I. âl
prouverparsesœuvresladoctrinequ'ilannonçait. Alors qu'il prêchait en Judée, il rendait la vue aux aveugles, guérissait les lépreux, chassait les démons, restituait aux boiteux le marcher, aux sourds TouTe, et la vie aux morts. Ayant été accusé devant le pontife, il se contenta de répondre : « Vous me reprochez des crimes : je n*ai que peu de mots à dire, ce n'est pas un crime d'être chrétien, c'est un titre de gloire. » Le pontife lui dit : « Si on t'accordait un délai, voudrais-tu te repentir ? » Tant s'en faut, répondit-il, que je m'écarte par l'apostasie de la vérité que j'ai une fois trouvée. » Malhias était donc très instruit dans la loi, pur de cœur, prudent d'esprit, subtil à résoudre les questions d'Ecriture sainte, prudent dans ses conseils, et habile à parler. Quand il prêchait la parole de Dieu en Judée, il opérait un grand nombre de conversions par ses miracles et ses prodiges. Delà naquit l'envie des juifs qui le traduisirent devant le Conseil. Alors deux faux témoins qui l'avaient accusé jetèrent sur lui les premières pierres, et le saint demanda qu'on ensevelît ces pierres avec lui pour servir de ténioi^na^e contre eux. Pendant qu'on le lapidait, il fut frappé de la hache, selon la coutume des Romains, et après avoir levé les mains au ciel, il rendit l'esprit à Dieu. Cette léi^ende ajoute que son corps fut transféré de Judée à Rome et de Rome à Trêves.
On dit dans une autre lé^^ende que quand Mathias vint en Macédoine prêcher la foi de J.-C, on lui donna une potion empoisonnée qui faisait perdre la vue ; il la but au nom de J.-C., et il n'en ressentit aucun mal ; et comme on avait aveutç^lé [)lus de 230 personnes
avec celle potion, il leur rendit la vue à toutes en leur imposant les mains. Le diable cependant leur apparut sous les traits d'un enfant et conseilla de tuer Mathias qui détruisait leur culte : quoique le saint fill resté au milieu d'eux, ils ne le trouvèrent pas même après trois jours de recherche. Mais le troisième jour, il se manifesta à eux et leur dit : « Je suis celui qui a eu les mains liées derrière le dos, auquel on a mis une corde au cou, que Ton a cruellement traité, et qui fut mis en prison. » Alors furent vus des diables qui j^rinçaient des dents contre lui, sans le pouvoir approcher. Mais le Seigneur vint le trouver avec une grande lumière, le leva de terre, le débarrassa de ses liens, et lui ouvrit la porte du cachot en le fortifiant par de douces paroles. Il ne fut pas plutôt sorti, qu'il prêcha la parole de Dieu. Comme plusieurs restaient endurcis, il leur dit : « Je vous préviens que vous descendrez vivants en enfer. » Et à l'instant la terre s'entr'ouvrit et les engloutit tous ; les autres se convertirent au Seigneur.
Grégoire se dit de grex^ assemblée, et gore^ qui veut dire prêcher ou dire. De là Grégoire prêcheur en rassemblée. Ou bien Grégoire vient de egregius, choisi, et gore, prêcheur ou docteur. Grégoire signifie encore atlentif ; car il fut attentif sur soi, sur Dieu et sur le peuple : sur soi, par la conservation de la pureté; sur Dieu, par une contemplation intérieure ; sur le peuple, pat une prédication assidue. Et ces trois qualités méritent d'obtenir la vision de Dieu. Saint Augustin dit au livre DeVOrdrt : « Celui-là voit Dieu qui vit bien, qui étudie bien
et qui prie bien. » Paul, historien des Lombards, écrivit sa vie qui fut mise en meilleur ordre dans la suite par Jean, diacre *.
