VOLTAIRE ET M"" DU CHATELET
rangé sa vie ; son installation à Cirey était, dans son esprit, définitive; il y devait passer son existence entière dans cet appartement du rez-de-chaussée qui avait été aménagé pour lui, meublé et embelli pour lui; il y devait mourir — pensait-il — entouré de la chaude affection qui depuis vingt années ne s'était pas démentie, bien que — disons-le bien vite — Marmontel affirme que les deux amis étaient souvent «aux couteaux tirés »; enveloppé de cette auréole de gloire que, dans son incommensurable orgueil, il ne se lassait pas de faire constater à ses nombreux correspondants. Faire un éclat pour une misérable question de sentiment, c'était compromettre à tout jamais cet avenir si laborieusement, si habilement élaboré et \'oltaire se tut; il prit la chose en gaieté; il grimaça, suivant sa coutume, émaillant de j)laisanteries qu'on sent un peu forcées les allusions qu'il devait faire à une situation impossible à cacher, à un événement dont il fallait bien envisager le terme prochain, Il avait compté sans la mort qui, trop souvent, vient déjouer les plus habiles combinaisons et rendre inutiles et vains les calculs uniquement basés sur les humaines prévisions.
Dois-je m'arrèter à discuter la question de savoir quelle a été la nature des relations qui ont uni Voltaire et la marquise et répondre ainsi aux objections de ceux qui prétendraientqu'il n'y eut jamais entre eux que les liens d'une tendre amitié (|ui n'avait nullement le droit de se montrer inquiète ou jalouse ?
En vérité, c'est un point sur lequel je n'éprouve nul besoin dem'étendre. Uu'on lise tous les mémoires, toutes les •■orresj)ondances si nomlireuses qui nous ont été conservées; qu'on lise même les lettres de Voltaire; on y trouvera mille preuves d'une affection qui n'était plus de l'amitié. En août 1742, \ ollaire
fiO LA LEGENDE DES PHILOSOPHES
écrivait de Reims à Mme de Champbonin, de qui il avait, sans doute, conservé de chauds souvenirs : « Je vous aime, Madame, dans tout ce qui vous appartient. Adieu, gros chat; je vous embrasse si tendrement qu'Emilie m'en grondera. » — N'insistons pas et constatons qu'après la mort de Mme du Châtelet, Voltaire fut complètement désorienté. Après avoir passé à Cirey le temps décemment nécessaire pour prodiguer des consolations au marquis écrasé par la douleur — et on ne peut s'imaginer sans être tenté de sourire l'altitude de ces deux liommes se consolant mutuellement sur la perte irréparable qu'ils venaient de faire — il fut bien obligé de comprendre qu'il devait à lout jamais quitter le château. Où aller? — où se réfugier? — où planter sa lente désormais? L'âge était venu; où trouver une maison hospitalière où l'on consentirait à abriter le reste de vie que pouvait avoir encore à parcourir le vieux poète ? — Et à fous les échos, il confiait sa détresse; il se disait désemparé; il s'offrait comme pensionnaire à tous ses amis: à M. et Mme d'Argental qui ne paraissaient pas désireux de l'iiospitaliser; à sa nièce Mme Denis qui, veuve depuis peu de temps, semblait vouloir profiter de son indépendance. Heureusement, le roi de Prusse se rappela le divin \'oltaire; Frédéric avait pleuré la sublime Emilie, il invita son maître de littérature ù se r(''fugier auprès de lui. Voltaire accourut à Berlin. Ee roi l'installa dans son palais, l'invila à l'acconiiiagner à Potsdam et, pendant quelque temps, cette communauté de vie ne leur procura que d'aimables relations, celles qui peuvent exister entre un maîtn> en l'art d'écrire, chargé d'instruire un élève se prêtant avec affection aux leçons aimables qui lui sont données. Voltaire était heureux et i-acontait à tous son bonlicur. ('/était trop l»e:ui. A la longue les défauts
VOLTAIRE ET M'"' «U CUATELET Gl
de son caractère se révélèrent et calmèrent un peu la grande amitié du roi. L'orgueil immense du poète le rendit d'un commerce difficile; il avait avec tout le monde des discussions vives et interminables qui irritaient Frédéric; tantôt c'était avec La Beaumelle, tantôt avec le juif Ilirsch, tantôt c'était avec son ancien ami Maupertuis que le roi avait nommé président do son académie au grand courroux de Voltaire qui accabla son ennemi sous l'impitoyable diatribe du Docleiir Akakia et qui, du coup, indisposa tellement Frédéric qu'il donna l'ordre de cbasser son hôte de Berlin, ^'ollairc sentait d'ailleurs que les choses se gâtaient à la cour; il préparait son départ lorsque l'ordre l'oyal vint le devancer.
