RÉFLEXIONS SUR LE TEMPS PRESENT
Conclusions. — Quelle influence ont eu les idées îles philosophes sur la soriélé nioderne? — Inf!uences politiques. — heConlral social et la Constitution de 179L — La Liberté, — l'Égalité. — L'Assemblée législative ; — application de la Constitution. — La République n'est pas née des idées philosophiques. — Le système constitutionnel faussé par la Révolution et par l'Empire. — liiftuences relit/icuses el sociales. — La profession de foi du l'icaire savoyard; — sert de type au spiritualisme des assemblées révolutionnaires. — La Constitution de 1791. — la Convention. — Le matérialisme et le culte de la Raison. — Robespierre et le culte (le l'Être suprême. — Retour au spiritualisme. — L'Anticléricalisme de nos jours. — Rousseau et l'École neuli-e. — Tendances ai'luclles vers l'athéisme. — Conséquences : La criminalité; — le divorce et la famille ; — la dép(qiulatii>n.
Il fnul conclure, cl oxaiiiiiicr (|ii(>li(' iulliioncc oui pu avoir siif noli'e sociélé moderne, au poinl de vue politique, social el l'eligieu.x, les théories des pi'élciidus philosophes dont nous venons d'éliidiei' la vie et les i(l(''cs.
(^onstalons loul d'abord un l'ait indiscutable : Les ■ hommes de letti'es qui éttuenl venus se grouper autour T des gcands pi-emiei's rôles, qui se disaieid ^■olonliel•s leurs disciples, sont restés sansaction sur l'espiil pu-
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blic. Buffoii, La Harpe, Marmontel, n'ontpasfait faire un pas à ce que l'on appelle le progrès de l'humanité; Helvétius, d'Holbach ont à peine survécu dansle-souvenir et leur nom n'est parfois évoqué que par les curieux dont les études spéciales se dirigent vers la philosophie ou les mœurs du dix-liuitième siècle si séduisant malgré toutes ses tares. D'Alembert a profité de sa très courte intimité avec Diderot, duquel des questions d'intérêt ne lardèrent pas à le séparer, (/ondorcet ne s'était guère délaché du groupe dont il faisait partie ; son rôle à la Convention, sa mort tragique ont fait sa renommée ; il jouit de nosjours d'un regain de faveur : son système d'éducation, plus pratique que celui de Jean-Jacques, faussé d'ailleurs par l'esprit de parti et la haine religieuse qui en est la base, a séduit nos modernes éducateurs qui s'efforcent d'appliquer des doctrines dont le danger n'a pas tardé à se révéler; un seul, Bernardin de Saint-Pierre, surnage au milieu de ce naufrage de tant d'écrivains qui se croyaient assurés de l'immortalité.
« Ce bon Monsieur de Saint-Pierre », comme l'appelait Walckenaer, éditeur de La Fontaine et de La lîruyère, dans une lettre écrite le S décembre ^1820 à Aimé Martin qui venait de publiei' un Essai sur le chunli'c de Paul et \"w(jinie, est le disciple le plus accompli de Housseau. « (^omme lui, mais avec plus de bonhomie, il n'élail. pas sans orgueil, son cœur sans répulsion, son esprit sans prévention. » Mais ses romans d'un sensualisme émouvant, d'un senlimcnlalisme qui, sans qu'il s'en doutât peut-être, rappellent les pages les plus ardentes de lu Nouvelle I/éloïse, ont fait pleurer toutes les femmes. V'irginie c'est C^hloé, avec tout le charme que lui a donné le bonhomme Amyot dans sa traduction un peu naive; les amours ingénues de Paul et de X'irginie sous le
feuillage des bananiers des tropiques ne sont ni moins troublantes, ni moins lascives que celles de Daphnis et de la jeune bergère d'Acadie. Virginie, c'est encoi'e Julie, restée presqu'une enfant, que la mort a surprise trop tôt pour que son àme pût tressaillir à Téclosion des passions humaines, comme Paul, c'est Saint-Preux que la fin prématurée de Virginie a privé de toutes les joies de la possession.
Ces seconds rôles ne sont ])as les seuls élèves des philosophes; il en est d'autres ([ui, par le livre ou le théâtre, ont contribué à répandre leurs doctrines: Beaumarchais, Rayiuil, Malily, suivis de loin par les enfants perdus de la philosophie, poussantjusqu'à leurs dernières conséquences les principes de Rousseau, préparant les revendications les plus audacieuses: les Brissot, précurseur de Babœuf et de Proudhon; les Sieyès, les Desmoulins, les Marat, pour la plupart détraqués comme l'ermite, et que, ainsi (|ue Luther répudiant les anabaptistes, il eût reniés, ne se souciaiil pas plus de reconnaître ses fils spirituels (]ue ses lils naturels.
Mais, on deliors de Bernardin de Saint-Pierre, donl les oeuvres ont contribué à amollir l'âme française, lont l'intérêt se concentre sur ces trois noms, les seuls qui nu>rilent de rclenir raUenlion : Voltaire, Diderot et Houss(!au.
Il sendjic que, par la nature de leurs écrits, par les principes tpi'ils ont soutenus, par les idées qu'ils ont (ir'l'endues, on puisse les classer ainsi qu'il suit, en mettant hors de discussion l'inlluence littéraire (ju'iis ont certainement exercée sur les générations venues après eux: l'action de Voltaire a été à la fois politique et antireligieuse; celle de Diderot a été purement aulii'eligieuse ; celle de Rousseau s'est fait sentir tout
ensemble dans le domaine des idées {Jûlitiques, so- -ciales et religieuses.
N'oublions pas, d'ailleurs, que jus(iu'à la pul)licaliou par d'Alembert de l'article « Genève » dans Y Encyclopédie et de la Lettre sur les spectacles par laquelle Rousseau répondait à cet article, l'entente sur tous les points a élé complète entre tous les philosophes. Au surplus, à ce moment comme plus tard, la philosophie tout entière, telle que la pratiquaient les adeptes des idées nouvelles consistait uniquement en une guerre acharnée contre ce qu'ils appelaient « la superstition » ; la question politique avait été à peine entrevue par Voltaire qui n'avait pas encore songé à prôner le parlementarisme anglais. Diderot, dans la logique impitoyable de ses déductions, n'avait jamais été conduit à donner son opinion sur la (juestion sociale. Ils se bornaient tous deux à critiquer dans leurs écrits les rois injustes et peu ménagers de la fortune publique toul en flattant un peu servilement, peut-être, l'un le roi de Prusse, l'autre l'impératrice de Russie, mais aucun système politi([ue et social n'avait agité un seul instant leurs pensées, et quant à .lean-.lacqucs, c'est à partir de cette séparation qui fut violente, nous l'avons vu, que débarrassé de l'inlluence de ceux qu'il appelait: «ses faux amis », que délivré de la Nouvelle Iléloïse dont il avait fini d'écrire la romanesque aventure, il songea à donner un corps à ses conceptions humanitaires en composant V Emile et le Conli-al social.
J'ai déjà dit comment l'aiïranchissement des communes qui l'ut l'œuvre de nos a'ieux du moyen âge avait été secondé par les rois; le souverain avait parfaitement compris que l'intérêt de la monarchie consistait à donner aux classes populaires une place plus imporlanic dans l'I^tat et, en même temps, à mettre un frein aux droits exorbitants ijuc s'était arrogés la
4ft6 LA LEGENDE DES PHILOSOPHES
noblesse féodale toujours prêle à combattre les prérogatives du suzerain, ou bien à opprimer les vassaux obligés de supporter les conséquences des exemptions de toutes sortes dont jouissaient ceux qu'alors on pouvait appeler les mauvais seigneurs. Ce fut là une révolution véritable, accomplie, du consentement de la monarcbie elle-même, avec une clairvoyance, une entente des modifications politiques et socjales alors su|)portal)lesparla masse des habitants, qui sont tout à fait remarquables. Que dirait l'Etat républicain de nos jours, si aujourd'hui comme à cette époque cependant, bien lointaine, les municipalités jouissaient des libertés qui avaint été conférées aux communautés d'habitants de l'ancienne France? N'avaient-elles pas le droit de n'être taxées qu'avec leur consentement ; de convoquer elles-riiêmes leurs milices ; de nommer elles-mêmes leurs magistrats ? Les bourgeois de la ville n'administraient-ils pas eux-mêmes les affaires de la commune, sans contrôle aucun du pouvoir central; et dans les cités entourées de murailles, qui les rendaient semblables b des places fortes, les habitants sous les armes ne s'assemblaient-ils pas sur l'ordre des échevins, pour défendre eux-mêmes leurs libertés trop souvent menacées par les bandes à la solde des seigneurs coureurs de grandes routes ? Comptait-on sur l'Etat, dans ces temps que volontiers, l'on appelle barbares, où chacun faisait ses atTaires soi-même sans ([u'un fonctionnaire, comme de nos jours, administrai, il(^ loin, li's alfaircs communales, appi'ouvant ou rejetant, à sa guise, les délibérations des corps municipaux? N'esl-il pas juste de dire qu'au moyen âge, l'homme que Housseau crut anoblir en lui donnant le titre de « citoyen «jouissait de plus di; libertés, fût-il attaché à la glèbe, ou\i'iei' dans les villes, ou uicmlirc des corporations de UH''licrs, cpi'à
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notre époque qui a vu naître la distinctien des classes cl ce quatrième état, le Prolétariat, qui aspire à conquérir, fût-ce par la violence, l'Egalité, vision fugitive, qui s'évanouit comme un mirage, et le bienêtre matériel qu'il est désirable de donner à tous, mais par des moyens plus honnêtes et plus pratiques que ceux prônés parle socialisme de nos jours? Certes ! Et cette monarchie tant décriée a dû s'accommoder de toutes les modifications politiques et sociales que nécessitaient les besoins nouveaux du peuple et les progrès de la civilisation.- Elle fut successivement tempérée par les Etats généraux, puis par l'influence des parlements; après un retour vers l'absolutisme qui fut une faute, elle eut de nouveau recours aux états généraux réclamés par la nation entière, et l'aboutissant naturel de ces modifications consenties par la royauté, c'était une monarchie constitutionnelle; or précisément au moment où les états généraux allaient se réunir, le malaise était partout ; on comprenait qu'une crise politique et sociale était imminente ; et l'intluence des philosophes était prépondérante. Voltaire avait rapporté de son long séjour en Angleterre une admiration profonde pour le parlementarisme ; il aimait dans sa correspondance avec les hommes politiques de l'Europe, à préconiser ce système de gouvernement dont il avait pu étudier et constater le bon fonctionnement. DideroteL d'Alembert, ce dernier peut-être sans un grand enthousiasme, avaient joint leurs efforts à celui de Voltaire; Waipole (pii avait recueilli les derniers élans du cœur (le Mme f\\i Dell'and prescjue mourante était admis dans les salons à la mode et prétait toute l'autorité de sa situation à ceux (|ui rêvaient d une monarchie conslitutionnclle; l'abbé Morellet allait à [>ondres étudier le peuple anglais et ses nnrurs poiili(|ues; il se liait
d'amitié avec tous les parlementaires, en particulier avec Lord Sclielburne qui allait devenir premier ministre et rester son correspondant fidèle, et le comte d'Artois, qui avait introduit en France, avec les courses de chevaux, le langai;e, le vêtement et les habitudes londoniennes, achevait de tourner toutes les têtes et d'orienter les idées vers la grande île où le roi régnait et ne gouvernait pas.