Grégoire, de race sénatoriale, avait pour père Gordien et sa mère se nommait Sylvie. Ayant acquis dès sa jeunesseetla science complète delà philosophie et jouissant d'une grande opulence, il pensa cependant à tout quitter et à se mettre en religion. Mais comme il tardait à suivre ce projet de conversion et qu'il pensait servir J.-C. avec plus de fruit en restant dans le monde avec la charge de préteur de la ville, il lui survint une foule d'affaires qui l'attachèrent au monde réellement, et non pas seulement en apparence. Enfin quand il eut perdu son père, il fit construire six monastères en Sicile et un septième dans l'enceinte de Rome sur son propre héritage, à l'honneur de saint André apôtre ; il y dépouilla ses habits de soie, ruisselants d'or et de pierreries pour se revêtir de l'humble habit de moine. Il parvint en peu de temps à une si haute perfection, que dès les commencements de sa conversion il pouvait être mis au nombre des parfaits. Ce qu'il dit lui-même dans la préface qui précède son Dialoguey^ . peut donner une idée de sa sainteté : « Mon malheureux cœur éloigné par le poids de ses occupations se rappelle ce (fu'il a été autrefois dans le cloître, comment il foulait aux pieds tout ce qui passe, combien il était élevé au-dessus de toutes les choses de la vie. » Il avait coutume de ne penser qu'aux choses célestes ; retenu dans les liens du corps, il affranchissait par la
* Tous les faits consignés dans cette légende sont extraits de ces deux vies.
contemplation les obstacles de la chair, et la mort même qui, pour prevSquetous, est un châtiment, il Taimait comme Tentrée de la vieetla récompense de son labeur. » Enfin il affligea sa chair par de telles macérations que c'était à peine si, avec un estomac délabré, il pouvait subsister, et la perte de la respiration, nommée syncope par les Grecs, le jetait dans de telles ang'oisses qu'il était réduit à la dernière extrémité pendant des heures entières. Il arriva une fois, comme il écrivait dans le monastère où il était abbé, qu'un ange du Seigneur se présenta à lui sous les traits d'un naufragé, demandant avec larmes qu'on eiU pitié de lui. Grégoire lui fît donner six deniers d'argent ; après quoi le mendiant s'en alla. Il revint une seconde fois le même jour, et dit qu'il avait beaucoup perdu, mais qu'il avait reçu trop peu. Le saint lui fit donner la môme somme d'argent ; une troisième fois il revient et demande avec des clameurs importunes qu'on ait pitié de lui. Mais saint Grégoire, informé par le procureur de son monastère, qu'il n'y avait rien à donner qu'une écuelle d'argent que sa mère avait coutume d'envoyer pleine de légumes et qui avait été laissée au monastère, il la fit aussitôt donner. Le pauvre la prit et s'en alla tout joyeux. Or, c'était un ange du Seigneur qui se fit connaître lui-même dans la suite.
Un jour, saint Grégoire, passant sur le marché de Rome, vit quelques enfants très bien constitués, beaux ile figure, et remarquables par l'éclat de leur chevelure ; ils étaient à vendre. Il demande au marchand de quel pays il les a amenés. « De la Bretagne, répondit-il, dont les habitants sont de semblable beauté. »
Il rinterroge de nouveau, s'ils sont chrétiens. Le marchand lui répond : « Non, mais ils sont retenus dans les liens du paganisme. » Alors saint Grégoire gémit avec amertume et dit : « Oh ! quelle douleur ! que de belles figures possède encore le prince des ténèbres ! » Il demande de nouveau quel est le nom de ce peu* pie. « Ils se nomment Anglais, dit-il. » a Ils sont bien nommés Anglais, comme on dirait Angéliques, reprit-il, car ils ont des visages d'anges. » Il lui demanda encore comment se nommait la province d'où ils étaient. Le marchand répondit : « Ils sont Décriens *. » « Ils sont bien nommés, dit saint Grégoire, caries Décriens, doivent être délivrés de Tire de Dieu. » Il s'informa du nom du roi. Le marchand dit qu'il s'appelait Aelle. Et Grégoire dit : « Il est bien nommé Aelle, parce qu'en son pays il faut qu'on chante alléluia. » Il alla aussitôt trouver le souverain Pontife et lui demanda avec grandes instances et prières qu'on l'envoyât pour convertir ce pays : ce qu'il eut de la peine à obtenir. Il s'était déjà mis en chemin quand les Romains, extrêmement afHi|çés de son départ, allèrent trouver le pape, et lui parlèrent ainsi : « Vous avez offensé saint Pierre, vous avez détruit Rome; vous avez fait partir Grégoire. » Le pape effrayé dépêcha à l'instant des courriers pour le rappeler. Grégoire avait déjà fait trois joLiriH^es de chemin ; il s'était arrêté en un endroit
* La partie de la Grande Bretasçne au nord du fleuve Hum- !)er était divisée en deux provinces : la Décrie et la Bernicic. I^a Décrie allait de l'Huniher à la Tyne et la Bernicic de la Tyne au Forlh. I^'un et l'autre pays avaient chacun uu roi. (S. Hède, (iuillaunic de Malniesbvres.