Lorsqu'il eut quitté Berlin où il était adulé par tous les grands seigneurs de l'Allemagne ; lorsqu'il eut conquis sa grande renommée et amassé son importante fortune, il se préoccupa d'avoir une installation, un chez soi, dans lequel il pût vivre à son aise, recevoir ses amis et remplacer le bien-être du château de Cirey. Il avait songé à se réfugier près de licnève et, le 27 janvier 1705, Charles Bonnet, naturaliste suisse, écrivait de cette ville à Ilaller : « M. de \ ollairc vient d'acheter sous le nom d'un de nos citoyens, M. Cramer, libraire, la campagne de M. le conseiller Mallct, à Saint-Jean, sur notre territoire et à une portée de mousquet de notre ville. Il donne de ce fonds cn\iron quatre-\ ingt-sej)! mille li\'r('s en argent de France. Ainsi, le voilà dans le dessein de se (ixer ici. Je ne voudrais cependant pas répondre qu'il ait tellement reuoncé au séjour des cours, qu'il ne lui prenne quelque jour envie d'y retourner '. »
1. Kr. CiiAFiAVAY, C.alaloijue de la vente d'auloi/rapltes de M. Duvel. Il" 532.
Bonnet se trompait : Voltaire avait renoncé au séjour des cours ; il se contentait de correspondre avec les princes allemands, mais, en effet, son esprit était resté versatile. Il n'était bien nulle part. Bicnlùt, Saint-Jean-les-Délices, Genève elle-même lui furent à charge ; il les voulait quitter. Il rêvait transporter ailleurs ses pénates. Une raison l'y déterminait encore davantage : fatigué de la solitude, désireu.x de trouver chez lui un ménage, une maison montée qui pût lui procurer toutes les facilités, tous les agréments de la vie de famille, il était parvenu à décider sa nièce, Mme Denis, veuve depuis peu, à demeurer avec lui et, pour lui rendre plus acceptable le sacrifice qu'il lui demandait, il ne trouva rien de mieux que d'ac(|uérir pour elle la terre de Ferney.
\oi\ii donc Genève abandonnée, Saint-Jean vendu. Voltaire et sa nièce installés dans leur nouveau domaine. Mais Voltaire avait conservé très vivaces toutes les idées des grands seigneurs au milieu desquels il avait vécu ; il tenait fort aux prérogatives de la noblesse, encore que celle révolution qu'il a préparée en compagnie des encyclopédistes dût précisément avoir pour conséquence, très prévue par eux tous, ral)rogalion des litres el des droits nobiliaires. Aussi, dès que l'acte d'acquisition régularisé, Mme Denis fût devenue dame de Ferney — en apparence seulement, car elle n'était en réalité qu'un |)rclenom — \'oltaire se hAla d'adresser au ministre Clioiseul une requête, dans laquelle il réclamait pour la terre (ju'il venait d'ac((uérir « la confii'mation des privilèges, exemptions el dîmes inféodées doni avaient joui les précédents propriétaires », et, de Versailles, Choiseul écrivait le kj avril i7i^)() à Joly de Fleury : « Comme le roi est disposé à accorder cette grt\ce à M. de \'ollaire au cas où il n'en résulte