LA CONVERSION DE SAINT PAUL, APOTRE
trouver le grand prêtre, comme s'il s*immisçait dé lui-même en cela, quoique dans le fait même d'un acte coupable, puisqu'il allait chercher les prisonniers pour les amener à Jérusalem, et qu'ainsi le but de sa démarche fût détestable, cependant ce pécheur-là même est converti par la divine miséricorde. Secondement, cette conversion fut miraculeuse du côté de ce qui l'y disposa, savoir, la lumière. En effet, cette lumière fut subite, immense, et venant du ciel : « Et il fut tout d'un coup environné d'une lumière qui venait du ciel, » dit l'Ecriture (Actes, ix). Car Paul avait en lui trois vices : le premier, c'était l'audace; ces paroles des Actes en font foi : « Il vint trouver le grand prêtre » et la glose porte : « Personne ne l'y avait engagé, c'est de lui-même, c'est son zèle qui le pousse. » Le second, c'est Torgueil ; et on en a la preuve par ces paroles : « Il ne respirait que menaces et carnage. » Le troisième, c'était rintelligence charnelle qu'il avait de la loi. Ce qui fait dire à la glose sur ces paroles : « Je suis Jésus. Je suis le Dieu du ciel ; c'est ce Dieu qui te parle, ce Dieu que tu crois, comme les juifs, avoir éprouvé la mort. » Donc cette lumière divine fut subite, pour frapper d'épouvante cet audacieux ; elle fut immense, pour abîmer ce hautain, ce superbe, dans les profondeurs de l'humilité : elle vint du ciel pour rendre céleste cette intelligence charnelle. Ou bien encore, trois moyens disposèrent ce prodige : 1** la voix qui appelle; 2* la lumière qui brille et 3** la force toute puissante. Troisièmement, cette conversion fut miraculeuse du côté de celui qui en est le sujet, c'est-à-dire, ducôtéde Paul lui-même qui fut converti. Dans sa per-
sonne, il y eut trois miracles opérés extérieurement : son renversement, et son aveuglement, et son jeûne de trois jours, car il est renversé, pour être relevé de cet état d'infirmité où il gisait. Saint Augustin dit : « Paul fut renversé pour être aveuglé; il fut aveuglé pour être changé ; il fut changé pour être envoyé ; il fut envoyé pour que la vérité se fit jour. » Le même père dit encore : (( Le cruel fut écrasé et devint croyant ; le loup fut abattu et il se releva agneau ; le persécuteur fut renversé et il devint prédicateur; le fils de perdition fut brisé et il est changé en un vase d'élection. Il est aveuglé pour être éclairé, dans son intelligence pleine de ténèbres. » Aussi est-il dit que, pendant ces trois jours, il resta aveugle, parce qu'il fut instruit de l'Evangile. En effet il n'a pas reçu TEvangile de la bouche d'un homme, ni parle moyen de l'homme; il l'assure lui-mcmc ; mais il l'a reçu de J.-C. même qui le lui révéla. Augustin dit ailleurs : « Paul, je te proclame le véritable athlète de J.-C. qui l'a instruit, qui Ta oint do sa substance avec lequel il a été crucifié, et qui se glorificenlui. II eut sa chair meurtrie, pour que cette même chair fût disposée à embrasser les généreux desseins. En effet, dans la suite, son corps fut parfaitement apte à toutes sortes de bonnes œuvres; car il savait vivre et dahs la pénurie et dans l'abondance ; il avait éprouvé de tout, et il supportait volontiers toutes les adversités. Saint Chrysostome dit: « Il regardait comme des moucherons les tyrans et les peuples qui ne respiraient que la fureur; la mort, les tourments, et des milliers de supplices, il les prenait pour jeux d'enfants. 11 les accueillait de son plein gré.
t il retirait plus de gloire des chaînes dont il était lié, ue s'il eût été couronné de précieux diadèmes. 11 ecevait les blessures avec plus de bonne grâce que les utres ne reçoivent les présents. » Ou bien encore ces rois états peuvent être opposés aux trois autres états e notre premier père. Celui-ci se leva contre Dieu ; aint Paul au contraire fut renversé par terre. Les yeux 'Adam furent ouverts ; saint Paul au contraire deinl aveugle. Adam mangea du fruit défendu, saint aiul s'abstint de manger une nourriture légale.