^ù, pendant que ses compagnons se reposaient, il fit -^ne lecture; alors une locuste ou sauterelle survenant ^empêcha de continuer sa lecture, et ce mot de locuste vi fit penser que c'était un ordre qui lui était donné de rester en ce lieu; éclairé par un espritprophélique, U engage ses compagnons à partir au plus tôt, quand arrivent les courriers apostoliques qui ordonnent à Grégoire de revenir, quoiqu'il en fût fort attristé. Alors le pape l'arracha de son monastère, et l'ordonna son diacre cardinal.
Le fleuve du Tibre étant sorti de son lit déborda tellement qu'il coulait par-dessus les murs de la ville et renversait une quantité de maisons. Mais avec les eaux du Tibre descendirent en mer beaucoup de serpents et un grand dragon, qui, étouffas par les flots et jetés sur le rivage, corrompirent l'air par leur pourriture. Il en résulta une peste aff*reuse, de la nature de celle qui attaque l'aine, en sor^e qu'il semblait que l'on voyait réellement des flèches tomber du ciel et frappiM* chaque particulier. Le premier atteint fut le pape Pelage, qui fut emporté en un moment : et bientôt le mal fit de tels ravages dans le peuple que beaucoup de maisons de la ville restèrent vides par lu mort de leurs habitants. Comme l'Eglise de Dieu ne pouvait rester sans chef, le peuple entier élut Grégoire, malt^ré toutes les résistances possibles de la part du saint. H n'était pas encore sacré quand la peste ravageait la population : il fit alors un sermon au peuple, ordonna une procession, où il institua de chanter les Litanies, et avertit tous les fidèles de prier Dieu avec plus de ferveur que jamais. Au moment donc où le peuple
était rassemblé pour les prières, le fléau fut si violent, qu'en une heure, périrent quatre-vingt-dix personnes. Mais cela ne Tempôcha pas de continuer à exhorter le peuple qu'il eût à ne pas se lasser de* prier, jusqu'à ce que la miséricorde de Dieu éloignât la peste. La procession finie, il voulut s'enfuir, mais il ne le put, parce que, par rapport à lui, il y avait jour el nuit des gardes apostés aux portes pour le surveiller. Cependant, il changea de vêtement, et de concert avec certains négociants, il se cacha dans un tonneau et obtint d'eux qu'ils le sortiraient ainsi de la ville, sur une voilure. Il gagna de suite une forêt, y chercha une caverne pour s'y cacher, il y resta enfermé trois jours. On se mit activement à sa recherche, quand une colonne de feu partant du ciel descendit sur l'endroit où il était caché : el sur cette colonne, un reclus vit des anges qui montaient et qui descendaient; aussitôt le peuple se saisit de lui, le traîne, et il est sacré souverain Pontife. Il suffit délire ses écrits pour se convaincre que ce fut malgré lui qu'il fut élevé à ce haut rang d'honneur. En effet voici comment il s'exprime dans une épîlre au patrice Narsès : « Pendant que vous décriviez si exactement les douceurs de la contemplation, vous faisiez renaître en moi les gémissements que j'ai donnés à ma ruine; car j'ai su ce que j'ai perdu de calme intérieur, lorsque, sans aucun mérite de ma pari, j'ai été élevé au comble de la puissance. Or, sachez que je suis frappé d'une douleur telle que c'est à peine si je puis la dire. Ne m'appelez donc pasNoémi, c'cst-à-dfre beau, mais appelezmoi mara, parce que je suis tout marri. » Il dit encore
ailleurs : « Si vous m'aimez, pleurez-moi en apprenant que j'ai été élevé au souverain Pontifical ; je pleure moi-même sans relâche, et vous conjure de vouloir prier Dieu pour moi. » Voici ce qu'on lit dans la préface de ses Dialogues : « A l'occasion de la charge pastorale, mon esprit souffre de s'occuper des affaires séculières, et sali par la poussière des actions de la terre, il regrette la beaulé qu'il avait au temps de son repos. J'examine ce que j'endure, j'examine ce que j'ai perdu : et quand je vois ce que j'ai perdu, ce que j'endure me paraît encore plus pénible : me voici battu par les flots d'une vaste mer, et dans le vaisseau de mon âme, je suis brisé par les