L.V MORT DE VOLTAIRE
« Le curé abandonna la place au confesseur. La voix de l'abbé Gauthier calma les fureurs de cet énergumène qui lui tendit les bras, et lui prit les mains en lui disant : « M. l'abbé Gauthier, faites mes « compliments 5 M. l'abbé Gautliier» etautres propos aussi ridicules... Le curé, convaincu de l'inutilité de son ministère et de celui de M. (iauthicr le détermina à se retirer. L'abbé délivra ce billet : « Je déclare « que j'ai été appelé pour confesser M. de Voltaire que « j'ai trouvé hors d'état d'être entendu et sans con- « naissance. Le 3o mai 1778. »
A ces extraits déjà probants, il est bon d'ajouter la phrase par laquelle se termine le Mémoire de l'abbé Gauthier, cité en note par M. Lachèvrc : « Comme je vis qu'il était en délire, je ne lui parlai ni de confession ni de rétractation, .le priai les parents de me faire avertir dès que la connaissance lui serait revenue ; ils me le promirent. Hélas ! je me proposais de revoir le malade lorsqu'on m'apprit (ju'il était mort trois heures après que nous l'eûmes quitté, c'est-àdire le 3o mai 1778, sur les onze heures du soir. Si j avais cru qu'il fût mort si tôt, je ne l'aurais pas abandonné etj'aurais fait tous nies efforts pour lui aider à bien mourir. Il est donc mort sans sacreoKMits. Dieu veuille qu'il ne soit pas mort sans avoir un vrai désir de les recevoir, de faiie une rétractation de toutes les impiétés de sa vie. »
Il a donc fallu, encore celte fois, que N'oltaire appelai le prêtre pour (ju'on se décidai à le faire venir. Sans doute, si pendant ses d(;rniers jours il eût été livré à ses seuls désirs, si on n'eiU pasattendu ([lie son inlcllif.;ence eût sombré pour faire appel à l'abbé (iaulhier (|ue peut-être, avant la crise suprême le moribond avait souhaité voir, il l'eût accueilli avec le respect et la conliance qu'il lui avait manifestés
trois mois auparavant. Mais, ses amis faisaient bonne garde. Le marquis de N'iilelte, Mme Denis, d'Alembert surtout luttèrent avec une énergie farouche contre les désirs formulés par le malade ; ils ne cédèrent que lorsqu'ils le purent faire sans danger pour la philosophie. Ce sont eux qui doivenlporter la responsabilité de la fin lamentable de ce malheureux obligé, jusqu'à sa dernière heure et même après sa mort, de rester le chef de la secte des impies.
Ce ne fut pas seulement auprès de \'oltaire qu'ils excercèrent leur funeste influence. L'année précédente, en 1777, ils tentèrent d'écarter de Mme Geoffrin mourante, l'assistance du prêtre qu'elle réclamait elle aussi. Certes, elle avait été tout entière séduite par les idées des philosophes, elle leur avait donné sans compter l'appui de sa notoriété ; elle s'était faite leur inspiratrice ; elle avait consenti h voir éclorechez elle les théories audacieuses qui jetaient aux quatre coins de l'Europe des semences qui ne devaient produire que des fruits détestables ; elle avait sacrifié une partie de sa fortune pour permettre à V Encyclopédie de j)araitre et il semblait qu'elle fût acquise sans retour au triomphe de la raison contre la superstition cléricale dont ses convives étaient les ennemis passionnés. Avec le temps, avec l'iige, ses idées se modifièrent. Elle se fatigua du bruit qui se menait autour de l'hôtel de la rue Saint-llonoré; la mauvaise réputation des philosophes la faisait soulTrir et peu à peu, elle s'était rapprochée de l'Église, au point qn';') Fontenelle mourant, elle avait envoyé certain capucin de sa connaissance, qui sans tropdepeine, avait ramené h Dieu le \ieillard i)res(pie centenaire. Cela se passait m mai lyfiS; on \<>nail d'apprendre que \'oItaire avait fait ses Ptlques cl c'était parmi toute la secte une véritable indignation que l'iion
LA MORT DE VOLTAIRE
raille agréablement dans une lettre adressée à son ami Legoux-Gerland de l'Académie de Dijon : « Ah ! le joli bulletin qui nous vient de Ferney, dit-il, voilà, voilà Messieurs les encyclopédistes, qui vous apprend à vous ranger à vos devoirs et aux pratiques de piété. »
Lorsqu'elle tomba malade « d'un excrs de dévotion », dit l'abbé Galiani — • elle prit froid en suivant avec un zèle extrême les exercices du Jubilé qui fut célébré en 1776 — d'Alembert, Marmontel, l'abbé Morellet vinrent s'installer à son chevet pour s'opposer à ce qu'elle pût recevoir un prêtre. Ils avaient compté sans Mme de la Ferté-Imbaullqui a\ait pris la direction de la maison. De sa propre autorité, elle refusa de recevoir les amis de sa mère; elle ferma impitoyablement la porte à tout ce monde encyclopédiste qu'elle n'avait jamais pu soult'rir et les chassa durement de l'hôtel où, si longtemps, ils avaient tenu leur Académie. D'Alembert, outré, fit part à Voltaire de l'affront qui lui avait été fait; l'abbé Morellet écrivit à Lord Schelburne. » La pauvre Mme Geoffrin revient un peu de son accident, sa tête se remet, elle est capable de causer et d'entendre, mais sa machine est dans un état bien triste. Savez-vous que son impertinente fille a fermé la porte de sa mère à d'.\lend)ert, à Marmontel, à moi et à deux ou trois Jiommcs de lettres de ceux qu'on appelle encyclopédistes et philosophes pour s'en faire honneur dans le monde dévot ' ? »
Grâce à cet acte d'énergie, .Mme Geolfrin jjul mourir en paix quelques mois plus tard, mais instruit par ce premier éciiec, d'Alemljcrt ju'il ses mesures pour