SAINTK PAULE
Paule fut une très noble dame de Rome, dont saint rôme a écrit la vie en ces termes : « Si toutes les rties de mon corps étaient converties en autant de içues et que chacune d'elles pilt former une voix huiîne, je ne pourrais rien dire qui approcliat des ver- $ de la sainte et vénérable Paule. lilustrr de race, lis beaucoup plus noble |)ar sa saiiilelé ; puissante richesses, mais elle Test maintenant bien davantage ce qu'elle a voulu être pauvre pour J.-C. Je prends témoin J.-C. et ses saints an^^es, nommément son .îT;^e gardien et compagnon de celte admirable femme, le je ne dis rien par llalterie ou par exagération, aïs par pure vérité, reeoiniaissaiit rpie tout a* cpie j*en >iirrai dire est au-dessous de ses mérites. Le lecteur ïut apprendre en peu de paroles cjuelles furent ses
• Saint Jcrùine.
vertus ; elle laissa tous les siens pauvres, étant ellemême encore plus pauvre. Entre toutes les pierres précieuses elle brille comme une perle inestimable ; et comme l'éclat du soleil éteint et obscurcit la lueur des étoiles, de même elle surpasse les vertus de tous par son humilité, se rendant la moindre de toutes, pour devenir la plus grande; à mesure qu'elle s'abaissait, J.-C. rélevait. Elle se cachait et ne pouvait être cachée; elle fuyait la vaine gloire et elle mérita la gloire, parce que la gloire fuit la vertu comme l'ombre, et en méprisant ceux qui la cherchent, elle cherche ceux qui la méprisent. Elle eut cinq enfants : Blésille, sur la mort de laquelle je l'ai consolée à Rome ; Pauline, qui laissa pour héritier de ses biens et de ses résolutions son saint et admirable mari Pammache, auquel j'ai adressé un petit livre sur le sujet de sa perte ; Eustochic, qui demeure encore aujourd'hui dans les saints lieux et est par sa virginité un ornement précieux de l'Eglise ; Rufine, qui, par sa mort prématurée, accabla de douleur Tami si tendre de sa mère, et Toxoce, après la naissance duquel elle cessa d'avoir des enfants ; ce qui témoigne qu'elle n'en avait désiré que pour plaire à son mari (|ui souhaitait d'avoir des enfants nulles. Après (|ue son mari fut mort, elle le pleura tant qu'elle pensa perdre la vie, et elle se donna (le telle sorte au service de Dieu qu'on aurait pu croire (|u'elle aurait désiré rrètre veuve.
Dirai-je qu'elle distribua aux pauvres presque toutes It^s richesses d'une aussi grande et aussi noble el aussi riche maison qu'élait la sienne ? Enflammée par les vertus de saint Paulin, évèque d'Antioche, et d'Epi-
phane, qui étaient venus à Rome, elle pensait par moments à quitter son pays. Mais pourquoi différer davantage à le dire ? Elle descendit sur le port ; son frère, ses cousins, ses proches et ce qui est beaucoup plus que tout le reste, ses enfants qui l'accompagnaient et s'efforçaient de vaincre cette mère si tendre. Déjà on déployait les voiles, et à force de rames, on tirait le vaisseau dans la mer; le petit Toxoce lui tendait les mains sur le rivage ; Rufine, prête à marier, la priait d'attendre ses noces, sans proférer une parole, mais toute en pleurs; mais Paule, élevant les yeux au ciel sans verser une larme, surmontait, par son amour pour Dieu, l'amour qu'elle avait pour ses enfants. Elle oubliait qu'elle était mère pour témoigner qu'elle était servante de J.-C. Ses entrailles étaient déchirées, et elle combattait contre une douleur qui n'était pas moindre que si on lui eût arraché le cœur. Une foi accomplie souffre cela contre les lois de la nature ; mais il y a plus encore, son cœur plein de joie le désire, et méprisant l'amour de ses enfants par un amour plus grand pour Dieu, elle ne trouvait de soulagement que dans Eustochie qu'elle avait pour compagne dans ses desseins et dans son voyage. Cependant le vaisseau sillonnait la mer, et tous ceux qui le montaient regardaient le rivage ; elle en détourna les yeux pour n'y point voir ce qu'elle ne pouvait voir sans douleur. Etant arrivée aux lieux de la terre sainte, et le proconsul de la Palestine, qui connaissait parfaitement sa famille, ayant envoyé des appariteurs pour lui préparer un palais, elle choisit une humble cellule. Elle parcourait tous les endroits où J.-C. avait laissé
