que tout le monde puisse

LA MORT DE VOLTAIRE

savoir que s'il a été, dans ses écrits, un adversaire de l'Eglise, il a cessé de l'être ; il désire que tous ceux que son attitude agressive avait attristés apprennent, de lui-même, qu'il entend mettre fin à la lutte et vivre dorénavant en chrétien sérieux et sincère.

« Je soussigné déclarequ'élant attaqué depuis quatre jours d'un vomissement de sang, à l'âge de quatrevingt-quatre ans, et n'ayant pu metraîner à l'église...» \oi\h bien l'aveu de la peur qui s'est emparée de son esprit. Il semble qu'il soit possible de sentir percer sous les mots qui enveloppent sa pensée, un sentiment d'anxiété qui l'élreint; celte préoccupation, on la devine sans peine: il a quatre-vingt-quatre ans, et, à cetâge avancé, des vomissements de sang qui se prolongent jKîndant quatre jours constituent un symptôme dune gravité qui l'alarme. N'a-t-il pas d'ailleurs encore présente à l'esprit la phrase de Tronchin et, par une action réflexe, ses yeux ne iixent-ils pas avec angoisse cette épée suspendue à un fil qui, à chaque instant, est une menace pour sa vie? Il a tellement entrevu la mort, il l'a sentie si proche de lui, qu'il a eu la pensée de se traîner jusqu'à l'église. Il n'a pu le faire, mais il a fait prier le prêtredeveftir jusqu'à lui : u M. le curé deSaint- Sulpice ayant bien voulu ajoutera ses bonnes œuvres celle de m'envoyer M. l'abbé Gauthier, prêtre, je me suis confessé à lui... » (rcstdonc bien ^'oltaire qui ademandé au curé deSaint-Sulpicede le venir voir. Il n'est pas utile de se livrer à de longs et profonds raisonnements pour comprendre que si le curé lui a envoyé l'abbé fiauthier c'est évidemment qu'on l'avait prié de venir lui-même et qu'empêché de le faire, il a délégué un prêtre pour le remplacer. Mais c'est là, il me semble, un argument décisif qui prouve de la manière la plus formelle la sincérité absolue du document que nous analysons. A qui pourrait-on faire croire que

Voltaire, malade, sentant venir sa lin prochaine, rendu à cette heure suprême où toutes les pensées revêtent un caractère de gravité, en même temps de tristesse, on pourrait dire d'effroi que causent les ajipréhensions d'un avenir inconnu, a eu cet accès de gaité gamine qui consistait à appeler auprès de lui un prêtre afln de jouer une comédie qui pût égayer les adversaires de lEglise? Une semblable idée ne peut entrer dans l'esprit de personne ; elle heurte le bon sens et il faudrait, pour qu'elle put être admise, qu'elle fût assortie de preuves tellement éclatantes, que le doute fût absolument impossible. Or, \'oltaire ajoute : « Je me suis confessé à lui. » Ce qui veut dire volontairement, spontanément, en toute liberté d'esprit, avec toute son intelligence, puisqu'après la confession, au moment où il rédigeait sa déclaration, il était en possession de toutes ses facultés et accomplissait un acte de sa volonté la plus ferme et la plus réfléchie.

Cette phrase parut grosse de conséquences à tous ceux qui entouraient Voltaire et qui tenaient à ce que cette déclaration, déposée entre les mains de l'archevêque de Paris et publiée dans toutes les gazettes, fût considérée comme le fait d'un homme d'esprit se jouant de la crédulité du prêtre admis auprès de lui. On chercha le moyen d'en détruire les effets. On s'arrêta à celui-ci : Le médecin Lorry, chargé de rassurer le malade, dut aussi rassurer le public. Il le lit dans une note parue au Jourridl de Paris. Il en devait ressortir pour tout le monde que le ])hilosoplie n'était point en danger de mort, qu'il avait pu, j)ar conséqucut, recevoir, san^^ y altachcr une imporlance bien grande, la visilc du pnMre et (jue, conservanl lonle sa liberté d'espril, loiilc la vigueur de son imagination, loute sa gaielé el loul son entrain, il