1. I.eltrrs de l'ylibé Moi-cllcl y Lord Schelburne piiblit'cs p;ir l.oril Ednionil l'il/.-Mauiice. Puiis, Pion, 18H8.
que pareille mésaventure ne put l'empêcher de jouer son triste rôle auprès de Voltaire et, si c'est là un mérite, il peut assurément le revendiquer tout entier.
La mort du « Coryphée de l'impiété », c'est ainsi que Bacliaumont appelle \'oItaire, a été comme le signal du départ pour les philosophes. Quelque mois plus tard, le 2 juillet 1778, Jean-Jacques Rousseau mourait à Ermenonville. Il revenait à neuf heures de sa promenade du matin ; une attaque d'apoplexie le terrassa. Il y avait à peine deux mois qu'il avait accepté l'hospitalité offerte par son ami le marquis de (îirardin. Son corps fut inhumé dans le parc du château, dans l'Ile des peupliers, au milieu de la pièce d'eau appelée : le petit lac. Il mourait protestant.
On a prétendu que Rousseau s'était suicidé; rien nesl venu établir la réalité d'une semblable assertion. Toutes les gazettes du temps parlent d'une apoplexie séreuse et prétendent qu'un procès-verbal du baillage de la vicomte d'Ermenonville constate juridiquement cette cause de la mort presque subite de Jean- Jacques. Ce qui a pu faire penser au suicide, c'est que quelques mois auparavant, en février 1777, il avait rédigé « un mémoire domestique », dans lequel il déclarait que sa femme malade, hors d'état de soigner son petit ménage; ([ue lui-même âgé, « et ne pouvant seul se pourvoi)' au dehors des choses nécessairos à la subsistance et les préparer, ni mainlenir la propreté dans la maison, — et, en note il ajoutait: mon inconcevable situation, dont personne n'a idée, pas même ceu.v qui m'y ont réduit, me force d'entrer dans ces détails; — il avait été forcé pour y pourvoir do prendre une servante, mais cette i-cssource était insuffisante, et il dcniandail qu'on leur donnai le moyen de vivre dorénavant dans un asile où ils
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pourraient, à leurs frais, soutenir leurs vieux jours'.
Il paraissait bien y avoir dans un pareil écrit, la trace d'une lassitude extrême, d'un dégoût profond qui, souvent, conduisent au suicide. Sans aucun doute, tout cela était fort exagéré. Il était sur le point de publier ses Confessions; déjà, il en avait donné lecture chez le marquis de Pezay ; deux copies manuscrites avaient circulé dans certains salons de Paris: la curiosité était excitée au dernier point et, on disait que les philosophes, Diderot surtout, redoutaient fort l'apparition de Fouvrage dans le([uel ils élaientassez maltraités. Rousseau pouvait donc avoir l'espoir de voir augmenter ses ressources et d'ailleurs la situation n'était point aussi désespérée que le pouvait faire craindre le mémoire dont je viens de jiarler. Thérèse, à la mort de son mari, trouva un |)elit pécule qu'elle plaça à rente viagère et dont elle vécut de manière suffisante jusqu'à ce que le débiteur de la rente, la révolution venue, ne la payât plus qu'en assignats. Jean-Jacques mourait bien isolé, sans faire autant de bruit que Voltaire et ne s'atlendail certes pas à la grande notoriété qui, quelques années plus tard, allait s'attacher à son nom.
Le 3o juillet 1784, c'était le tour de Diderot qui, lui aussi partait modestement à une époque où déjà les idées philosophiques commençaient à bouleverser la France. 11 mourait subitement, à table — il venait de manger un abricot; — la question des dernières prières ne se posa donc pas pour lui. Mais depuis longtemps il était malade; il habitait depuis près de trente ans au quatrième étage d'un maison située rue Taranne, vis-à-vis la rue Saint-Benoit. Sa bibliothèque était au cinquième. Son médecin avait déclaré, non