des traces de son passage, avec tant de zèle et de soin, qu'elle ne pouvait s'arracher de ceux où elle était que pour se hâter d'aller aux autres. Elle se prosterna devant la croix comme si elle y eût vu le Seigneur attaché. Entrant dans le sépulcre, elle baisait la pierre de la résurrection que l'ange avait ôtée de l'entrée du monument, et le Heu où avait reposé le corps du Sauveur, elle le léchait de ses lèvres comme si elle eût été altérée des eaux salutaires de la foi. Ce qu'elle y répandit de larmes, quels furent ses gémissements et sa douleur, tout Jérusalem en a été témoin; le Seigneur qu'elle priait en est témoin lui-même. De là elle alla à Bethléem, et étant entrée dans Tétable du Sauveur, elle vit la maison sacrée delà vierge, et jurait, en ma présence, qu'elle voyait, des yeux de la foi, l'enfant enveloppé de langes, qui pleurait dans la crèche, les mages adorant le Seigneur, Tétoilequi brillait au-dessus, la vierge mèn*, le père nourricier aux petits soins, les bergers qui venaient la nuit pourvoir le Verbe qui s'était incarné, comme s'ils récitaient le commencement de l'Evangile de saint .îean : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe s'est fait chair. Elle voyait les enfants égor«;^és, Hérode en fureur ; Joseph et Marie fuyant en Egypte, et elle s'écriait avec une joie mêlée de larmes : « Salut, Bethléem, maison de pain, où est né le pain descendu du ciel ; salut, terre d'Ephrata, région fertile, dont Dieu luimême est la fertilité. David a pu dire avec confiance (Ps. cxxxi) : (( Nous entrerons dans son tabernacle, nous l'adorerons dans le lieu où il a posé ses pieds, et moi, misérable pécheresse, j'ai été jugée digne de baiser
SAINTE PAULK 233
la crèche où le Seigneur a pleuré tout petit. C'est le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de mon Seigneur, j'y habiterai puisque mon Seigneur Ta choisie. »
Elle s'abaissa à un tel point d'humilité que celui qui Taurait vue et qui aurait été témoin de sa grandeur n'aurait pu la reconnaître, mais l'aurait prise pour la dernière des servantes, lorsque, entourée d'une multitude de vierges, elle était la dernière de toutes, en ses habits, en ses paroles, en sa démarche. Depuis la mort de son mari, jusqu'à son dernier jour, elle ne mangea avec aucun homme, quelque saint qu'il fût, et quand bien même elle eût su qu'il était élevé à la dignité épiscopale. Elle n'alla aux bains qu'en l'état de maladie; elle n'avait un lit assez doux que quand elle avait de fortes fièvres, mais elle reposait sur un cilice étendu sur la terre dure, si toutefois on peut appeler repos, joindre les nuits aux jours pour les passer dans des oraisons presque continuelles. Elle pleurait de telle sorte pour des fautes lé^-ères (|u'on eût estimé qu'elle avait commis les plus grands crimes. Lorsque nous lui représentions qu'elle devait épargner sa vue et la conserver pour lire l'Ecriture sainte, elle nous répondait : « Il faut défigurer ce visage que j'ai si souvent peint avec du vermillon, de la céruse et du noir contre le commandement de Dieu. Il faut affliger ce corps qui a été dans tant de délices ; il faut que des ris et des joies qui ont si longtemps duré soient compensés par des larmes continuelles. Il faut changer en l'âprcté du cilice la délicatesse de ce beau linge et la magnificence de ces riches étoffes de soie ;
