‹ La Légende dorée de Jacques de Voragine; nouvellement traduite en francais, avec introduction, notices, notes et recherches sur les sources (volume 2)Chapitre 37 sur 57 · I. iir · texte numérisé non relu

I. iir

294 LA LÉGENDE DOUEE

les lui arrachât. Agathe lui dit : « Impie, cruel et aiïrcux tyran, n'as-tu pas honte de mutiler dans une femme ce que tuas sucé toi-même dans ta mère? J*ai dans mon âme des mamelles toutes saines avec lesquelles je nourris tous mes sens, et que j'ai consacrées au Seigneur dès mon enfance *. » Alors il commanda qu'on la fît rentrer en son cachot avec défense d'y laisser pénétrer les médecins, et de ne lui servir ni pain, ni eau. Et voilà que vers le milieu de la nuit, se présente à elle un vieillard précédé d'un enfant qui portait un flambeau, et ayant à la main divers médicaments. Et il lui dit : a Quoique ce magistral insensé t'ait accablée de tourments, tu Tas encore tourmenté davantage par tes réponses, et quoiqu'il l*ait tordu ton sein; mais son opulence se chang^era en amertume : or, comme j'étais présent lors de toutes tes tortures, j'ai vu que ta mamelle pourrait être guérie. » Agalhe lui dit : « Je n'ai jamais employé la médecine pour mon corps, et ce me serait honte de perdre un avantage que j'ai conservé si longtemps. » Le vieillard : a Ma fille, je suis chrétien, n'aie pas de honte. » Agalhe : « Et qui me pourrait donner de la honle, puis(|ue vous êtes un vieillard fort avancé en i\ge ? d'ailleurs mon corps est si horriblement déchiré que personne ne pourrait concevoir pour moi aucune volupté : mais je vous rends grâces, mon seigneur et père, de Tiionneur que vous me faites en vous intéressant à moi. » « Et pourquoi donc, répliqua le vieillard, ne me laisses-tu pas te guérir? » « Parce que,

* Itrèriaire.

r^^pondit Agathe, j'ai mon Seigneur J.-C. qui d'une seule parole çuérit et rétablit toutes choses. C'est lui, s'il le veut, qui peut me guérir à l'instant. » Et le vieillard lui dit en souriant : « Et je suis son apôtre ; el c'est lui-même qui m'a envoyé vers toi ; sache (jue, en son nom, tu es guérie *. « Aussitôt l'apôtre saint Pierre disparut. La bienheureuse Agathe se prosterna et rendit grâces à Dieu ; elle se trouva guérie par tout son corps et sa mamelle était rétablie sur sa poitrine. Or, effrayés de l'immense lumière qui avait paru, les Igardes avaient pris la fuite en laissant le cachot ouvert, alors quelques personnes la prièrent de s'en aller. « A Dieu ne plaise que je m'enfuie, dit-elle, et que je perde la couronne de patience ! je mettrais mes gardiens dans la tribulation. »

Quatre jours après, Quintien lui dît d'adorer les dieux afin qu'elle n'eût pas à endurer de plus grands supplices. Agathe lui répondit : « Tes paroles sont insensées et vaines; elles souillent Fair et sont iniques. Misérable sans intelligence, comment veux-tu que j*adore des pierres et que je répudie le Dieu du ciel (jui m'a guérie? » Quintien : « Et qui t'a guérie? » Agathe : « J.-C, le fils de Dieu. » Ouintien : « Tu oses encore proférer le nom du Christ que je ne veux pas entendre? » Agathe : « Tant que je vivrai, j'invo([uerai J.-C. du cœur et des lèvres. » Quintien : «Je vais voir si le Christ te guérira. » Et il ordonna qu'on parsemât la place de fragments de pots cassés, que sur ces tessons on répandît des charbons ardents, puis

• Bréviaire.

qu'on la roulât toute nue dessus. Pendant qu*on le faisait, voici qu'il survient un affreux tremblement de terre ; il ébranla tellement la ville entière que deux conseillers de Quintien furent écrasés sous les ruines du palais et que tout le peuple accourut vers le consul en criant que c'était uniquement pour l'injuste cruauté exercée contre Agathe que l'on souffrait ainsi *. Quintien craignant et le tremblement de terre, et une sédition du peuple, fit reconduire Agathe en prison, où elle fit cette prière : « Seigneur J.-C, qui m'avez créée, et m'avez gardée dès mon enfance, qui avez préservé mon cœur de souillure, qui l'avez sauvegardé contre l'amour du siècle, et qui m'avez fait vaincre les tourments, en m'octroyant la vertu de patience, recevez mon esprit et permettez-moi de parvenir jusqu'à votre miséricorde. » Après avoir adressé cette prière, elle jeta un grand cri, et rendit l'esprit vers l'an du Seigneur 233, sous l'empire de Dèce. Au moment où les fidèles ensevelissaient son corps avec des aromates et le mettaient dans le sarcophage, apparut un jeune homme vêtu de soieries, accompagné de plus de cent autres hommes fort beaux, ornés de riches vêtements blancs, qu'on n'avait jamais vus dans le pays ; il s'approcha du corps de la sainte, à la tète de laquelle il plaça une tablette de marbre ; après quoi il disparut aussitôt. Or, cette table portait cette inscription : « Ame sainte, généreuse, hoimeur de Dieu et libératrice de sa patrie. » En voici le sens : Elle eut une âme sainte; elle s'offrit généreusement, elle rendit honneur à Dieu,

^ Bi'éciaire.

et elle délivra sa patrie. Quand ce miracle eut été divulgué, les gentils eux-mêmes et les Juifs commencèrent à grandement vénérer son sépulcre. Pour Quintien, comme il allait faire l'inventaire des richesses de la sainte, deux de ses chevaux prirent le mors aux dents et se mirent à ruer ; Tun le mordit et l'autre le frappa du pied et le fit tomber dans un fleuve, sans qu'on ait pu jamais retrouver son corps. Un an après, vers le jour de la fête de sainte Agathe, une montag'ne très haute qui est près de la ville, fil éruption et vomit du feu qui descendait comme un torrent de la montagne, mettait en fusion les rochers et la terre, et venait avec impétuosité sur la ville. Alors une multitude de païens descendirent de la montagne, coururent au sépulcre de la sainte, prirent le voile dont il était couvert et le placèrent devant le feu. Le jour du martyre de cette vierge le feu s'arrêta subitement et ne s'avança pas. Voici ce que dit saint Ambroise en parlant de cette vierge, en sa préface : « 0 heureuse et illustre vierge qui mérita de purifier son sang par un généreux martyre pour la gloire du Seigneur ! 0 glorieuse et noble vierge, illustrée d*une double gloire, pour avoir fait toutes sortes de miracles au milieu des plus cruels tourments, et qui, forte d'un secours mystérieux, a mérité d'être guérie 'par la visite de Tapôtre! Les cieux reçurent cette épouse du Christ; ses restes mortels sont l'objet d'un glorieux respect. Le chœur des anges y proclame la sainteté de son Ame et lui attribue la délivrance de sa patrie. »

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