Mais, le grand instigateur de ce mouvement anglophile, ce fut Montesquieu qu'on range parmi les philosophes et que- je n'ai point étudié comme Vollaire ou Rousseau, de peur de souiller son hermine dans leurs malpropres compromissions et de ravaler sa réputation dhonnèle homme et de penseur en juxtaposant ses idées et celles des autres. L'Esprit des lois peut être, avec raison, considéré comme le Discours de la Méthode en politique, et son inlluence sur le développement de nos institutions a été considérable. Chose élrange ! Voltaire, qui n"a jamais pu comprendre Descartes qu'il bafouait volontiers dans sa correspondance philosophique avec Frédéric, a professé le plus profond dédain pour Montesquieu qu'il ne comprenait pas davantage, il est vrai que, comme il l'avait fait pour Crébillon, il a attendu sa mort pour le couvrir de ses saillies impertinentes ; mais, dès lyôa, il écrivait de Potsdam au manjuis d'Argens : « C'est un roide jouteur — comme dit Montaigne. — Mme du Deffand a eu raison d'appeler son livre: De l'esprit sur les lois. On ne peut mieux, ce me semble, le définir. » Cette définition qu'il a])prouvait, (|ui satisfaisait son esprit, indique bien (]u'il n'a pas aperç;u tout ce que contenait en germes l'ouvrage du I^résident et tout ce que devaient léguer aux temps modernes les doctrines politiques que .Montes(pueu empruntait au système représentatif de l'Angleterre.
Le terrain était donc tout préparé pour une transformation fondamentale delà monarchie séculaire ; d'autant plus que la noblesse presqu'enlière, surtout la petite noblesse de province, que tout le monde de la finance, que toute la magistrature, y compris les membres des Parlements, étaient imprégnés des théories des philosophes; que les hommes de loi, les juges et avocats aux Présidiaux, le personnel judiciaire des petites villes formant la partie active, vivante, intelligente dun Tiers État qui souffrait de n'être rien, s'étaient, euxaussi, laissé séduire parlesdoctrinesnouveiles ; qu'à tous il apparaissait que le peuple devait participer à l'administration dos affaires du royaume, et que, ces afïaires allant décidément fort mal, il était urgent de chercher et de trouver le moyen de mettre (in à celte alarmante situation.
La nation était sous le coup de cette impression très profonde, lorsqu'elle fut convoquée pour élire ses députés aux Etats généraux, lorsque les Ordres furent assemblés pour la rédaction de leurs cahiers. On sait en quoi consistèrent les réclamations respectueuses d'ailleurs de ce peuple aux yeux duquel apparaissaient, comme une lueur d'espoir en l'avenir, ces deux vérités malheureusemeut chimériques, impossibles à réaliser que Roussjîau avait prises pour bases de gP" Contrat social: L'homme naît libre ; tous les hommes sont égaux. l''t le roi I ou jours sage, toujours rcs)ii(liiiu\ des v'ôîontés de son peuple, toujours prêt ;i lui arconhM' la somme de libertés compatibles avec des mœurs et des besoins qui se modernisaient, avait accepté l'amoindrissement de sa situation, avait fait volontiers abandon de ses droits régaliens en ne s'opposantpas aux vœux formulés par les Htats généraux et, de fait, en 17S9, la (Constituante était née. Elle pouvait faire une besogne excellente, accomj)lir des réformes précieuses. Elle
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pouvait. Scelle eût été animée dun peu de.sensprali(£ue, conduii'eJa na tioudails des voies qui dcvaientluiassurer le calme, la prospérité, un long avenirconsaoré tou^t entier aux œuvres de la paix, de l'agriculture, ducommerce, de l'industrie qui commençait à naître ; elle pouvait, si elle eût su bâtir une constitution sage, raisonnable, appropriée aux mœurs de la nation qui l'avait investie de sa confiance, donner à la monarchie ainsi réconfortée, consolidée, si je puis dire, une existence assez longue, assez paisible pour attendre les modifications que le temps apporte à toutes les conceptions humaines et qu'il n'eût pas manqué d'apporter à 1 édifice solide encore, bien que séculaire, sous lequel s'aliritait la vie d'un peuple ; elle pouvait, si elle eût siïlnTpî)sër à la France des règles politiques et sociales en harmonie avec son passé et aussi avec les besoins que les progrès de l'humanité avaient développés chez elle, lui éviter les sanglantes et néfastes épreuves que la lutte des partis ne tarda pas à lui imposer ; malheureusement, le Contrat social avait dévoyé tous les esprits ; les rêves de Rousseau semblaient faciles à réaliser; le grand mot de liberté jeté par-dessus les océans, par les insurgents d'Amérique, crié par Franklin à Paris pour obtenir les secours qu'il sollicitait, avait grisé tous ces nouveaux citoyens nés à peine à celte égalité que .Jean-Jacques afiinnait certaine et, au lieu de sauver la France, la Constituante l'a perdue, (le fut, en effet, à ce moment si critique de la vie de notre pays que se manifesta l'énorme inlluence qu'avait prise sur l'esprit public la personnalité de Rousseau, de cet homme dont l'existence fut prc^squc misérable, dontl'àme, malgré les études si approfondies dont elle a été l'objet, est demeurée presque im- [)én(''lrable; de ce philosophe, dont les conceptions lions |iaiaiss('iit aujourd'hui impossibles à réaliser.
après que, depuis plus d'un siècle, la France s'est épuisée en tentatives infructueuses pour en assurer la mise en pratique. Voyons l'œuvre de la Constituante : Elle se réunit pour bâtir un édifice à l'abri duquel un peuple va vivre sa vie future; il faut qu'elle construise une maison solide dans laquelle il puisse s'abriter, qui soit assez résistante pour subir sans s'écrouler les assauts que les passions qui bouillonnent ne manqueront pas de lui donner. Elle avait sous les yeux un modèle admirable, qui avait subi l'épreuve du temps: celte constitution anglaise qui, avec raison, avait provoqué le respect de Voltaire ; qui ne manquait pas de définir avec une précision presque matliématique les droits et les devoirs du souverain ; les droits et les devoirs du peuple représenté par la Chambre des communes; les devoirs du ministère responsable vis-à-vis du pouvoir législatif; et comme sous un régime de cette nature, essentiellement versatile, sujet au.x fluctuations constantes amenées presque fatalement par la volonté changeante d'un peuple associé, par ses délégués à l'administration de l'Etat, il faut un organe; intermédiaire chargé de maintenir entre 1(> pouvoir législatif et l'agent d'e.xécution un équilibre salutaire, sorte de coulrepoids nécessaire (jui, se portant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, doit empêcher les Communes d'empiéter sur les droits du souverain, ou le souverain de s'emparer des prérogatives de la chambre populaire, la constitution anglaise avait créé une chambre haute, (composée des membres de la nold(,;sse, nommée par le Roi, conservatrice du pacte politique qui devait conduire l'Angleterre au plus haut degré de prospérité qu'ait pu atteindre un peuple moderne. Mais les Anglais sont gens pratiques, qui ne se paient point de mots. Chez nous, les formules toutes faites grisent toujours des cerveau.v en état de
permanente ébullilion. L'homme naît libre, avait dit Rousseau ; et la Constituante, imbue de cette idée théoriquement vraie, en ce sens qu'aussitôt entré dans le monde l'homme perd forcément la liberté qu'il possédait en naissant, la transformèrent ainsi : si l'homme naît libre, il doit vivre libre. Et les voilà qui se lancent à la poursuite de cette chimère et qui s'évertuent à trouver le moyen de permettre à l'homme de vivre libre bien qu'il doive vivre en société.
C'étaient pourtant des hommes intelligents que ces constituants : ils appartenaient à toutes les classes de la société. Le haut et le bas clergé se renconlraient avec la noblesse de cour et celle de province. Ces deux ordres privilégiés coudoyaient le tiers qui constituait certainement l'élite intellectuelle de la nation. Tous étaient remplis des intentions les meilleures ; tous avaient l'amour du roi dont ils vantaient les incontestables qualités ; tous voulaicnl donner an peuple les lois les plus sages, les plus aptes à le conduire vers le bonheur rêvé; mais tous avaient l'espril faussé par les billevesées du Contrai social ; tous prenaient pour des vérités indiscutables les rêveries écloses dans l'imagination de Rousseau, et avec le désir de faire une œuvre saine, pratique et durable, ils ont construit une machine dont les rouages sont compliqués au point qu'il fut très difficile de la mettre en mouvement, et que lorsqu'enfin elle marcha, le moindre cahot, le plus petit grain de sable faussèrent tous les organes de rap]iareil et le conduisirent falalement sur une route opposée à celle qu'ils voulaicnl lui faire suivn'.
Sous prétexte que riiomme doil vivre libre, ils ont cherché tous les moyens possibles de délivrer le citoyen des liens qui le railachent à l'ensemble de la nation. Le ('ranimais n'es! poiiikuil pas un être né dans
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Il II désert, qui ne doit rencontrer aucun autre homme; une de ces abstractions sur lesquelles on peut fonder toutes les utopies que le cerveau humain est capable de concevoir; et cependant, « c'est ainsi, dit Taine, qu'on a taillé sur ce patron plusieurs millions d'êtres absolumentsemblablesentreeux,puis, par une seconde simplification aussi énorme que la première, on lésa supposés tous indépendants, tous égaux, sans passé, sans parents, sans engagements, sans traditions, sans habitudes, comme autant d'unités arithmétiques toutes séparables, toutes équivalentes et l'on a imaginé que, rassemblés pour la première fois, ils traitaient ensemble pour la première fois. » Et pour que cette conception idéale se revête d'une forme réelle, ])our ipic le citoyen né libre puisse être réellement libre dans la société au milieu de laquelle il vit, la Constitution nouvelle s'efforce de le soustraire à toute contrainte vis-à-vis de l'État lui-même ;dans chaque commune, elle crée une municipalité qui a une vie propre, l'iuc par tous les citoyens qui possèdent tous le droit de vote, qui établit son budget comme elle l'entend, qui administre ses affaires à sa guise, qui a sa milice, la garde nationale, dont les chefs sont élus par l'enseinbh; des citoyens. Et comme l'homme libre qui est le mandant a le droit d'ini|)oscr sa volonté à la municipalité (|ui n'est qu'un mandataire et à la garde nationale qui n'est que son agent d'exécution, l(!s habitants des communes imposent à leur municipalité d'aller envahir les châteaux des nobles, de détruire leurs récoltes, de piller leurs caves et leurs trésors, de saisir les prêtres insermentés, de massacrer les femmes et les enfants avec l'appui des gardes nationaux obligés d'obéir à ces maîtres impitoyables, ivres de la liberté absolue que la Constitution leur a reconnue, l'ont ce système était vaguement cahpié sur l'orga-
nisalion des Communes du moyen âge ; mais au moyen âge, les folies philosophiques n'avaient pas encore, Dieu merci, envahi toutes les cervelles, tandis qu'en 1790, le mot de Liberté crié à tort et à travers, inscrit sur les murs, inséré dans la Déclaration des droits a tourné toutes les tètes, si bien que, par une pente toute naturelle, les citoyens ont glissé de la liberté à la licence, de la licence à la tyrannie vis-iivis des autres et en sont arrivés à proclamer: la Liberté ou la Mort.
Et d'ailleurs, il faut reconnaître, de bonne foi, que sous le régime féodal, l'indépendance communale constituait une tentative d'organisation dans l'anarchie, tandis que l'indépendance de la Commune révolutionnaire, c'était l'introduction de l'anarchie dans un état antérieurement centralisé, c'est-à-dire, organisé.