et comme j'ai plu à mon mari et au monde, je désire maintenant plaire à J.-C. » Entre tant et de si g^randei vertus, il me semble superflu de louer sa chasteté, qui lors même qu'elle était dans le siècle, a serv d'exemple à toutes les dames de Rome, sa conduiti ayant été telle que les plus médisants n'ont osé rier inventer pour la blâmer. Je confesse ma faute en c que lui voyant faire des charités avec profusion, ^ l'en reprenais et lui alléguais le passage de Tapôtn (I Cor., vin). « Vous ne devez pas donner de telle sorqu'en soulageant les autres, vous vous încommodi^ vous-même; mais il faut garder quelque mesure, atS que comme maintenant votre abondance supplée î leur nécessité, votre nécessité puisse être un jour soulagée parleur abondance. » J'ajoutai qu'il faut prendre garde à ne se mettre pas dans l'impuissance de pouvoir toujours faire le bien qu'elle faisait de si bon cœur. A quoi joignant plusieurs? autres choses semblables, elle me répondait en fort peu de paroles e avec grande modestie, prenant le Seigneur à témoii qu'elle ne faisait rien que pour l'amour qu'elle ressen tait pour lui; qu'elle souhaitait de mourir en deman dant l'aumône, en sorte de ne laisser pas une obol à sa fille et dVtre ensevelie dans un drap qui ne k appartînt pas. Elle ajoutait pour dernière raison : s je suis réduite à demander, je trouverai plusieur personnes qui me donneront; mais si ce pauvre meui de faim faute de recevoir de moi ce que je lui pui aisément donner en rempruntant, à qui demandera t-on compte de sa vie? Elle ne voulait point employé d'argent en ces pierres qui passeront avec la terre <
le siècle, mais en ces pierres vivantes qui marchent sur la terre^ et dont l'Apocalypse dit que la ville du g;rand roi est bâtie. A peine mangeait-elle de l'huile, excepté les jours de Tète, ce qui fait assez connaître quel pouvait être son sentiment touchant le vin, les autres liqueurs délicates, le poisson, le lait, le miel, les œufs et autres choses semblables qui sont agréables au guûl et dans l'usage desquelles quelques-uns s'estiment fort sobres, et s'en pouvoir soûler sans avoir sujet de craindre que cela fasse tort à leur continence. J'ai connu uji méchant homme, un de ces envieux cachés qui sont la pire espèce de personnes, qui lui vint dire, sous prétexte d'atteclion, que son extraordinaire ferveur la faisait passer pour folle dans l'esprit de quelques-uns et qu'il lui fallait fortifier le eerveau, et elle lui répondit (I Cor., iv) : « Nous sommes exposés à la vue du monde, des anges et des hommes; nous sommes devenus fous pour J.-C., mais la folie de ceux qui sont à Dieu surpasse toule la sagesse humaine. » Après avoir bâti un monastère d'hommes dont elle donna la conduite à des hommes, elle partagea en trois autres monastères plusieurs vierges tant nobles que de moyenne et de basse condition qu'elle avait rassemblées do diverses provinces ; et elle les disposa de telle sorte que ces trois monastères étant séparés en ce qui était des ouvrages et du manger, elles psalmodiaient et priaient toutes ensemble. Si quelques-unes contestaient ensemble, elle les accordait par l'extrême douceur de ses paroles. Elle affaiblissait par des jednes fréquents et redoublés les corps de ces jeunes filles, qui avaient besoin de morli-