LA MORT DE VOLTAIRE

vivait considéré comme une plaisanterie vraiment originale, le fait de rédiger cette déclaration qu'il se réservait de renier dès le lendemain. La lecture de cette pièce doit, il me semble, faire rejeter une telle interprétation delà pensée de Voltaire. Au moment où, de sa propre main, il rédigeait ce que j'appelle son acte de foi, la souffrance, la peur de mourir, la pensée que ses restes pourraient être jetés à la voirie avaient fait de ce vieux sceptique, de cet homme dont la croyance était non pas abolie, mais simplement obscurcie, un être clairvoyant, apercevant ce que lui imposaient et son éducation première et le retour sincère vers la religion qui avait marqué les années précédentes.

« .le d(''clare — continue N'oltaire — que si Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catholique où je suis né. »

Voilà une profession de foi formelle et qui ne comporte aucune arrière-pensée. Mais ce n'est pas la première fois que Voltaire a professé sa croyance en la religion catholique. 11 l'a formulée en d'autres termes, il est vrai, mais d'une manière tout à fait énergique dans une lettre du i4 janvier i76i. «Je crois en .lésus-Christ, consubstanticl à Dieu, disait-il, en la vierge Marie, mère de Dieu. » Et ce n'était pas à un indifférent qu'il écrivait en ces termes si formels, à l'un de c(Hix à ((ui il se croyait obligé de cacher ses véritables sentiments en fait de religion ; c'était à Mmed'ArgentaljUne amie tout parliculièrementchère, ce bon ange, sous les ailes de qui il s'abritait si souvent, une de celles qui avait droit à ses confidences les plus intimes, auxquelles il ne celait aucune de ses l)ensécs, ce qui nous conduit à affirmer que s'il faisait une confidence aussi grave de sa part, c'est qu'assuri'nuMil, elle Iroubiaitlc plusinlime de son âme. Peut-

on être surpris, d'ailleurs, de voir professer publiquement sa foi dans le Christ, un homme qui, depuis longues années, suivait les règles de la religion et s'indignait qu'on pût le supposer capable de traiter avec dérision le catholicisme dans lequel il était né? Il n'a donc fait, dans cette circonstance suprême, que proclamer ce qui, dans Finlimilé de son àme, constituait une indiscutable vérité et que, des lèvres seulement et par pure rodomontade, il bafouait dans ses propos et dans ses écrits.

« Espérant — conlinuc-t-il — de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes et que, si j'avais scandalisé rEglise,j'en demande pardon à Dieu et à elle »; puis il signe. C'était là ce à quoi, peut-être, le clergé tenait le plus. Il voulait que Voltaire, avant de recevoir les sacrements, écrivit une rétractation aussi catégorique que possible des libelles antireligieux qui, pendant si longtemps, avaient été la cause de cette guerre acharnée qui désolait l'Eglise, et c'est aussi la seule phrase de cette déclaration qui puisse prêter à quelqu'équivoque. Il est certain qu'elle est conçue dans des termes qui ne permettent pas de penser qu'il y ait eu, de la part du malade, un aveu complet, un regret formel des scandales incontestables que, volontairement, sciemment, puisqu'au fond il était un croyant, il n'avait pas cessé, sa vie durant, de répandre à plaisir contre cette religion dont, en secret, il suivait les prescriptions. ^lais admettra-t-on (pie le fait d'avoir obtenu de Voltaire, même sous une forme dubitative, une quasi reconnaissance de ses fautes, ne constituait pas une véritable victoire? Avec son esprit coutumicr, il avait tourné la difficulté ù larpuîlle il était acculé, c'est exact; il avait bien soin de dire en effet: « Si j'avais scandalisé l'Eglise », évitant ainsi de reconnaître (pi'il l'avait effectivement