Tous les hommes sont égaux, a dit Rousseau, et cette formule, vide, creuse, fausse, a passé du Contrat social dans la Constitution. Pour que les hommes soient égaux, elle supprime les privilèges de la noblesse et du clergé, et, dans la nuit du 4?oh!' ^^ deux ordres aident le tiers à abolir tout ce qui pourrait rapj5eIéFTcu rs vieux droits féodaux. Elle enlève au roi toute autorité parce que le roi doit devenir l'égal de ses sujets; elle repousse l'idée d'une Chambre haute parce qu'elle ne pourrait être composée que de membres de la noblesse et cesserait d'èire l'égale de l'assemblée élue par le peuple; slle , supprime tout ordre, toute coijioration, tout f>otiv«ir^ elle ne laisse subsister que la municipalité à qui elle confie tous les droits et tous les devoirs, et l'idée d'égalité a tellement envahi tous les cerveaux que. pour la consacrer, pour la rendre tangible, les citoyens se réunissent, municipalités en tète, garde nationale
en armes, marchant en bataille pour aller, au nom de régalilé comme au nom de la liberté, piller et incendier les châteaux, dévaster les récoltes, brûler les vieux titres, luer à coups de baïonnettes les vieillards et les femmes, et ces violences se produisent tous les jours, dans la France entière, au cri de : « l'égalité ou la mort! » Malgré les fédérations qui, elles aussi, n'étaient que l'application des utopies du Contrat social; malgré les efforts de l'Assemblée Législative à qui incombait l'obligation de faire appliquer cette constitution mort-née; malgré l'alliance entre les trois pouvoirs de l'Etat que constatait la formule alors adoptée : « La nation, la loi, le roi »; malgré la sanction que le souverain donna lui aussi à la Constitution de 1791 en inscrivant sur son sceau royal : " Louis X^'l, par la grâce de Dieu, et les lois constitutionnelles de l'Ltat, roi des Français ", le désordre envahit bientôt le pays et ce fut au milieu dune anarchie complète que la Convention arriva au pouvoir. v^ Les idces des philosophes avaient abouti auJiéant. -"
Mais si le peuple est allé jusqu'à ces violences qui rendaient cruelle, impossible même aux membres des deux ordres auparavant privilégiés la vie dans leur propre patrie, et leur faisait préférer l'émigration au pillage, à l'incendie, à la mort même ; si, sous prétexte de créer l'égalité des ciloyens, proclamée par le premier article de la Constitution de 1791, la France entière a été livrée à de véritables hordes di- jacobins dont les sanglants exploits ont été abondammenf et exactement rapportés par Taine, c'est que les philosophes, par leurs imprudents discours, ont incité la l'oule toujours aveugle, toujours mobile, à user de (:(;s procédés sauvages pour courber la nation sous le niveau égalitaire. Condorcel est un exemple curieux de ce qu'étaient ces esprits surexcités, exaltés, sur-
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chaiilTés par les Uiéorics philosophiques poussées jusqu'à leurs extrêmes liuiites.
Condorcet est assurément un homme intelligent; c'est, en même temps, dans les circonstances ordinaires de la vie, un citoyen paisible, bon, vaniteux, sans doute, mais incapable d'une mauvaise action; en politique, il déraille complètement; la rage s'empare de lui; il devient féroce et lui qui a été le disciple de Voltaire, l'ami de Diderot, de d'Alembert, de Turgot, l'enfant chéri des encyclopédistes; lui qui a été nourri de la substance même des idées nouvelles, qui a puisé sa doctrine à la source la plus pure, la plus autorisée, il va nous dire comment il faut entendre l'égalité, dans la nation reconstituée sur le modèle du pacte de 1791 ; il va nous dire pourquoi la création de deux Chambres dans le système gouvernemental réccnuncnl décrété, eût fait de h\ cousIlIution une œuvre antiégalitairc.
11 est élu à la Législative en 1792 ; à peine y est-il arrivéqu'il juge opportun, nécessaire, de commémorer l'aiiuiversainî de la séance du 19 juin 1790 au cours do laquelle la Constituante «détruisit, dit-il, les hochets de la noblesse et mit la dernière main à l'édifice de l'égalité politique » ; et, pour fêter ce grand événement, il propose un décret qui ordonne « le broiement de tous les litres généalogiques qui se trouveront dans un dépôt public quel qu'il soit ». N'oici sur (|uels motifs il basait sa proi>osition : « D'autres vestiges subsistent encore dans les bibliothèques
publiques; il faut envelopper ces dépôts dans
une destruction commune; vous ne pouvez point garder aux dépens de la nation ce ridicule espoir qui semble menacer légalité. 11 s'agit de combattre la plus ridicule, mais la plus incurable do toutes les passions, lin ce moment même, elle médite encore
\r projet de deux Chambres ou d'une distinction de Liiands propriétaires si favorable à ces hommes qui III' cachent plus combien l'égalité pèse à leur nullité |H rsonnelle. » Et l'assemblée s'empressait de voter le décret proposé.
( '/était bien là la doctrine véritable, la vraie leçon prèchée par les philosophes, car, dans sa justification dont il a laissé un fragment daté de juillet i7()3, Condorcet déclare qu'au « moment de la Révolution, l'égalité absolue entre les citoyens, l'unité du corps
législatif lui parurent devoir être la base delà
nouvelle organisation sociale. » Comment s'étonner de voir la populace ameutée, violenter les nobles, lorsqu'on entend un homme considérable par sa situation, noble lui-même, les traiter du haut de la tribune avec cet insultant mépris sous prétexte d'égalité sociale ? Comment s'étonner de voir les municipalités jacobines saccager les châteaux, piller les récoltes, brûleries titres de noblesse, lorsque l'assemblée ellemême proclame que, pour créer une égalité fausse et illusoire, ces titres seront brûlés publiquement? Certes, pendant cette triste période de notre histoire, le peuple français a été déconcertant par sa passion haine use, par le débordement de ses instincts d'envie basse et sauvage; mais que penser, je le demande, de ceux (jui dirigeaient alors les affaires de l'État?
A la Convention, Condorcet qui s'était fait l'apôtre de celte égalité irréalisable née du Conlrat social, « ce code de toutes nos mystilications représentatives et ])arlementaires », disait l^roudhon ', Condorcet conlinua par ses discours violents, par ses pr()j(^ls pas-
1 . Li'tlio <1(! l'iniiilliDM i'i Mirliclel, d.ili'e dcî la Conciergerie, Il avril l«;"il, repioiluili' pai- Michelcl ilaiis : Ilixinire de la liéimlulalian, I. IV, préface de 18«8.
siennes de faire prévaloir ses idées perverties par l'esprit philosophique. Nommé rapporteur du projet de Constitution de 1798 par lequel l'assemblée, après la chute des girondins, essayait d'organiser un gouvernement républicain il obtint que le pouvoir législatif résidât dans une Chambre unique. Il fallait bien encore une fois sauver le principe de l'égalité et éviter qu'une Chambre haute pût faire ployer sous l'autorité de sa fonction supérieure l'assemblée uniquement chargée de présenter les lois. La Constitution de 1793 ne vécut que quelques mois ; après thermidor, on se rendit compte que la machine gouvernementale ne pouvait pas fonctionner avec l'instrument par trop défectueux chargé de lui imprimerie mouvement: la Convention nomma une commission à laquelle elle donna mission de préparer une constitution nouvelle. Boissy d'Anglas fut nommé rapporteur, et l'on vit cette assemblée qui, quelques mois auparavant avait voté avec enthousiasme ce code des droits et des devoirs du citoyen qui confiait à une Chambre unique le pouvoir de proposer, d'élaborer, de discuter et de voler les lois de l'iilat, se déjuger et, [iressée par les arguments de Boissy d'Anglas, décréter la Constitution de l'an 111 qui créait deux Chambres distinctes : les Cinq Cents chargés de proposer les lois ; les Anciens, chargés de les accepter ou de les rejeter et un pouvoir exécutif, composé des Directeurs. On revenait au bon sens, à la véritable doctrine de loul gouvernement représenlalif.
(détail là, dil-on, une constitution réactionnaire. Sans doule. Mais c'est que la réaction s'imposail; c'est que les haines commençaient h s'apaiser ; c'est que l'égalité sociale ([ui restait toujours avec la liberté le seul postulat des citoyens était cependant l'objet de réclamations moiiLs agissantes, moins vio-
lentes qu'aux premiers temps de la Révolution et qu'un peu de calme étail revenu dans le pays si cruellement agité. C'est incontestable ; la Constitution de l'an [Il préparait inconsciemment le Consultât elFlMnpire; mais, quand donc a-t-on vu que les périodes de violences et de folies démagogiques n'étaient pas toujours suivies de périodes de réaction conservatrice? Le tout esl de ne pas les rendre nécessaires.
On peut se demander si la Fiépublique a été la fille légitime de la philosophie du dix-huitième siècle? Assurément, ni Voltaire, ni Diderot dans leurs conceptions les plus osées n'ont entrevu la possibilité d'établir en France un gouvernement républicain. Ils n'ont jamais prôné qu'une monarchie constitutionnelle. Tous ceux qui les ont suivis — leurs disciples — ont pu étudier dans leurs ouvrages les républiques anciennes et Diderot n'a pas manqué, d'ailleurs, de le Caire ; mais, aucun d'eux n'a songé à remplacer en France la monarchie par un gouvernement populaire dont ni les uns ni les autres n'avaient rencontré la formule. Rousseau seul, dans le Contrai i^ocial, a donné les règles d'un étal républicain calqué sur la petite République protestante et intolérante de (ienève ; mais, personne n'ignore que le Conlral social n'est qu'une œuvre où l'imaginalion joue le rôle pi'épondérant; un rêve dont, à l'application, on a dû reconnaître l'irréalité, et il n'est pas bien certain que, lorsqu'il l'écrivait, Jean- .Jacqucs n'était pas d'avance convaincu qu'il ne faisait qu'une oeuvre illusoire, comme il l'était que l'éducation donnée à I">mile ne convenait nullement aux enfants nés ailleui's (pic dans son esprit inveiitil', mais malade.
\'A\ i7'S(), autour de (lamille Desmoulins, il y avait peu d(^ répuldicains, c'est Miclielel (pii l'avoue; M. Aulard \a plus loin, il all'irrni' — cl il parait être dans h"
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vrai — qu'en 17H9 et en 1790 il n'y avait pas de républicains.
Rien donc, au début de la Révolution, ne pouvait faire prévoir que nous aboutirions à une République issue de la philosophie ; rien surtout ne permettait de supposer que cette République imprévue engendrerait l'anarchie, conséquence naturelle, d'ailleurs, de la Constitution, faussée dans ses principes et dans son application par les formules malsaines de Rousseau. En réalité, la République a été l'œuvre de la Commune insurrectionnelle, des sections révolutionnaires, l'œuvre surtout de l'amliition des partis avancés, de l'entente passagère des jacobins de toute eau avec les girondins-brissotins qui « se glissèrent entre les partis » , suivant l'expression de Robespierre et se massacrèrent en cherchant à constituer le gouvernement destiné à remplacer la monarchie effondrée avec le roi dans la journée du 10 août.