fication, préférant la santé de leur esprit à celle de leur estomac : elle disait que la propreté excessive du corps et des habits était la saleté de l'âme et que ce qui passe pour une faute légère et comme une chose de néant parmi les personnes du siècle, est un très grand péché dans un monastère. Bien qu'elle donnât à celles qui étaient souffrantes toutes choses en abondance et leur fît même manger de la viande, s'il arrivait qu'elle tombât malade, elle n'avait pas pour ellemême une égale indulgence et péchait contre Tégalité en ce qu'elle était aussi dure envers elle que pleine de clémence envers les autres. Je rapporterai ici un fait dont j'ai été le témoin. Durant un été très chaud, elle tomba malade au mois de juillet d'une fièvre fort violente et lorsqu'après qu'on eut désespéré de sa vie, elle commença à sentir quelque soulagement, les médecins l'exhortant à boire un peu de vin d*autant qu'ils le jugeaient nécessaire pour la fortifier et empêcher qu'en buvant de l'eau elle ne devînt hydropique, et moi, de mon côté, ayant prié en secret le bienheureux évèquc Épiphane de le lui persuader et même de Vy obliger; comme elle était très clairvoyante et avait Tcsprit fort pénétrant, elle se douta aussitôt de la ruse (|ue j'avais employée et me dit en souriant que le discours (|u'il lui avait tenu venait de moi. Lorsque le saint évêquc sortit après l'avoir longtemps exhortée, je lui demandai ce qu'il avait fait; et il me répondit : (( J'ai si bien réussi (|u'ellc a presque persuadé à un honinu» d«* mon ài^e de ne point boire de vin. » Elle était 1res tendre en la perte de rtuix qu'elle aimait, se laissant aballre à rafiliclion de la mort de ses proches et
particulièrement de ses enfants ; comme il parut en celle de son mari et de ses filles, qui la mirent au hasard de sa vie : car bien qu'elle fît le signe de la croix sur sa bouche et sur son estomac pour tâcher d^adoucir par cette impression sainte la douleur qu'elle ressentait comme femme et comme mère, son affection demeurait la matti^esse et ses entrailles étant déchirées, elles accablaient la force de son esprit par la violence de leurs sentiments. Ainsi son âme se trouvait en même temps et victorieuse par sa piété et vaincue par l'infirmité de son corps. Elle savait par cœur rÉcriture sainte; et bien qu'elle en aimât Thistoirc, H cause qu'elle disait que c'était le fondement de la vérité, elle s'attachait de préférence au sons spirituel; et elle s'en servait comme du comble de l'édifice de son âme. Je dirai aussi une chose qui semblera peutêtre incroyable à ses envieux. Elle désira d'apprendre la langue hébraïque, dont j'ai acquis quelque connaissance, y ayant extrêmement travaillé dès ma jeunesse et y travaillant continuellement, de peur que si je l'abandonnais, elle ne m'abandonnât aussi. Elle vint à bout de son dessein, tellement qu'elle chantait les psaumes en hébreu et le parlait sans y rien mtMer de l'élocution latine, ce que nous voyons faire encore à sa sainte fille Eustochie. J'ai navigué jusqu'ici avec un vent favorable et mon vaisseau a fendu les ondes de la mer sans peine; maintenant cette narration va rencontrer des écueils, car qui pourrait raconter la mort de Paule, sans verser des larmes? Elle tomba dans une grande maladie, ou pour mieux dire, elle obtint ce qu'elle désirait, qui étail de nous quitter pour s'unir
parfaitement à Dieu. Mais pourquoi m'arrêtai -je et fais-je ainsi durer encore davantage ma douleur en différant de la dire? Cette femme si prudente sentait bien qu'elle n'avait plus qu'un moment à vivre et que tout le reste de son corps était déjà saisi du froid de la mort. Son âme n'était plus retenue que par un peu de chaleur qui, se retirant dans sa poitrine sacrée, faisait que son cœur palpitait encore ; et néanmoins comme si elle eût abandonné des étrangers, afin d'aller voir ses proches, elle disait ces versets entre ses dents : « Seii^neiir, j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où réside votre e^loire. Dieu des vertus, que vos tabernacles sont aimables! J'ai préféré être la dernière de tous dans la maison de mon Dieu. » Lorsque je lui demandais pourquoi elle se taisait et ne voulait pas répondre, et si elle sentait quelque douleur, elle me dit (mi çrec : que nulle