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-I andalisée; mais, même sous cette forme, c'était pres- (liie un aveu; exiger de lui davantage, c'était peutilre courir au-devant d'un échec, faire fléchir sa voii)nté et perdre tout le bénéfice que devait très légitimement escompter le clergé d'une semblable déclaration, œuvre de la volonté rélléchie et libre de celui <jui passait ajuste titre pour le chef de la secte des Impies. Et puis, la déclaration achevée, après lavoir signée, il la date: «les mars 1778». Comme il entend que ce soit un acte sérieux, entouré de toutes les garanties de sincérité qui puissent affirmer sa véritable valeur, comme il veut que le public à qui il destine cette déclaration soit convaincu qu'il ne sestpasjoué de sa bonne foi, il lui indique les moyens de contrôler ses affirmations, de savoir au vrai si, oui ou non, l'écrit émane bien de lui, s'il est bien l'expression de sa pensée, s'il est bien la manifestation de sa volonté nullement contrainte, il désigne l'endroit où elle a été rédigée : «dans la maison de M. le marquis de Villette »; il fait connaître les noms des témoins de cet actesolennel : « Kn présence de M. l'abbé Mignot,mon neveu, et de M. le marquis de V'illevieille, mon ami, » f|ui, semble-t-il dire, pourront affirmer, au besoin, que \'ollaire, sentant la mort venir, a voulu que son âme s'en allât en paix dans l'éternité et, de fait, ils ont signé cette déclaration, comme pour attester la sincérité des intentions du moribond.

Tel est cet acte qui avait répandu la consternation (liez les encyclopédistes. A tout homme de bonne foi, on peut poser la question de savoir s'il est possible de trouver dans cet écrit un mot, un seul mot (|ui fasse naître dans l'esprit la pensée qu'il y a eu, (le la part de Voltaire, une pure comédie, une intention dérisoire," une mancr'uvre destinée à faire croire an prêtre que Voltaire; était repentant. C'était unique-

ment un moyen d'affirmer sa foi el, dès lors, sa déclaration s'explique toute seule. Une scène inconvenante jouée par le vieux poète eût nécessité un état d'esprit qui lui laissât toute liberté de faire le plaisant à cette heure toujours cruelle ; Bachaumont nous atteste qu'il en était physiquement incapable et je le crois sans peine. Je n'ai jamais ajouté foi à ces histoires qui traînent un peu partout et qui nous narrent les bons mots des grands hommes morts en riant. C'est \'oltaire lui-même qui, dans une lettre du i" avril 176G, raconte à Thiériot la fin du marquis de Maugiron. Alors que le prêtre s'apprêtait à lui donner l'extrème-onction ; <i Je vais bien les attrapei-, dit le moribond, ils croient me tenir et je m'en vais. » Il mourut à ce mol. C'est Duclos, à sa dernière heure, qui, s'adressanl aucurédeSaint-Germain-l'Auxerrois, accouru auprès de lui, demandait : « Comment vous appelez-vous, monsieur le curé? » — Chapeau. — Eli! Monsieur, je suis venu au monde sans culotte, je puis fort bien en sortir sans chapeau. » Tout cela est fort joli et est servi tous les jours en exemple de la force d "àme de ceux qui faisaient profession de philosophie. Maiiieureusement, nous savons trop les uns et les autres que ces mots plaisants, que ces saillies plus ou moins spirituelles ne se rencontrent pas sur les lèvres ardentes des i)auvrcs êtres anéantis qui exhalent leur dornier souffie.