Cette République tyranniqueet sanguinaire, qui est allée mourir dans les bras de Bonaparte, a d'ailleurs oblitéré en France toutes les notions de gouvernement. Lorsqu'après l'Empire, LouisXVIIIrevint, ramenant avec lui la monarchie légitime, il conq:)rit qu'elle ne pouvait vivre qu'à la condition de .s'adapter aux habitudes et aux mœurs qui avaient pénétré res})rit de la nation pendant la terrible crise à laquelle avait succédé la brillante mais compressive période dautocratisme instituée par Napoléon. Le roi tenta loyalement de faii'e vivre une monarchie constitutionnelle en octroyant une charte libérale — trop libérale même, aux yeux d'un certain groupe de royalistes dont Chateaubriand était tout à la fois l'orateur chaleureux et le polémiste infatigable ; à chaque instant, l'équilibre risquait de se ronqirc : le virus révolutionnaire, le vent de folie (pii a\;ut scuiflh; sur la b'rance pendant
INFLUENCE POLITIQUE DES PHILOSOPHES i21
l(\s dix années qu'avait duré l'odieux régime sous lequel les pires passions s'étaient donné libre carrière, avait laissé derrière lui comme un dépôt malsain, dont le relent attirait parfois le peuple habitué aux plus détestables spectacles. Tous les principes étaient discutés ; la lutte avec le parti libéral qui, aux élections de 1821, menait une campagne violente avait pris une acuité d'où renaissaient les espérances des hommes qui avaient conservé le souvenir des théories sociales de Rousseau appliquées par la l^évolution; on en vint à saper le principe de la légitimité au sujet duquel Talleyrand écrivait de Valençay, le 29 juillet 1S20 : « La force mystérieuse de la légitimité se perd parce qu'elle n'a jamais été comprise. Tous les hommes de révolution la réduisent à être un moyen (le conservation pour la puissance des rois, tandis que c'est surtout un élément nécessaire de repos et de bonheur pour les peuples ; tandis que c'est la garantie la plus solide et, j'oserais dire, la seule, de l'existence des nations et de leur durée. La légitimité des rois ou, pour mieux dire, la légitimité des gouvejnements est la sauvegarde des nations, et c'est pour cela qu'elle est sacrée. » Ce que Talleyrand n'ajoutait pas, cependant, c'est que la question se posait en France, parce qu'on nttcntlail la délivrance de la duchesse de Berri ; or, l'enfantqui vint au monde fui le duc de Bordeaux; h; principe de la h'gil imité était donc sauvegardé tout à la fois dans la famille royale et dans le gouverneinenl du pays; on était assuré d'avoir pour l'avenir (< l'élémcut nécessaire de repos et de bonheur })our le peuple »; mais h la suite de la secousse violente qui acheva le dix-hiiilième siècle, l'équilibre était trop inslal)le;la lullc cnli-e les idées opposées était trop ardente |)our que la nation pi"!! adopter un principe gouvernemental immuable, et elle s'en allait comme le
voyageur d'autrefois cahotée à droite ou à gauche suivant que les partis avaient été plus ou moins violents danslecombald'oùdépendaient ses destinées. En i83o, le principe de la légitimité fut méconnu : «la garantie la plus solide, la seule, de l'existence des nations et de leur durée « fut abolie. En 1848, la crise se renouvela ; la République, cette fois, fit pencher le plateau de la balance ; on vit renaître les utopies du Contrai social ; on assista à la colossale faillite des ateliers nationaux. I^'Empire revint, qui chercha à faire vivre en bonne intelligence le principe d'autorité avec les théories socialistes nées dans l'imagination de .(can- Jacques, poison déposé par la Révolution dans les veines du peuple, qui, lentement, avait envahi son organisme tout entier, et après une série de désastres inoubliables, le plateau de la balance indiqua de nouveau la République comme le régime qui devait sauver la France. — L'a-t-elle sauvée ? — Ce qui est certain, c'est que nous avons franchi d'un pas lent mais assuj'é le chemin qui sépare les rêveries inapplicables du Contrat social, des rêveries autrement dangereuses, mais tout aussi inapplicables, du parti socialiste actuel ; ce qui est certain, c'est que, sans mettre encore en pratique les théories décevantes et destructives de tonte société préchées par les hommes qui rêvent arriver au pouvoir et sont sur le point de s'y installer, nous sommes allés jusqu'à la limite extrême de ce que, sans périr, peut supporter une nation. Depuis plus d'un siècle, la France vit dans un élai d'instabilité (|ui la lue, qui la désagrège peu à peu, qui décourage toutes les énergies. Au lieu de recourir à des expériences (|ui ne donnent que des déce]>tions, (|ue ne fait-elle a|)|)cl au régime passé (|iii lui a procuré tant de gloii'e, tant do bien-rire, el ipii, hii tiu moins, lui assurej'ail la paix cl la li'anqiiillilé dans l'avenir ?
.("ai essayé de démontrer — et je crois y avoir réussi — qu'aucun des philosoplies du dix-huitième siècle n'a pratiqué l'athéisme véritable: que lorque, dans un écrit de ce temps, on rencontre le mot — athée — il faut lire, qui ne croit ni à la divinité du Christ, ni à sa religion ; j'ai montré Rousseau d'abord catholique^2S V protestant, pratiquant successivement l'jjue et l'autre religion ; Voltaire, catholirjue croyant, sceptique en apparence seulement, se donnant le facile plaisir soit en coTiversation, soit la plume à la main, de lancer des traits plaisants contre la « prètraille », de jouer au pape le bon tour de lui dédier sa tragédie de<< Mahomet », de cribler de ses coups d'épingles cl les Jésuites qui l'attaquaient et l'évêque d'Annecy qui le critiquait et le curé de Saint-Sulpice qui voulait obtenir une rétractation plus explicite que celle qu'il avait rédigée, mais au fond, et en lui-même, catholi(|ue très convaincu, accomplissant» ses devoirs », désireux de (initier la vie en bon chrétien, ce qu'il eût fait, si son entourage cù\ permis à l'abbé Gauthier de se trouver seul un peu plus tôt avec lui. Uuant à piderot et d'Alembert, j'ai tiré de leurs écrits, en particulier des œuvres du premier. Ta preuve indiscutable qu'ils fiirent non pas des athées mais des scepti(iues qui n'en voulaient (ju'à la « su|jerstition » , au clergéchargé d'enseigner la religion et qui comme Rousseau d'ailleurs, dans V Emile et le Conlral social, n'entendaient reconnaître que la religion iialiirelle d(''rivaiil simplement de la l'aisôn TTumaine.
Ces idées étaient celles d'une société dans la(|uel]e les mo'urs étaient depuis longtemps singulièrement perverties mais, il faut reconnaître (pie si, comme le ver, elles avaient attaqué le co'urdu fruit, à la surface il n'y
LA lel;ende des philosophes
paraissait niiUemenl. Les églises étaient pleines^; j)n courait aux sermons des prédicateurs à la mode et les prêtres étaient l'objet de l'attention et des petits soins des hommes à l'esprit sceptique, comme des femmes à la morale peu sévère ([ui se faisaient un plaisir de les recevoir à leur table, et de leur donner l'iiospitalité. C'est dans cette société qui n'avait conservé qu'une foi qui n'agit point, rongée par l'indifférence en matière de religion qu'allaient se recruter les membres de la première de? grandes assemblées de la fin du dix-huitième siècle. La Constituante se recruta en effet parmi la noblesse de cour, comblée d'honneurs et d'argent par les rois; parmi le haut clergé dont les revenus, grâce aux bénéfices, atteignaient des sommes considérables, résidant peu d'ailleurs, ayant des charges en cour et des obligations mondaines peu favorables aux longs séjours dans les diocèses éloignés; dans ces deux ordres, les mœurs étaient mauvaises, les habitudes peu sévères ; comme conséquence nécessaire, les idées religieuses avaient subi cliez eux une éclipse presque totale et la propagande philosophique avait fortement contribué à oblitérer le sentiment naturel qui pousse l'homme vers la divinité. La Constituante com))renait également des nobles de province, ruinés par des spéculations désastreuses accomplies aux mauvais jours de la banque de Law ; ne parvenant pas à faire rentrer les droits et dîmes qui constituaient le plus clair de leurs revenus ; des membres du Itas clergé, réduits à la portion congrue, respectant mal, par un sentiment de jalousie fort explicable, les évêques et les abbés dont ils ne voyaient que trop le luxe peu sacerdotal et, pour compléter cet ensemble, composé d'éléments disparates, difficiles t'i unifier, tout un grou|te d'hommes nouveaux, le 'i'iers dont on ignorait encoi'c les tendances, formé de députés intci-
lii^ents, inslriiits, habitués aux affaire.s mais ayant lu — et les seuls ayant su lire les œuvres de Rousseau, lie (ITIoIbach, d'Helvélius, les seuls ayant puisé dans V Ëncijclopédie des principes diflerant complètement de ceux qui formaient auparavant le fond de l'éducation commune, et surtout, des notions antireligieuses qui, parce qu'elles dispensent de tout devoir, pénètrent facilement à travers les replis de l'âme et l'envahissent tout entière.
Il est facile de comprendre que, dans ce milieu à qui allaient être contiées les destinées du pays, l'atmosphère n'était pas imprégnée dune religiosité très intense et qu'il était [)resque naturel d'y constater plutôt une froideur voulue à l'endroit des {iréoccupations qui, souvent, assaillent l'homme réfléchissant à ses destinées futures. Aussi, lorsque l'assemblée discuta les articles de la Constitution qu'elle entendait donner au pays et que, sous rinfluence détestable du Contrai social, elle proclama le principe de la liberté originelle et de l'égalité des citoyens, elle supprima toutes les créances féodales, abolit les litres cl noms de terres, accrut les préjugés qui existaient déjà contre l'aristocratie, suscita contre elle de véritables persécutions, la poussa ainsi vers l'émigration qui lui a été tant reprochée, alors qu'en réalité, elle ne pouvait s'y soustraire et, comme corollaire indis[)ensable,elle su[)prima les ordres religieux, s'empara de tout ce qu'ils possédaient ; elle confisqua les biens ecclésiastiques, institua la constitution civiledu clergé, l'obligea à prêter le serment et, sans se douter qu'elle venait de créer un schisme en contraignant le prêtre à l'obéissance passive vis-à-vis du pouvoir civil sous |)iélcxte que, touchant un traitement, il devenait un fonctionnaire de i'Klat, elle l'obligea presque à refuser le serment civique et suscita, contre lui elles lidèlcs,
LA LliGENDE DES l'HILOSOlMlE-^
une persécution qui eut pour conséquence le soulèvement de la Vendée. Je sais bien que les historiens modernes affirment que les \'endéens ont pris les armes surtout pour ne pas obéir au décret de février 1793 qui ordonnait la levée de Soo.ooo hommes, et — ce qui semble leur donner raison — que l'émeute qui éclata le 10 mars à Saint-Florent-le- Vieil, fut occasionnée par les opérations du recrutement; mais, soutenir une semblable doctrine, c'est, d'abord, ravaler cette insurreclion purement royaliste et catholique à des causes égoïstes et anlipatrioliques ; c'est ensuite prendre un prétexte occasionnel pour une cause et se servir de ce prétexte pour masquer les blessures profondes, principes réels du soulèvement.
Lorsque l'Assemblée législative chargée d'appii- ([uer la Conslitution nouvelle se trouva on face de l'anarchie, lorsque les passions assurées de l'impunité, devenues souveraines, on laissa se manifester à leur aise les vieilles haines religieuses, l'Assemblée impuissante fut sans force pour résister au désordre qui se propageait dans le pays tout entier et empêcher les prêtres insermentés de subir les violences et les outrages prodigués également aux nobles attardés, persuadés (|ue leur bonté et leur dévouement à la cause populaire les dispenseraient du sacrifice de l'Kmigralion.
.lugeant, enfin, qu'elle avait accompli le mandat s[)('cial ([ue lui avait confié la nation, la Législative céda la place à une assemblée nouvelle, qui pour résister h Tétrangcr ligué contre la patrie, s'empara du pouvoir el adminislia par ses comités. La question iH.'ligieuse se présenta une des premières à ses préoccupations. Il fallait lutter contre les fidèles qui n'entendai(;nt pas s'inclinei- devani le pi-(Mr(^ scliisniafique ; la perséculion se Ml plus NJolcnle; l'insliliilioii des
évêques conslitulionnels, leur prestation de serment dans la salle des séances ne ramenèrent personne autour d'eux ; les églises restèrent vides ; il semblait (|ue toute idée religieuse, que tout désir d'accomplir les obligations d'un culte public quelconque eussent abandonné l'àme française. La Convention s'émut de cet état de choses. — Étrange contradiction I — elle poursuivait de sa haine violente le culte catholique, elle rêvait voir la France déchristianisée mais elle comprenait qu'une religion était indispensable à l'homme vivant en société et, pour répondre à un besoin de l'dme humaine, à une nécessité sociale qui impérieusement se manifestait chez ceux-là mêmes qui persécutaient le catholicisme, elle alla ramasser dans le bagage des philosophes du dix-huitième siècle la Raison, cette raison, l'unique éducatrice morale de l'homme ; à la place du culte catholique, devenu un objet de raillerie, puisque le Christ n'était pas Dieu, elle créa la Raison déesse, elle l'installa sur les autels et l'encensa au cours des cérémonies dont l'or- (hmnance était réglée par le peintre David. Etpour que personne ne pût se tromper sur les intentions de l'Assemblée, pour qu'il fût bien établi, bien constaté que la Convention conservait un idéal et n'entendait [)as imposer à la France la négalion de la divinité et de l'immortalité de l'Ame, Danton, du haut de la tribune, innprunlant la l'orniule si chère à Voltaire, à Diderot, à d'Alcmbert, à d'Holbach, lançait de sa voix puissante cette affirmation : « Nous n'avons point délniitla superstition, pour établir l'athéisme. »
Mais, ce n'était pas encore suffisant: somme toute avec la déesse Raison, présente en chair et en os sur les autels d(!s cathédrales, la Convention était tout simplcimml revenueau paganisme; lesdansesdejeuncs filles, lançant des Heurs à la divinité, les théories de
jeunes garçons agitant des branches de laurier, les parfums qui brûlaient aux pieds de l'idole pendant que les vieillards chantaient l'hymne composée par Méhul sur les paroles de Chénier, tout cela n'était qu'une vulgaire copie des cérémonies de la Grèce ou de la Rome païenne, tout cela laissait l'âme d'un peuple subjuguée par un culte simplement matériel qui risquait d'ailleurs de le ridiculiser à jamais.