chose ne lui faisait peine et qu'elle ne voyait rien que de calme et de tranquille. Après quoi elle se tut et ayant fermé les yeux comme méprisant déjà toutes les choses humaines, elle répéta jusqu'au dernier soupir les mêmes versets, mais si bas qu'à peine les pouvions-nous entendre. Les habitants de toutes les villes de la Palestine vinrent en foule à ses funérailles. Il ny eut point de cellule qui pi\t retenir les solitaires les plus cachés dans le désert, ni de vierges saintes qui pussent demeurer en leur petite retraite, parce qu'ils eussent tous cru faire un sacrilège s'ils eussent manqué de rendre leurs devoirs à une femme si extraordinaire, jusqu'à ce que son corps eût été enterré sous l'église, tout contre la crèch( de Notre-Seigueur. Sa sainte fille Eustochie qui S(
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voyait comme sevrée de sa mère, ne pouvait souFTrir qu'on la séparât d'avec elle. Elle lui baisait les yeux, elle se collait à son visage, elle la couvrait de ses embrassements et elle eût désiré être ensevelie avec sa mère. J.-C, est témoin qu'elle ne laissa pas une pièce d'ai^nt à sa fille, mais qu'elle la laissa charg^ée de pauvres et d'un nombre infini de solitaires et de vierges qu'il lui était difficile de nourrir et qu'elle n'edt pu abandonner sans manquer à la pit^té. Adieu, Paule, assistez-moi par vos prières dans l'extrémité de me vieillesse, vous que je révère. »
Julien pourrail venir de jubiler el ana en haul, Julianut ou Juùilianui, qui moule au ciel avec jubilation; ou bien encore de Juliu», (jui commeDce et anu», vieillard, car il fut vieux en longanimité dans le service de Dieu; mais il cotnmcui;a par se coanallre lui-même.
Julien fut évêque du Mans. On dit que c'est Simon le lépreux que le Seigneur guérit de sa lèpre et qui invita J.-C. à dfner. Après l'ascension de N,-S., il lut ordonné évéque du Mans par les aptHres. 11 fut illustre par ses nombreuses vertus et ressuscita trois morts, après quoi il mourut en paix. On dit que c'est ce saint Julien qui est invoqué par les voyageurs, afin qu'ils
* Le martyrologe d'Usuard, édité l'i Florence en 14W reproduit mot ù mol dans lu Légende du premier Julien.
trouvent un bon gtte, parce que c'est dans sa maison que le Seij^neur fut hébergé. Mais il paratt plus certain que ce fut un autre Julien que celui-ci, savoir, celui qui tua sans le savoir son père et sa mère. Son histoire est racontée plus loin.
Il y eut un autre Julien, noble personnage de FAu vergue, plus noble encore par sa foi et qui, pouss par le désir du martyre, s'offrit de lui-même aux persécuteurs. Crispin, personnage consulaire, envoya ur de ses gens avec ordre de le tuer. A cette nouvelU Julien sortit hors de chez lui et se présenta avec intré pidilé devant celui qui le cherchait et reçut incont nent le coup de la mort. On prit sa tête et on la port
à saint Ferréol, compagnon de Julien, en le menaçai "^wi
de pareille mort, s'il ne sacrifiait à l'instant. Comn — z: — le il ne voulait pns y consentir, on le tua et on mit dai le même tombeau la tête de saint Julien et le con de saint Ferréol. Longtemps après, saint Mamei évêque de Vienne, trouva le chef de saint Julien ent. les mains de saint Ferréol et il était si sain et si entï (|u'on eût dit qu'il avait été enseveli lejourmêm<5 Au nombre des miracles qu'on raconte de ce sai r^^ t, on cite (ju'un diacre ayant volé les brebis de Téglî ^e de saint Julien et ses bergers voulant l'en empêche- w, au nom de ce saint, il répondit : « Julien ne man^s^e pas de moutons. » Et voici que peu après, il est saisi d'une fièvre des plus violentes qui augmenta encor*^; il avoue alors qu'il est bri\lé par le martyr; il se fil
'" (iréu^oire »le Tours, Martyre^ vertus et tjloive de saint Jui'^'^r cha|). II.