Tout ceci, d'ailleurs, ne vise point à faii'i' dr \ (dtaii'c un Père de l'Eglise et à lui préparer une place sur les autels, mais à détruire la légende qui le représente comme le chef convaincu et acharné de ces impies du dix-huitième siècle qui se sont efforcés de battre en brèche la religion catholique et qui, s'ils sont parvenus à attiédir la foi, n'ont pu (h'-raciner complètcmontde l'Ame humaine ce srnlimcnl innécpii

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la pousse invinciblement à se réfugier dans la religion aux heures des pires tristesses de la vie. Voltaire n"a jamais été qu'un impie de surface ; le désir de faire briller son esprit, de répandre tout le long de sa route les sarcasmes et les ironies qu'il était de bon ton dans la société de son temps de laisser traîner un peu partout contre l'Eglise, le besoin de paraître commander à la légion de faux philosophes qui l'avait acclamé comme son chef, en a fait le sceptique apparent que nous connaissons. Ce n'était qu'une illusion. Au fond, il avait gardé la foi de son enfance, et, lorsqu'il était éloigné de rinOuence de ses amis, comme un tison qui lentement se consume sous la cendre mais se rallume et brille de nouveau au moindre souffle, si elle s'éclipsait lorsqu'aucune traverse ne venait tourmenter sa vie, elle renaissait et s'imposait impérieusement à lui à chaque fois qu'un obstacle se dressait sous ses pas ou que la maladie, venant tenailler son corps frêle et son âme apeurée, le forçait à envisager la fin d'une existence qui n'avait connu que les flatteries et les succès.

Au surplus, l'enquête publiée par M. Lachèvre n'est point faite pour contredire mon intime conviction : Voltaire a eu le désir de faire une fin chrétienne. Elle la fortifie au contraire. Elle présente tous les caractères de la sincérité la plus absolue. Destinée, vraisemblablement à l'évèque d'Annecy qui, prévoyant que le i)hilosopiie serait iidiumé à Ferney, désirait être au courant des circonstances de sa mort pour arrêter sa conduite en cette occurrence délicate, elle constate ceci : C'est que, lorsque le bruit se l'épandil dans Paris que \'ollaire ('■tait mourant, l'ablié dauthiei', qui, déjà une première fois, avait reçu de lui l'accueil (]ue l'on sait, lui écrivait le '.'o mai, le jour même de sa mort, pour lui

demander, s'il ne jugeait pas le moment venu de le recevoir de nouveau. « Quelques heures après la lettre reçue — dit l'auteur du manuscrit publié par M. Lachcvre — labbé Mignot se rendit chez l'abbé Gauthier. " Je viens — lui dit-il — Monsieur, vous cher- « cher et vous prier de confesser M. de Voltaire. Votre « dernière lettre lui a fait impression ; il veut se con- « fesser et ne se confesser qu'à vous. »

L'abbé Gauthier, à qui le curé de Saint-Sulpice avait fait entendre que la déclaration qu'il avait acceptée trois mois auparavant, était insuffisante, crut devoir prendre les instructions du curé qui se rendit avec lui chez le malade, apportant le texte préparé d'une nouvelle rétractation conçue dans des termes plus précis et plus énergiques que la première. Ils arrivèrent sur les six heures du soir. Il était déjà bien tard. Voltaire était depuis plusieurs jours dans un état d'exaltation physique mais de dépression intellectuelle et morale qui inspiraient à tous ceux qui l'entouraient une véritable horreur. Je ne répéterai pas ici les scènes répugnantes auxquelles durent assister les témoins épouvantés de cette mort horrible. Il faut les lire dans le texte même. Lorsque M. de Villette présentant au mourant M. de Tersac, lui dit : « Mon oncle, voilà M. le curé de Saint-Sulpice » le vieux philosophe qui paraissait assoupi se retourna et s'agita avec violence, allongeant à trois ou quatre reprises ses bras d'une manière menaçante contre son curé : il lança sui' lui des rog;irds do fureur et prononça quelques paroles ([u'on ne put distinguer, mais qu'on interpréta facilement par ses gestes emportés. » Il n'avait point oul)li(' l'intervention peut-être maladroite du cun'' de Sninl-Sulpice à l'occasion de sa déclaration de loi et lui nianifcslait brulalemen tquc sa présence lui ('lail iiii|ioilimi'.

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