fureurs d'une affreuse tempête; quand je regarde en arrière dans ma vie, je soupire comme si je tournais les yeux vers le rivage qui me fuit. » — Comme Ja peste dont il a été parlé plus haut exerçait encore ses ravages dans Rome, il ordonna qu'on ferait, au temps de Pâques, comme de coutume, une procession autour de la ville en chantant les litanies ; on y porta en avant avec grande révérence l'image de la bienheureuse Marie toujours Vierge, qui est à Rome dans l'Eglise de Sainte-Marie- Majeure et qu'on dit avoir été peinte avec une ressemblance parfaite, par saint Luc, médecin et peintre excellent ; et voilà que l'air corrompu et infecté s'écartait pour faire place à l'image, comme s'il n'en pouvait supporter la présence : En sorte qu'en arrière du tableau restait une merveilleuse sérénité el l'air reprenait toute sa pureté. On rapporte qu'alors, on entendit dans les airs les voix des anges qui chantaient vis-à-vis de rimage : <yRegina cœli lœiarej alléluia^ quiaquem me-
ruistî portarCt alléluia j resurrenl^siculdixH^ alléluia. Reine du ciel, réjouissez-vous, alléluia; car celui que vous avez mérité de porter, alléluia, est ressuscité, alléluia. » A quoi saint Grégoire ajouta à Tinstant ces mots : « Ora pro nobis Deum^ alléluia. Priez Dieu pour nous, alléluia. » Alors saint Grégoire vit, sur le château de Crescentius, l'ange du Seigneur essuyant un glaive ensanglanté qu'il remit dans le fourreau : saint Grégoire comprit alors que la peste avait cessé : et c'est en effet ce qui arriva, ce château reçut depuis le nom de château Saintr-Ange. Enfin, dans le but d'accomplir ce qui avait toujours fait l'objet de ses désirs, saint Grégoire envoya Augustin, Mellitus et Jean avec quelques autres en Angleterre, dont les habitants furent convertis à la foi, par ses prières et ses mérites. L'humilité de saint Grégoire était si profonde qu'il ne souffrait aucune louange de qui que ce fût : Il écrivit en effet en ces termes à Tévéque Etienne qui l'avait loué : « Dans la lettre que vous m'avez adressée, vous avez usé d'une bienveillance dont je suis tout à fait indigne; et cependant il est écrit : « Ne louez perce sonne de son vivant. » Quoique je n'aie pas mérité tout ce qu'il vous a plu de dire de moi, je vous prie de m'en rendre digne par vos prières, afin qu'ayant dit de moi un bien qui n'existe point, il y soit dorénavant parce que vous avez dit qu'il y est. » II écrit encore au patrice Narsès : « II y a des pensées fines et des passages intéressants dans vos lettres où vous jouez sur ma cause et sur mon nom. Certes, très cher frère, vous appelez Lion, celui qui n'est qu'un singe; nous parlons ainsi quand nous appelons de petits chats
SAINT GRÉGOIRE 33 i
^leux des léopards ou des tigres. » El dans sa lettre à Anastase, patriarche d'Antioche : « Vous m'appelez la bouche du Seigneur, vous dites que je suis une lumière, vous avancez que, par mes paroles, je puis être utile à beaucoup, je puis les éclairer ; vraiment, je vous avoue que vous me faites bien douter de l'estime que vous avez conçue de moi. Je considère en effet quel je suis et je ne trouve trace de ce que vous' y voyez. Je considère qui vous êtes, et je ne pense pas que vous puissiez mentir. Or, quand je veux croire ce que vous dites, ma misère me dit le contraire; lorsque je veux discuter ce qui est dit à ma louange, votre sainteté me contredit : mais, je vous en prie, saint homme, qu'il y ait pour nous quelque profit de celte querelle, et que si ce que vous dites n'existe pas, que cela existe parce que vous le dites. » Tous les termes r|ui sentaient la jactance et la vanité, il les repoussait avec mépris; aussi écrit-il en ces termes à Euloge, patriarche d'Alexandrie, qui l'avait appelé pape universel : « En vedette de la lettre que vous m'avez adressée, vous avez cru devoir vous servir d'une expression qui renferme une appellation orgueilleuse en me disant pape universel. Ce que je demande, c'est que votre sainteté ne le fasse plus à l'avenir ; car c'est vous ôler à vous-même que d'accorder à un autre plus que la raison n'exige. Pour moi, je ne cherche pas àélre relevé par des mots, mais par des mœurs, et je ne regarde pas comme un accroissement de gloire ce qui m'exahe au dépens de mes frères. Loin donc les paroles qui enflent la vanité et blessent la charité. » Et pour ce que Jean, évèque de Constantiiiople, s'était