jeter de l'eau sur lui pour se rafraîchir, mais aussitôt il s'éleva une si grande fumée et il sortit de son corps une telle puanteur que tous ceux qui étaient là prirent la fuite, et il mourut un instant après *. Gréji^otre de Tours raconte qu'un homme de la campagne voulut travailler le dimanche. A peine eut-il pris une hache pour nettoyer sa charrue, que le manche lie relie hache s'attacha à sa main droite et deux ans après, il fui guéri dans l'église de saint Julien par les prières de ce bienheureux **,
Il y eut encore un autre Julien, frère de saint Jules. Ces deux frères vinrent trouver Théodore, empereur très chrétien, pour lui demander la permission de détruire les temples des idoles, partout oii ils en rencontreraient et d'élever des églises à J.-C. L'empereur le fit de bon cœur et il écrivit que tous eussent à leur obéir et à les aider, sous peine d'avoir la tète tranchée. Or, les saints Julien et Jules bâtissaient une église dans un Heu qu'on appelle Gaudianum*** et que tous les passants aidaient à cette œuvre, d'après l'ordonnance de l'empereur, quand arrivèrent trois particuliers conduisant un chariot, qui se dirent l'un i l'autre ; « Quelle excuse pourrons-nous présenter pour passer librement sans être obligés de travailler ici? » Et ils dirent : « Etendons l'un de nous sur le dos
* Grégoire de Tours, Martyre.veriui et gloire de nainiJuUen, chap. ïvii.
•• Idem, Ibidem, chap. ii.
••" Il est queslion de ce lieu dans Grégoirede Tours au livre de saial Julien. D, Ruioart pense que c'cBl Jouay, près de Tours.
dans le char et le couvrons de draps; nous dirons que nous avons un mort dans notre voiture et ainsi nous pourrons passer librement. « Alors prenant un homme, ils le mirent dans le char et lui dirent : « Ne parle pas, ferme les yeux et fais le mort jusqu'à ce que nous soyons passés. » L'ayant couvert comme un mort, ils arrivèrent auprès des serviteurs de Dieu, Julien et Jules, qui leur dirent : « Mes petits enfants, arrêtez un instant et nous aidez un peu dans notre travail. » Ils répondirent : « Nous ne pouvons nous arrêter ici parce que nous avons un mort dans notre char. » Saint Julien leur dit : « Pourquoi mentir ainsi, mes enfants? » Et eux de répondre : « Nous ne mentons pas, seigneur, mais il en est [ainsi que nous disons. » Et saint Julien ajouta : « Qu'il en soit selon la vérité de votre dire. » Alors ces voyageurs piquèrent leurs bœufs et partirent. Quand ils furent éloignés, ils s'approchèrent du char et appelèrent leur camarade par son nom en disant : « Lève-toi à présent, et presse les bœufs pour que nous gagnions du chemin. » Mais comme l'homme ne remuait pas, ils le secouèrent en criant : « Rêves-tu? lève-toi et presse les bœufs. » Or, il ne répondait pas le moins du monde ; alors ils s'approchèrent, le découvrirent et le trouvèrent mort. Une si grande frayeur s'empara d'eux et des autres que personne depuis n'osait mentir au serviteur de Dieu.
On trouve encore un autre Julien qui tua son père et sa mère sans le savoir. L^n jour, ce jeune noble prenait le plaisir de la chasse et poursuivait un cerf qu'il avait fait lever, quand tout à coup le cerf se
tourne vers lui miraculeusemeut et lui dit : « Tu me poursuis, toi qui tueras ton père et ta mère ? » Quand Julien eut entendu cela, il fut étrangement saisi, et dans la crainte que tel malheur prédit par le cerf lui arrivât, il s'en alla sans prévenir personne, et st» retira dans un pays fort éloigné, où il se mit au service d'un prince; il se comporta si honorablement partout, à la guerre, comme à la cour, que le prince le fit son lieutenant et le maria à une châtelaine veuve, en lui donnant un château pour dot. Cependant, les parents de Julien tourmentés de la perte de leur fils, se mirent à sa recherche en parcourant avec soin les lieux où ils avaient Tespoir de le trouver. Enfin ils arrivèrent au château dont Julien était le seigneur: Pour lors saint Julien se trouvait absent. Ouand sa femme les vit et leur eut demandé qui ils étaient, et qu'ils eurent raconté