Robespierre aperçut nettement que la France allait s'enliser dans un matérialisme épais et que, dès lors, c'en était fait d'elle. Il entreprit avec l'énergie, avec la volonté indomptalilc qu'il apportait à toutes choses, sa campagne idéali-ste jiour arriver à l'iiirc décréter l'Etre suprême.
Robespierre est une nature tellement complexe qu'on parviendra difficilement à le connaître à fond. Il est une énigme bien plus encore que Rousseau ([ui par ses ouvrages, par ses Confessions surtout, permet qu'on le pénètre un peu et qu'on essaie de deviner ce qui se cache dans cette âme, qui évidemment, ne s'est découverte que dans les parties qu'elle entendait montrer. Robespierre n'a rien écrit ; il est resté impénétrabh^ ; caché dans sa vie privée, plus caché encore dans sa vie publique, il a passé comme un de ces êtres étranges sur lesquels il est permis de faire toutes les hypothèses, pa rce q u 'ils sont demeurés froiil s et impassililcs, ne livrant jamais leur secret. Mais, s'il n'a rien écrit, il a parlé, et ses discours à la Convention ne sont pas seulement un assemblage de phrases sonores; ils contiennent aussi l'expression de sa pensée intime et, c'csl là sculeuieni ([u'on peut tenter de l'y découM'ir. On l'a dil aud)ilicux — cela n'est pas douteux ; — il a rêvé certainement être le mailr(î de la H'rance. On l'a dil auloritair(> — cela n'est [las douteux ; il a tenu la (Convention et ses Co-
mités SOUS sa domination absolue. Il a rêvé soumettre le pays à son impassible volonté, après avoir impitoyablement abattu les têtes qui s'élevaient trop audessus de son niveau. S'il eût vécu, il eût clos la Révolution et fut, sans doute, devenu un Bonaparte civil. En faisant voter la fête de l'Être suprême, il se ménageait assurément un triompbe, et Président de la Convention, il inquiéta l'assemblée qui se demanda si elle ne s'était pas donné un maître. j\Iais dans le discours sur la Divinité qu'il prononça le 18 floréal an II (7 mai 1794) il se montra homme d'état, clairvoyant et habile; il fit preuve également de cette sensibilité maladive, enseignée par Rousseau, comme tous ces monstres qui, pour assurer le succès d'une idée, comptaient pour rien la vie des autres.
Le matérialisme grossier qui, sous l'apparence de culte de la Raison, envahissait l'assemblée et par elle se propageait dans le pays tout entier, abaissant les caractères, avilissant la nation et la ramenant insensiblement aux pratiques des peuples de l'antiquité, devait froisser un esprit cultivé, une nature affinée — et, malgré les abominables sacrifices devant lesquels, inflexible, se roidissant dans sa rigide volonté, il ne recula jamais — Robespierre était de ceux-là. Ne pouvant tolérer que les idées des philosophes, celles de Rousseau surtout dont il était un ardent admirateur, fussent ridiculisées, presque profanées par le spectacle démoralisateur de ces filles d"o])éra ou de maisons borgnes installées sur les autels, présidant aux Saturnales eu lesquelles avait dégénéré le culte nouveau, Robes[)ierre eut la |)ensée de rendre un peu d'idéal à cette nation dont il dirigeait les destinées. 11 eut l'intuition que, bientôt, le culte de la Raison sombrerait sous le ridicule et le dégoût, qu'il ne serait remplacé par rien de
plus élevé et, quinsensibleinent, la France glisserait dans l'athéisme, cet athéisme contre lequel les philosophes avaient protesté avec tant d'énergie. Il alla chercher ses inspirations chez Rousseau, son maître. L'Emile, qui était alors le manuel de l'éducation civique, lui fournit le programme d'une religion spiritualiste qui permit d'opposer une digue solide i^i l'avalanche qui entraînait la France dans l'abîme, et la Profession de foi du vicaire savoyard devint le moule duquel sortit le culte de l'Être suprême.
Que cette conception fût de nature à favoriser ses projets ambitieux, cela est incontestable, et lorsque, peu de temps après, la Convention accueillait Robespierre à la tribune par les cris de : A bas le tyran ! — elle lui montrait à quel point le triomphateur de la fête de l'Etre suprême lui avait inspiré de terreur. Il n'en est pas moins vrai qu'en tenant compte des sentiments de justice qui doivent toujours guider la plume de quiconque entreprend de juger les événements et les hommes, il faut dire et proclamer bien haut que le tyran rendait à son pays un immense service : il arrêtait sa chute rapide vers l'athéisme, il faisait reculer le matérialisme qui déjà l'envahissait ; il faisait revivre un peu d'idéal dans l'Ame de la France et, qu'il le voulût ou non, il préparait ainsi et rendait plus facile la restauration de la religion catholique qu'un autre esprit audacieux devait réalisci- ([uelques années plus tard.
Il est à lire tout entier, ce discours sur la Pivinité qui laissa la Convention haletanle et presquelïrayée de l'audace de Rolicspierrc;. Remar(piable |)ar la forme un peu déclamatoire comme l'était l'éloquence de ce temps où — contrairement à ce qui se passe de nos jours — malf^i'é le déchaînement des jiassions on professait hautement le respect de la tribune, il n'est pas
moins remarquable par l'ampleur des idées. C'est le spiritualisme le plus pur qui inspire l'orateur ; c'est la doctrine de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'àme dont il se fait l'apôtre convaincu, et il est facile de concevoir l'effroi de cette assemblée qui, pour la première fois, entendait retentir au milieu d'elle un pareil langage.
« Oui donc — disait l'orateur, dans une apostrophe éloquente, s'adressant à l'athée — qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la divinité n'existait pas, ù toi qui te passionnes pour cette doctrine aride de l'athéisme et qui ne te passionnes jamais pour la patrie ? Ouel avantage trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au iiasard le crime et la vertu ; que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du lombeau '' L'idée du néant lui inspirerat-elle des sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité... ? Si l'existence de Dieu, si l'immortalité de l'Ame n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle des conceptions de l'esprit humain. » — Ouand on songe que ce discours a été prononcé en 1794, en pleine Terreur, dans une assemblée décimée, courbée sous un ventdesiructeur, qui ne pouvait voir en celui qui lui parlait ainsi de Dieu que l'homme qui disposait à son gré de la vie de ses collègues, il semble bien qu'on va entendre s'élever un murmure de protestation contre l'audace du tyran, mais on ne peut s'empêcher d'éprouver ne fut-ce qu'un peu de respect pour celui qui bravait ainsi les colères amassées et qui, faisant abstraction d(î sa sécurité personnelle, oublieux de la haine qui, souvent, soulève les assemblées, continuait néaunioins son discours m faisant de Rousseau l'éloge le plus complet et le |)lus T'Ioquenl <)ui se puisse lire.
Mais, si Robespierre a été un adiniraleur passionné de Jean-Jacques dont il voulait faire revivre en France les idées purement spiritualistes, écoutons comme il traite les ennemis de son maître, ces philosophes qui ont osé faire de l'auteur du Vicaire savoi/ai'd un fou, un traître à la philosophie : « Charlatans ambitieux — dit-il — qui avaient été pensionnés par tous les despotes tout en déclamant parfois contre le despotisme et, fiers dans leurs écrits, s'étaient montrés rampants dans les antichambres. « Aucune parole plus vraie n'a jamais été proférée contre Voltaire, le flatteur de l'^rédéric, l'adulateur de ces pruicesses allemandes devant lesquelles le roi des poètes ne craignait pas d'abaisser et son talent et sa grande notoriété, ni contre Diderot dont le caractère entier, la nature rude, la vertu austère dont il aimait se parer se sont singulièrement fondus devant les aumônes de l'Impératrice de Russie. Vraiment, Rousseau était vengé dans une circonstance solennelle, car, après s'être élevé contre les prêtres ambitieux, Robespierre déclarait que « le véritable prêtre de l'Être suprême, c'est la nature ; son temple, l'univers ; son culte, la vertu « ; et, en cela, il revenait à cette religion naturelle qui fut celle de Jean-Jacques écrivant V Emile et et le Contrai social et qui, n'ayant aucun Dieu déterminé, ne connaissait aucun culte spécial.
Mais, ce qui est vraiment remarquable, c'(;st la liitic acharnée de Robespierre contre l'athéisme, « cetl(^ doctrine aride qui ne peut que dessécher le cœur de l'homme ». il le poursuivait partout, il le combaltaiten toutes circonstances el , non content de l'écraser de son éloquence, il tenait à montrer solennellement, au peuple tout entier, h; cas qu'il fallait faire d(^ cette dangereusi; théoi'ic. Le jour de la fête de ri'^trc suprême, Robespierre, président de la Con-
CONSEQUENCES ACTUELLES DES IDEES DU XVIIl'' SIECLE 43H
vention, occupait sur la Montagne la place la plus élevée. « Armé du flambeau de la Vérité, il descendit de l'amphithéâtre^ s'approcha du monument édifié sur le bassin circulaire et qui représentait le monstre de de l'athéisme ; il y mit le feu et remonta à la tribune. » Ne s'explique-t-on pas maintenant le propos de Naigeon qui, dans son indignation d'athée déçu, se l)récipilait chez les hôtes qui le cachaient en s'écriant : « Ce monstre de Robespierre ! il vient de faire décréter l'Être suprême 1 »
En matière religieuse, rinlluence des philosophes, de Rousseau, en particulier, a donc été prépondérante sur l'esprit des grandes assoinltlées de la Révolution.
Que nous ont-ils laissé, à nous, ([ui sommes les héritiers de cette génération déjà lointaine? Avec une république bâtie sur les idées fausses du Cortlrat aocial, ils nous ont laissé Tanticléricalisme issu de la Profession de foi du vicaire savoyard et des diatribes de \'oUaire, de Diderot et de d Alembert. La formule est un peu modifiée ; mais, du moins, jusqu'à ces derniers temps, l'idée est restée la même. La sujierslition, c'est aujourd'hui le cléricalisme. Supprimer la superstition, c'est, à notre époque, persécuter la religion catholique, ses prêtres, ses (idèles pour parvenir à déraciner la foi. Ce système a déjà été appliqué pendant la Révolution. Qu"a-t-il produit? Rien, qu'un matérialisme abêtissant qui, malgré les efforts de Robespierre, a conduit la société française à une période de révoltante immoralité ; elle a déterminé le Premier Consul à préparer le Concordat, cl à rétablir le culte calholifpie. C'était une mesure de salubritipubiicpic ipii s'imposait sans aucun di'-iai, comme
c'était un acte de haute politique qui devait avoir pour résultats l'apaisement des passions, le relèvcmenl des mœurs, le retour de tout un peuple à la vie normale, au respect des lois et de l'autorité.
Pendant près de cinquante années, soit sous l'Empire, soit sous la monarchie légitime, soit sous le règne de Louis-Philippe, la religion catholique reprit en France la place qu'elle devait occuper. La vie publique fut agitée par la lutte des partis qui est le propre du régime parlementaire ; mais, du moins, il n'est pas possible de soutenir que le retour aux pratiques religieuses a été une cause de faiblesse pour le pays, ni que l'influence du clergé a amené les troubles qui renversèrent du trône et Charles X et Louis-Philippe. Je n'ignore point que les fauteurs de révolution n'ont pas manqué de crier que le peuple étouffait sous l'éteignoir de la congrégation et qu'il était temps de ramener la Répul)lique pour lui permettre de revoir la lumière du jour et de respirer le grand air {]c la liberté ; mais c'était là une arme de guerre, un argument d'occasion dont ils se sont servis avec leur habilité coutumière. La vérité, c'est que la lutte existait entre le principe d'autorité et le principe de liberté : que l'esprit public perverti par les souvenirs funestes de la Piévolution supportait mal la main parfois malhabile qui prétendait le diriger et, qu'en un jour de colère, résistant à la direction qu'enlendaieul lui imposer les chefs du gouvei-nement, le peuple se soulevait et, d'un mouvement de ses puissantes épaules, bouleversait les trônes et dispersait les rois.
Encore esl-il bon d'ajouter, i)our .rester dans la réalil/; absolue de riiisloirc, que les révolutions de i8:5o et de iS/|S ont été des mouvements de surprise ; que la monarciiie légitime ci les orléanistes sont tombés sans qu'il y eûl des causes sérieuses de niécon-
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tentement contre les régimes qu'ils incarnaient et que, somme toute, ces mouvements populaires ont été surtout l'œuvre de minorités agissantes; des révolutions delà capitale, dues à une agitation surtout parisienne qui ne répondait nullement à l'état des esprits dans l'ensemble du pays.
Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que la question religieuse a été pour quelque chose dans l'avènement de la République en 184H. Elle y demeura complètement étrangère et personne ne songea à la rendre responsable des modifications qui venaient de se produire dans l'état gouvernemental de la France. Ne suflît-ilpas de se rappeler que le clergé avait été largement gagné par les idées libérales? Qu'il était appelé à bénir les arbres de la liberté que, devant la garde nationale assemblée, présentant les armes, les municipalités faisaient planter sur tout le territoire de la République? Ne suffit-il pas de se rappeler l'émouvante scène qui se produisit aux Tuileries le 24 février? Le peuple de Paris en proie au même délire qui s'était emparé de la foule pendant les sanglantes journées de 1789, s'était engouffré dans le palais, brisant les meubles, lacérant les tableaux, souillant le trône, promenant partout sa fureur et sa folio dévastatrice. Un crucifix, lancé d'une fenêtre, vint tomber aux pieds de ces hommes qui criaient leur haine à la royauté et, les armes à la main, s'apprêtaient à en faire usage. Un ouvrier, respectueusement, se découvre, ramasse le crucifix, l'élève au-dessus de sa tôte. Un jeune polytechnicien qui était à ses côtés, montrant la croix de son bras étendu, s'écrie : << Mes amis, saluons le Christ; c'est notre maître à tous ! » [..es tètes se découvrent, les fronts s'abaissent ; l'ouvrier portant la croix, accom|)agné du polytechnicien, sedirige vers Sainl-Rocii. Et voilà cette foule.
tout à l'heure presque féroce, qui suit respectueuse, têtes nues, les armes abaissées, cl, en procession, pénètre dans l'église. Le crucifix est placé sur l'autel ; le curé délivre un reçu du dépôt qui vient de lui être confié, et ce devoir accompli vis-à-vis d'un Dieu, le peuple revient aux Tuileries achever de saccager le palais des rois '.
Les faits protestent donc contre cette affirmalion qu'en 1848, l'àme du peuple était envahie parles idées anticatholiques chères aux philosophes. En dehors d'ailleurs de quelques théoriciens comme Louis Blanc et l'ouvrier Albert, férus du Contrat social, qui en créant les ateliers nationaux entendaient appliquer le droit au travail proclamé par Rousseau, aucun républicain ne songeait à celte époque à mettre en pratique des principes qui ne pouvaient convenir qu'à une société idéale, composée d'individus nés libres mais ne pouvant pas vivre libres; nés égaux entre eux, mais à qui tout, dans la vie, rap])cllc que l'égalité n'existe pas.
Ils n'en eurent d'ailleurs pas le temps: l'Empire, de son geste autoritaire, coupa court à toute tentative d'application des théories du XN^llI" siècle. Napoléon 111, au fond un rêveur débonnaire, séduit par un socialisme naissant qui commençait à peine à sortir des limbes, à projeter quelques vagues lueurs, quelques rayons imprécis sur les droits de l'ouvrier dans le monde moderne, favorisa la création et le développement dos sociétés de secours mutuels et de coopération; mais ses luttes parfois ardentes contre les évèques royalistes, sa campagne contre le pape
1. Le polylccliiiicicn riui a aie le héios ili- ci'l iiuitliMil s appelait lOriiesl Polel; originaire de La Hochelle, il y est décédé iiwpecleur •,'éiiéral honoraire des Ponts et Chaussées, au coinnicnccniont de lUOU.
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Pic IX étaient inspirées non par sa haine antireligieuse, mais par la nécessité de se défendre contre les attaques des monarchistes soutenus par le parti catholique et de donner satisfaction aux républicains soulevés contre ses tendances plutôt cléricales. C'était là une sorte de politique de bascule qui nevisaitqu'à maintenir TEmpire en France et à fonder définitivement la dynastie des Bonaparte.
Enfin, avec la république proclamée le 4 septembre 1870, alors que l'ennemi couvrait de ses armées plus de la moitié du territoire, les philosophes arrivèrent au pouvoir. Gambelta n'était pas autre chose qu'un disciple de Rousseau; ses satellites reflétèrent en tout temps et en toutes circonstances les lueurs philosophiques qui leur étaient largement distribuées par l'astre autour duquel ils gravitaient. Sous les présidences de JM. Thiers et du maréchal de Mac-Mahon, le parti ne se livra qu'à des manœuvres qui devaient le rapprocher de la place et lui permettre de s'emparer de la position; à partir du iG mai l'S/y. la République était maîtresse de la situation; sous son impulsion, la France s'est mise en marche d'un pas prudent et mesuré vei-s l'accomplissement des destinées au.xquelles l'aurait conduite la Convention, si Bonaparte ne lui avait barré la route et, par son inlerveidion, n'avait amené un tem])S d'arrêt qui s'est prolongé pendant près de quatre-vingts ans. Nous voici de nouveau placés sous Tégide de cet absurde Contrat social et de la non moins absurde lutte contre la superstition en faveur de la Raison pure..
Le premier cri de guerre a été lancé par Gambella : <• Le cléricalisme, voilà l'ennemi. » Il s'est répercuté, ji'té à tous les échos par les hommes politiques qui lui ont succédé au pouvoir et qui tous étaient des disciples fervents du XVI 11" hièclc. Paul Bcrt,
Jules Ferry, \\'aldeck-Rousscfiu lui-même ont été les prisonniers de cette formule qui restera comme la devise de la République nouvelle. La guerre au cléricalisme, qui n'est pas autre chose que la guerre à la superstition inventée par les jihilosoplies, a été le but unique des efforts des républicains jusqu'à la fin du ministère Waldeck-Rousseau. Ce pauvre Waldcck, grisé par la familiarité de Gambetta, lui, si compassé, si roide, si réservé, séduit, amusé, par l'exubérance, le verbe tapageur, le langage pimenté, le bon garçonnisme du méridional, il s'est laissé choir au milieu des rêvasseries de Jean-Jacques; il a laissé son esprit si net, son talent si fin, si distingué, sa parole si autorisée, son âme nouriie des principes les plus élevés se compromettre dans cette mauvaise compagnie, et il est mort, emportant la douleur de voir sa loi sur les associations — œuvre détestable d'ailleurs — torturée pai- M. Combes pour lui faire produire, comme sous la Convention, la séparation des Eglises et de l'Etat, la confiscation des biens ecclésiastiques, la persécution contre le clergé, la déchristianisation de la France, la chute dans l'athéisme et l'effondrement final, conséquence nécessaire d'un pareil saut dans l'abîme! Et c'est à ces désastres effroyables que la République nous a conduits! Par le mal qu'elle a l'ail jusqu'ici, nous pouvons préjuger l'irréparable catastrophe dans laquelle nous précipiteront les projets dont on nous annonce la réalisation prochaine.
L'idée de l'école neutre procède ilirectomcnl de Vliinilc. L'enfant, d'après Rousseau, doit être livré aux seules inspirations de la nature. C'est elle qui doit lui faire connaître ses droits, qui doit lui dicter ses devoirs ; c'est elle qui doit lui inspirer l'amoui-du bien, la haine du mal ; c'est elle qui doit lui ap|)reiulre à se
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proléger contre les dangers de la vie mais, comme elle n'est pas capable de lui révéler et Dieu et Tàme, ou qu'elle ne pourrait lui en donner que des notions incomplètes ou inexactes, Rousseau admet la nécessité de procurer à Emile, sur ces deux points importants une éducation spéciale. Le Vicaire savoyard dévoile à l'enfant l'idée de Dieu, celle de l'immorta lité de l'ànie en s'attacliant à élever ses sentiments vers un spiritualisme dicté par la seule nature, inspiratrice sublime, d'après le philosophe, d'une conscience honnête, délicate, soucieuse d'accomplir tous ses devoirs envers Dieu, envers les autres, envers soi-même.
(-ommeiit nos philosophes modernes ont-ils traduit cette conception déjà singulièrement étrange du citoyen de Genève ? L'âme de l'enfant n'appartient pas à ses parents; ils n'ont plus le droit de la diriger dans la voie qu'ils jugent la meilleure, la plus capable de lui donner les notions d'honnêteté, de respect, d'obéissance qui sont nécessaires à l'homme pour se conduire dans la vie; de lui inculquer l'amour de Dieu, la pratique de la religion qui s(!uls sont capables de verser dans cette àme dont l'éducation leur est arrachée, quelque peu de cet idéalisme qui aide à supporter les souffrances et les déboires de l'existence; qui lui assure, après la mort, le bonheur ([ui, presque toujours, a fui ici-bas, devant tous ses elTorts pour l'atteindre, (^e n'est plus la nature qui doit instruire l'enranl. L'idée de faire de hi nature l'éducatrice d'Emile revêtait encore une forme relativement élevée car, en somme, la nature — bien qu'à elle seule elle ne puisse inspirer, que des pensées purement matérialistes, lorsque sa contemplation n'est pas épurée par <;ette vérité que Dieu en a été le créateur — peut cependant conduire une àme à quelque chose de grand
car en elle-même, elle est assurément grande et belle ; mais aujourd'hui c'est l'Etat qui se charge de l'éducation de l'enfant et ([ui confie toutes ces jeunes intelligences à des maîtres élevés par lui, nommés par lui, chargés par lui de distribuer une instruction, une éducation réglées par des programmes officiels en tête desquels il a inscrit la neutralité, ce qui veut dire que le maître peut parler de tout à ses .élèves, excepté de Dieu, de la religion, delAme, et qu'il ne doit enseigner aucini des devoirs que l'homme doit remplir envers celui que Robespierre appelait : l'Être suprême. De là à nier l'existence de cet être suprême, de ce Dieu que Voltaire proclamait grand et bon, il n'y a qu'un pas. Les instituteurs, sous l'œil bienveillant de leurs chefs l'ont franchi en plusieurs étapes. Ils ont d'abord nié la divinité du Christ et bafoué les pratiques religieuses, fidèles en cela à la doctrine du dix-huitième siècle; ils en sont aujourd'hui à nier l'existence de Dieu, l'existence de la Patrie, que dans son discours sur la Divinité, Robespierre défendait dans un langage qui surprend aujourd'hui. Ils font verser toute une génération dans l'athéisme, « cette doctrine aride, cette force aveugle qui frappe au hasard le crime et la vertu » et persuade à l'homme « que son Ame n'est qu'un souflle léger qui s'éleint aux j)ortes du tombeau «.Conséquence : la criminalité augmente et les criminels sont m.unlcnanl des enfants.