tout ce qui était arrivé à leur fils, elle reconnut que c'était le père et la mère de son époux, parce qu'elle l'avait entendu souvent lui raconter son histoire. Elle les reçut donc avec bonté, et pour l'amour de son mari, elle leur donne son lit et prend pour elle une autre chambre. Le matin arrivé, la châtelaine alla à Téglise ; pendant ce temps, arriva Julien qui entra dans sa chambre à coucher comme pour éveiller sa femme ; mais trouvant deux personnes endormies, il suppose que c'est sa femme avec un adultère, tire son épée sans faire de bruit et les tue l'un et l'autre ensemble. En sortant de chez soi, il voit son épouse revenir de l'église ; plein de surprise, illui demandequi sont ceux qui étaient couchés dans son lit : « Cesont, répond-elle, votre père et votre mère qui vous
ont cherché bien longtemps et que j'ai fait mettre en votre chambre. » En entendant cela, il resta à demi mort, se mit à verser des larmes très amères et à dire : « Âhl malheureux! Que ferais-je? J'ai tué mes bien aimés parents. La voici accomplie cette parole du cerf; en voulant éviter le plus affreux des malheurs, je Tai accompli. Adieu donc, ma chère sœur, je ne me reposerai désormais que je n'aie su que Dieu a accepté ma pénitence. » Elle répondit: « Il ne sera pas dit, très cher frère, que je te quitterai ; mais si j'ai partagé tes plaisirs, je partagerai aussi ta douleur. » Alors, ils se retirèrent tous les deux sur les bords d'un grand fleuve, où plusieurs perdaient la vie, ils y établirent un grand hôpital où ils pourraient faire pénitence ; sans cesse occupés à faire passer la rivière à ceux qui se présentaient, et à recevoir tous les pauvres. Longtemps après, vers minuit, pendant que Julien se reposait de ses fatigues et qu'il y avait grande gelée, il entendit une voix qui se lamentait pitoyablement et priait Julien d'une façon lugubre, de le vouloir passer. A peine i'eut-il entendu qu'il se leva de suite, et il ramena dans sa maison un homme qu'il avait trouvé mourant de froid; il alluma le feu et s^efForça de le réchauff^'er, comme il ne pouvait réussir, dans la crainte qu'il ne vînt à mourir, il le porta dans son petit lit et le couvrit soigneusement. Quelques instants après, celui qui paraissait si malade et comme couvert de lèpre, se lève blanc comme neige vers le ciel, et dit à son hôte : « Julien, le Seigneur m'a envoyé pour vous avertir qu'il a accepté votre pénitence et que dans peu de temps tous deux vous reposerez dans le
Seigneur. » Alors il disparut, et peu de temps après Julien mourut dans le Seigneur avec sa femme, plein de bonnes œuvres et d'aumônes.
11 y eut encore un autre Julien, celui-ci ne fut pas un saint, mais un grand scélérat. C'est Julien l'apostat. Il fut d'abord moine et il affectait de grands sentiments de religion. Au rapport de maître Jean Beleth *, en sa Somïne de l'Office de rÉglise, une femme possédait trois pots pleins d'or ; pour que cet or ne parût pas, elle couvrit l'orifice des pots avec de la cendre et les donna à garder à Julien, estimé par elle comme un très saint personnage, et cela, en présence de plusieurs moines, sans faire connaître en aucune façon qu'il y eût là de l'or. Julien prit les pots et y trouvant un si grand trésor, il le vola tout entier et remplit les pots de cendre. Quelque temps après, la femme réclama son dépôt ; Julien lui rendit ses cruches pleines de cendre. Mais n'y ayant trouvé que cette cendre, elle ne put le convaincre de vol, parce qu'elle n'avait personne capable de témoigner qu'il y eût eu de l'or, puisque les moines en présence desquels elle avait remis les vases n'avaient vu autre chose que de la cendre. Julien conserva donc cet or, l'emporta à Rome et par ce moyen, il obtint dans la suite le consulat dans cette ville; enfin il fut élevé à l'empire. Il avait été instruit dès son enfance dans l'art magique et cette science lui convenait fort. 11 en conserva donc toujours des maîtres en grand nombre auprès de soi.
• Maître Jean Beleth vivait en 1182. Il était chanoine d'Amiens.