11 n'y ;i pas encore bien longtemps l'assassinat était le fait du miséreux sans éducation, sans instruction, traînant sans souliers sur les routes, réduit à la dernière détresse, tuant pour voler et volant pour manger. De nos jours, l'a.ssassinat est le fait de bambins de dix-huit ans, élevés dans les écoles publiques DU dan> 1rs lycées, bacheliers pour la plupart, fauii-
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liers, maigri'' leur jeune âge, de toutes les Sodomes, rongés par les vices les jjIus abjects, qui tuent pour voler, mais qui volent pour jouir. Car à notre époque sans foi, la vie tout entière se résume en un seul mot: Jouir! C'est le matérialisme dans ce qu'il a de plus bestial. Les apaches, la terreur des nuits de Paris, produits incontestables de l'éducation que l'on appelle neutre distribuée avec tant de libéralité par l'État athée, en sont arrivés à ce point de dédain de la vie humaine qu'ils tuent quelquefois pour tuer, pour voir couler le sang, par bravade, par forfanterie. Çuels autres résultats pourraient donc donner une semblable éducation ? L'enfant sort de l'école, l'âme vide ; on ne lui a parlé de rien d'un peu élevé ; on ne lui a pas appris, en l'entretenant de la divinité, de l'iinmortalilé de l'àme, du respect de la vie humaine, des peines et des récompenses qui l'attendent après sa mort, à cherchera dompter ses passions, à souffrir, car en vérité, souffrir, c'est toute la vie. Il rentre chez ses parents ; il li'ouvc un père paresseux, débauché, ivrogne, qui ne croit à rien — c'est fort bien porté aujourd'hui — une mère dont la conduite est peu faite pour lui inspirer le respect ei l'affection ; chez l'un ni (liez l'autre, il ne rencontre aucune notion du devoir, aucun bon conseil, aucuneparole consolatrice, aucun respect pour la religion; il n'entend que l'injure déversée contre le prêtre, contre celui qui enseigne la moi'ale, l'obéissance, l'énergie nécessaires pour mettre un frein aux pensées mauvaises, haineuses, féroces qui sommeillent toujours dans l'àme humaine. Il ne reste que la bête : or la hôte ne connaît que des appétits. Lorsque l'idée de tuer s'empare de son cerveau, elle tue ; lorsque la folie sensuelle l'aiguillonne, elle devient Soleilland, et il est remarquable que les Soleilland se font nombreux à notre époque.
J'avoue que je ne comprends pas comment il n"esl pas encore venu à la pensée d'un avocat chargé de défendre aux assises un de ces dégénérés, l'une de ces malheureuses victimes de l'éducation laïque, de se retourner vers l'avocat général et de lui dire : « Comment ! c'est au nom delà société que vous réclamez un châtiment ? ^lais qui donc a conduit ce misérable devant la justice, si ce n'est la société elle-même'? N'est-ce pas elle qui?...» Je n'ai pas l'intention de faire ici la plaidoirie à prononcer, mais j'ose croire qu'elle ne serait pas indigne de certains talents que je connais bien et qu'elle produirait sans doute quelqu'effet sur l'esprit de jurés intelligents.
^ oilà où nous a conduit l'Emile de Rousseau, volontairement déformé par les républicains de nos jours. On ne peut s'empèclicr de frémira la pensée de ce que seront les générations futures si, déjà, celles que nous connaissons sont à ce point dégradées par un système d'éducation intentionnellement matérialiste et athée.
Après avoir, par l'école dite neutre, arraché de l'àme de l'enfant tous les sentiments un peu élevés dont les germes y sont déposés dès sa naissance et qu'il faudrait développer, les néo-j)hilosophes ont pensé que rien nclait plus utile, pour pervertir à jamais le sens moral, que de désorganiser la famille et ils ont ressuscité le divorce. Le divorce est une création de la Révolution, c'est dire qu'il est né à une époque d'impiété et qu'il est la conséquence de la dissolution des mœurs qui, à cette é|)oque, avait gâté l'ûme l'rançaise. Le Code Na]ioléon lui avait imposé quelques règles sévères. La Restauiation le sup])rima en iSi(). Il fut rétabli de nos jours à la suite d'une cainpaguo inen(''c par M. Xaquet (jui prétendait être l'éclio (!<■ I'()|iii;ii)ii pui)lii|ur et (|ui, en réalilc'-, n'était
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que Téclio d'articles de presse dont lui ou ses amis étaient les auteurs. L'un des arguments que l'on fit valoir en faveur du divorce était le concubinage auquel on condamnait les séparés de corps ; or, pendant soixante-quinze ans, la France s'était passée de ce procédé radical de rupture des liens du mariage et elle se contentait parfaitement de la séparation de corps qui satisfaisait amplement tous les besoins des époux obligés de renoncer à la vie commune, sans que la moralité publique s'en fût sérieusement ressentie. I\Iais, la séparation de corps, aux yeux des adeptes du dix-huitième siècle n'était qu"un détestable palliatif; elle laissaitsubsister le mariage. D'ailleurs, le divorce était réprouvé parl'Eglise; c'était un motif suffisant pour qu'on s'efforçât de le faire revivre. Le but visé avec une inlassable persévérance n'était-il pas de faire à la religion une guerre acharnée, de lui porter des coups qui pussent ruiner l'influence qu'elle exerçait sur l'esprit public? Cependant, la sévérité de lEglise en matière de mariage et de divorce était en grande partie la conséquence d'une très vieille expérience. La dissociation de la famille romaine, la décadence des mœurs qui en fut la conséquence étaient <lues à l'abus du divorce. Les mêmes causes devaient produire les mêmes efîets. L'Lglise nous livrait donc les fruits de son expérience et, comme remède aux maux de notre société, elle préconisait la reconstitution de la fauiille en prenant pour base le mariage indissoluble. Théorie, certes, d'une vérité, d'une utilité sociales incontestables, mais qu'il importait aux philosophes modernes de ruiner sans retour. Tout a été écrit, tout a été dit, pour ou contre le divorce ; se livrer à des dissertations plus ou moins développées pour démontrer l'inlluence funeste qu'il doit nécessairement avoir sur la famille et sur les mœurs, sciait
s'exposer à des redites. Il n'est pas inutile, cependant, de l'aire remarquer que les philosophes n'ont point été étrangers à ladoption de ce moyen brutal accordé aux époux fatigués d'une union mal assortie, de rompre les liens qui les unissaient l'un à l'autre. L'Église enseigne que le mariage doit être envisagé d'une manière sérieuse , ce n'est point uniquement un contrat civil qui règle les obligations réciproques de deux associés ; ce n'est pas, encore moins, le rapprochement de deux individus qui ne recherchent que des satisfactions purement matérielles ; c'est l'union de deux êtres qui vont former une famille, et pour que la famille puisse vivre, se développer, accomplir le devoir social qui lui est dévolu, il est indispensable qu'elle reste unie, que les époux soient indissolublement liés l'un à l'autre, afin que leur action commune s'exerce sur les enfants pour que, par eux, la famille se perpétue et assure à la nation sa continuité, son existence dans les conditions les plus favorables pour le bonheur commun.
Pour obtenir un tel résultat, il faut que la famille soit le refuge, je ne dirai pas de toutes les vertus — celte expression seml)lanl ne pouvoir s'appliquer aux humains — mais d'une moralité à toute épreuve, d'une pratique constante des règles qui maintiennent dans l'ensemble d'une société un niveau d'honnêteté indispensable pour qu'elle avance sûrement vers une civilisation toujours plus parfaite. C'est le moyen d'accroître le bien-être commun et de donner à riiomnie la [jossibilité de passer sa vie entouré de la somme de bonheur compaliblc avtx- les causes de douleurs qui raccablcnl sans cesse. Seule, la religion est capable de procurer le courage, la force nécessaires pour atteindre un but aussi élevé. Or, les philosophes — je parle de ceux (pii pai' irur noIoriiMé et aussi par
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leur talent planent au-dessus de ce qu'au dix-huitième siècle, on appelait : la secte — n'ont jamais su ce qu'étaitla famille. Voltaire, célibataire d'ailleurs, était un débauché grand seigneur, égoïste et jouisseur qui n'a jamais compris que les dons les plus rares de l'intelligence et de l'esprit accompagnés de la fortune pouvaient lui imposer des devoirs sociaux. Il s'en est absolument affranchi. Rousseau manquait de sens moral ; il a associé sa vie à celle d'une lille d'auberge à laquelle une longue habitude l'avait définitivement attaché. Un jour, à Bourgoin, au cours de son odyssée, alors qu'il fuyait les persécutions que lui avaient valu Emile et le Contrai social, traînant toujours et partout Thérèse avec lui, il s'avisa qu'il devait l'épouser. En face de la nature et devant le patron de l'hôtel delà Fontaine-d'Or, Thérèse devintla citoyenne Rousseau; mais, auparavant, il avait déposé au Tour des enfants trouvés les malheureux petits êtres auxquels il avait donné la vie. Ce n'est certainement pas lui qui aura l'autorité suffisante pour nous dicter les règles nécessaires à la fondation d'une famille el à l'éducation des enfants. C'est lui cependant (jui nous a tracé le modèle que l'on s'efforce de suivre aujourd'hui I D'Alembert n'a été que l'amant de Mlle de Lespinasse et Grimm (pie le parasite qui s'était introduit au château de la Chevrette pour assurer son existence aux côtés de Mme d'Epinay. Quant à Diderot, le seul d'entre les |)hiiosophes qui fut marié, sa vie conjugale partagée entre son intérieur et Mme de Puysieux puis Mlle Voland, constitue précisément l'exemple à ne pas suivre. Donc, si dans leurs ouvrages, les hommes qui ont été les protagonistes des idées qui devaient conduire la société moderne veis l'anticléricalisme devenu, de nos jours, l'athéisme, n'ont pas songea préconiser le divorce comme un moyen de
désorganiser la famille, par le dérèglement de leurs mœurs, parla guerre qu'ils ont faite à la religion, seule sauvegarde de la moralité publique, ils ont favorisé l'éclosion de cette doctrine détestable qui aura pour la France les conséquences les plus funestes.
On s'imagine avoir victorieusement répondu aux préoccupations qui assaillent les esprits sérieux, en disant : Mais le divorce existe ailleurs et ne produit pas les effets déplorables qu'avec trop de raisons on redoute chez nous. C'est ne tenir aucun compte d'un élément cependant fort important dans l'étude d'une pareille question : le tempérament d'une race. Le divorce existe, eneff'et, dans des pays protestants. Or, nulle part, l'idée religieuse n'est aussi respectée que chez les peuples qui pratiquent la religion réformée et cela suffit pour que ce procédé de rupture radicale des liens du mariage — toujours et partout détestable d'ailleurs — ne produise pas les effets très inquiétants que l'on peut constater chez nous. Si dans les pays situés sous une autre latitude que la nôtre, en avançant davantage vers le nord, le divorce comme en France, désorganise la famille et laisse les enfants dans cette situation lamentable de ne savoir auquel du père ou de la mère ils doivent donner leur affection — car malgré toutes les précautions prises pour ne leur rien l'aire connaître, ils sentent bien que l'un ou l'autre est coupable — notre caractère, noire tempérament, nos habitudes de galanterie, noire goùl naturel pour le fruit défondu ont vile fait d'installer dans ce foyer déseil uni' <'trangère qui s'y introduit sans avoir le droit d"y vivrr. Harement, en i<^r;ince, on se remarie après avoir divorcé, et voilà le concubinage (|iii devient presque la règle. Or, avec le concubinage, la nalalilé diminue. Va\ i'rance, d'ailleurs, le divorce a toujours prodiiil rinnniuMlili''. Les désordres
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du Directoire ont été — disent quelques historiens — des gestes de réaction contre la grande peur qui avait envahi toutes les àines sous le régime sanguinaire de la Terreur. C'est possible — il peut y avoir là une parcelle de vérité ; — mais il est certain néanmoins que la facilité avec laquelle le divorce était prononcé à cette époque favorisait le dévergondage et que les Françaises n'auraient point été les émulesde MmeTallien et de l'escadron volant qui agrémentait les réceptions de Barras si elles avaient été retenues par les liens du mariage et par l'afTection de leurs enfants.
De nos jours, le divorce a déjà produit d'épouvantables ravages. Que les gens sérieux s'interrogent ; qu'ils réiléchissent sur ce qu'ils voient tous les jours autour d'eux. Nous revenons au Directoire ; des lois nouvelles rendent le divorce plus facile ; on va bientôt — dit-on — se contenter pour le prononcer du consentement mutuel des époux. Plus de religion, plus de liens de famille, aucun idéal dans la vie tout entière consacrée à la jouissance, à l'appétit de l'argent, à la satisfaction immédiate de tous les besoins matériels ; aussi la démoralisation est extrême ; le dévergondage règne en maître ; on n'entend plus parler (}ue de scandales et la mode elle-même, qui copie presque servilement les folies du Directoire, va nous montrer un jour prochain la femme presque dévêtue, étalant sa chair comme les reines de Thermidor qui, audacieusement, s'exhibaient dans dos pliaT'tons aux Champs i^lysées.
La bourgeoisie, ce que l'on ap|)('lle la classe moyenne, qui comprend les petits rentiers, la plupart des fonctionnaires, le commerce en général, rélément modéré, le fond sérieux de la nation, n'a point encore été atteinte par la maladie du divorce. Là, comme ailleurs, les mauvais ménages ne son! pas rares, mais
LA LKGENDE DKS l>HIt,0>01>lIES
le grand désir d"avoir une vie tranquille, soigneusement soustraite à la curiosité toujours maligne; le sentiment du devoir, l'acceptation du sacrifice par la femme et aussi l'influence de l'idée religieuse qui s'est réfugiée dans ce milieu moyen, déterminent les époux ou bien à souffrir en silence de leur désunion, ou bien à recourir à la séparation de corps lorsque, vraiment, la vie commune est devenue impossible.
Dans la haute société, le divorce, lorsqu'on y recourt, se plaide à grand fracas. On étale sous les yeux d'un public friand de ces scandales, toutes les histoires, tous les commérages que semble-t-il, on devrait tenir soigneusement cachés ; ou bien, sans se soumettre à la publicité de l'audience, la femme se réfugie au premier étage de l'hôtel, le mari se contente d'occuper le second ; la salle à manger est considérée comme terrain neutre ; les époux s'y rencontrent quelquefois à l'heure des repas et en dehors de ces rares instants communs, chacun vit de son côté, à sa guise, sans s'occuper de l'existence de lindilTérent auquel on est lié par le mariage. Lorsqu'avant cette séparation de bon ton, il est né des enfants, on peut aisément imaginer les impressions qu'ils vont ressentir en constatant un pareil étal de choses. S'il n'y en a |)as, i! n'en naîtra jamais et, c'est encore la société qui en pâtira.
C'est dans le peuple que le mal est profond et que le divorce produit des ravages épouvantables. Dans ce milieu qui, malgré l'instruction incomplète qu'on cherche à lui donner mais qu'on t'ait purement matérialiste en retranchant inlentionnelicmoni lout ce qui [jouirait élev(;r l'Ame, rehausser le respect de soimême, donner à l'individu les qualités nécessaires à une vie honnête et bien rem|ilie, il a été accepté non [)as comme un remède à une situation quelquefois
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vraiment lamentable, mais comme un moyen de courir plus facilement, en toute liberté, vers la débauche et le concubinage. Pour toute nourriture intellectuelle, l'homme a l'école laïque et neutre, nous savons ce qu'elle est : une école de matérialisme, de négation de l'idée de Dieu, de stupides outrages à la religion. Quand il en sort, on lui donne le cabaret à tous les coins de rues, la fièvre électorale qui, tous les ans s'empare de lui et eu fait presque un fou furieux; puis ce sont les réunions au syndicat, les meetings où il se grise de discours violents, grossiers, criminels ; la grève pendant laquelle il s'excite à crier, à insulter l'armée impassible, à briser les instruments de travail qui sont pourtant les sources de sa vie. Qu'est-ce qui reste pour la famille après une existence pareille? L'ouvrier rentre chez lui le soir, tard, encore tout échauffé de ces journées de chômage, les yeux mauvais, la bouche pleine de mots grossiers, le poing tendu vers cette société marâtre, injuriant sa femme, frappant ses enfants; un beau jour, la mère en a assez de cet homme qui n'apporte jamais un sou, qui la laisse se débrouiller toute seule avec sa nichée de marmots et quand elle est lasse d'être battue, injuriée, salie, elle fait une demande d'assistance judiciaire pour obtenir le divorce. On procède à une enquête, les faits dont elle s'est plainte sont archi prouvés et voilà une famille désorganisée. Le mari et ta femme ne tardent pas d'ailleurs à se créer un intérieur irrégulier. Elles sont légion, hélas! dans la classe ouvrière, les femmes qui ne peuvent plus supporter les brutalités des hommes élevés par l'école moderne, entraînés à la vie de cabaret, de réunions pidpli(|ues, de grèves, et qui réclament comme une délivrance la rupture du mariage.
Kt la femme du peuple, s'imagine-t-on que l'édu-
cation qu'on lui donne soit de nature à en faire une mère de famille, une épouse dévouée à ses devoirs? Prenons un ouvrier sans ressources, qui n'a que ses deux bras pour vivre et dont la femme occupe son temps à tremper la soupe et à ravauder les bardes de toute la famille, ce qui est, d'ailleurs absolument respectable. Ils ont une (illette à laquelle il faut donner de l'éducation. On l'envoie, c'est forcé, à l'école laïque, et neutre bien entendu. On ne lui enseigne qu'un tas de choses dont elle n'aura jamais besoin. Quant à la morale, à la religion, on ne lui en parle jamais, ou bien, ce qu'on lui en dit est tellement vague, que presque toujours, il n'en reste nul souvenir. Dans la famille, elle ne trouve aucun correctif à cette éducation par trop sommaire ; le père est un .socialiste qui ne veut pas qu'on parle du bon Dieu à son enfant.
Elle sort de l'école pour entrer à l'atelier, apprentie chez une couturière, une modiste, une repasseuse. Elle a quatorze ans bientôt ; elle est gentille, elle sent déjà s'éveiller en elle, un vague instinci de coquetterie ; on la voit, imitant les grandes personnes, relever sa jupe par derrière bien qu'elle lui monte à moitié du mollet. Elle rencontre sur sa route un cousin, ou bien un ami de son frère, et déjù, la voilà perdue. C'est vrai ; mais, ni à l'école, nichez elle, on n'a tenté, en lui donnant une solide éducation religieuse, de lui faire comprendre ce qu'est la pudeur, môme chez une enfant. El puis, ses camarades d'atelier ne lui parlent que de leurs petits amis. Saisir une conversation de (illelles de cet âge qui trottinent dans la rue, c'est à faire frémir.
Elle grandit et elle passe à la haute dignité de niidinelte. Elle est devenue charmante, avec ses chapeaux de quatre sous, ses robes qu'elle taille et coud
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elle-même, elle est mise à la dernière mode, chaussée à la perfeclion ; sa taille est bien prise ; elle est jolie avec cela, pimpante, parfumée. Oui mais, qui est-ce qui paie tout cela, si peu que cela coûte? C'est effrayant à avouer mais pour être acceptée dans un magasin, on exige qu'elle soit bien habillée. Or, comme le père ne gagne que juste ce qu'il faut pour manger, elle se jette dans les bras d'un commis, d'un surnuméraire d'administration ou d'un étudiant. Cela n'a plus rien qui doive la surprendre d'ailleurs. Il paie ses toilettes et cela est suflisant. Ouanl à la mère, elle est ravie et trouve que sa fille est tn''S bien casée.
Un jour, il naît un enfant, et l'on voit la midinette portant son petit sur les bras traîner dans les salles d'audiences, réclamant à son amant des dommages intérêts pour rupture de promesse de mariage, ou déballant devant les juges avec un certain cynisme toute une correspondance trop tendre dans laquelle le pauvre garçon s'est bien un peu reconnu le père du bébé qui est là devantle tribunal et qu'elle berce pour qu'il ne crie pas. On lui accorde un caj)itiil [jour elle, une rente pour l'enfant jusqu'à sa majorité. Elle a gagné le gros lot. Dorénavant, elle élèvera son petit, ne se mariera pas et, il y a de grandes chances pour qu'elle verse dans la galanterie.
Mais, quand la midinette n'a pas d'enfant .' il faut bien, l'âge du mariage arrivé, qu'elle songe à se caser. (Jui va-t-elle épouser? Un de ces commis de magasin, un de ces jeunes employés d'administralion dont elle a fait les délices? jamais; ces messieurs sont très pratiques ; ils n'oublient pas qu'elle n'apportera pour tout capital que sa personne toujours gentille bien qu'un pi'u fanée peut-être, cl ce n'est pas suffis.iul. Il lanl donc iiu'clle épouse un ouvrier.
Mais l'ouvrier, sa journée faite, rentre au logis sale, couvert de poussière, sentant la sueur; ses gestes sont grossiers, ses manières brutales; pour elle si délicate, habituée à des gens d'une autre éducation, il y a là quelque chose qui la froisse, qui blesse sa vanité de gentille personne. Elle en a vite assez de son mari ; elle lui manifeste son dédain, son dégoût : le pauvre homme est l'ebuté à chacune de ses tentatives de rapprochement ; il se fâche, il frappe et, la midinette mariée, se sauve avec un amant. Six mois après le mariage, l'ouvrier est devant le tribunal, racontant ses déboires et réclamant le divorce qui lui est accordé. Conséquence : Encore un ménage désorganisé, pas d'enfants et une dévoyée de plus.
A qui la faute? A l'école sans Dieu, par laquelle ont passé et la mère et la fdle. Si au lieu de nous donner des poupées attifées pour le plaisir des yeux, les mères de famille nous fabriquaient de bonnes filles, aux principes solides, habituées au travail manuel, vivant dans leur milieu, n'ayant point débuté dans le libertinage, ayant vécu dès hiur enfance au milieu d'ouvriers comme elles, pareils scandales ne se produiraient point et la France ne se dépeuplerait pas, car et c'est à cela qu'il faut en venir : en France, on limite le nombre des enfants et les |)lus égoïstes proclamontsans vergogne qu'ils n'en veulent point a\oir. La natalité iliminue chaque année dans une proporlioM iii{|uiélante et, un slatisticien tant soit peu liaiiile — ils le sont tous du reste — aurait vile fait d'indiipii'r ii- Icinps li-ès conil (pii sera nécessaii'e pour qiu' la I''iaiic('. aiq)aravant si grande et si prospère, soil iiiliiilr à ir("'lic plus que l'ombre d'elle-même. On s'en pi (•(iccuih' cl avec raison, cai' on constate tous ii's ans avec un ccilain clTroi la stagnation du conliuLiruI niililaire cl, un nicuilire du Sénat, récem-