attribué ce titre de vanité en se faisant appeler frauduleusement pape universel par le synode, saint Grégoire entre autres choses écrit cela de lui : « Quel est cet homme, qui, malçré les ordonnances de l'Evangile, contre les décrets des canons, a la présomption d'usurper pour lui un nom nouveau, comme le ferait quelqu'un qui, sans vouloir rabaisser autrui, veut être seul au-dessus des autres quand il aspire à être universel?» Il ne voulait même pas se servir du mot ordre dans ses rapports avec ses coévêques, ce qui lui fait dire dans une lettre à Euloge, évêque d'Alexandrie : « Votre charité me parle en ces termes : comme vous l'avez ordonné ; ne vous ser\^ez pas avec moi de ce mot : ordre, parce que je sais qui je suis et qui vous êtes : vous êtes mes frères par la place que vous occupez, et vous êtes mes pères par votre conduite. » Il poussait encore l'humilité qui le distinguait, jusqu'à ne vouloir pas que les dames se nommassent ses servantes. C'est pourquoi il écrit à Rusticane, de famille patricienne : « Je n'ai qu'une chose à relever dans votre lettre, c'est que vous répétez trop souvent ce qui [)0uvait n'être dit qu'une fois : votre senante et encore votre servante. Ma charge d'évêque m'a rendu le serviteur de tous, pourquoi donc vous dire ma servante? moi qui avant de recevoir l'épiscopat vous ai appartenu. Ainsi, je vous en [)rie par le Dieu tout-puissant, lie me faites plus lire de pareilles expressions dans vos lettres. » Ce fut le premier qui dans ses épîtres se nomma le serviteur des serviteurs de Dieu, et il établit ([ue ses successeurs s'appelleraient ainsi. De son vivant, par excès d'Iiuniilité, il ne voulait publier aucune
de ses œuvres, et il trouvait que ses livres ne valaient rien en comparaison de ceux des autres : ce qui le fit écrire en ces termes à Innocent, gouverneur d'Afrique : « Au sujet de la demande que vous nous adressez de vous envoyer V Exposition sur Job^ nous partageons la joie que vous retirez de vos études ; mais si vous voulez nourrir votre esprit d'une substance délicieuse, lisez les opuscules de votre compatriote le bienheureux Augustin ; ne préférez pas notre son à son froment, car, je ne veux pas, tant que je vivrai, faire connaître aux hommes ce que j'ai pu avoir écrit. »
On lit dans un livre traduit du grec en latin qu'un saint père, nommé Tabbé Jean, vint à Rome pour visiter les églises des apôtres; et qu'en voyant passer au milieu de la ville le bienheureux pape Grégoire, il vouluti aller à sa rencontre et lui faire révérence, comme cela était convenable ; mais saint Grégoire, le voyant se disposer à se prosterner en terre, se hâta de se prosterner lui-môme devant lui et ne se releva que quand l'abbé en eut fait autant le premier; ceci m(*t en relief sa grande humilité. Il usait de tant de largesse en ses aumônes qu'il ne fournissait pas le nécessaire seulement à ceux qui étaient près de lui, mais encore à ceux qui en étaient éloignés, par exemple, aux moines du mont Sinaï : il avait par écrit les noms de tous les indigents et il subvenait à leurs besoins avec une grande libéralité. Il fonda un monastère à Jérusalem et il eut soin qu'on envoyât aux serviteurs de Dieu qui l'habitaient tout le nécessaire : il offrait annuellement quatre-vingts livres d'or pour les dépenses quotidiennes de trois mille servantes de Dieu :
chaque jour encore, il invitait à sa table tous les pèlerins. Entre autres, il en vint un jour un auquel saint Grégoire voulait servir de Teau pour laver ses mains, il se retournait pour prendre le vase quand tout à coup il ne trouva plus celui sur les mains duquel il voulait verser Teau. Or, après avoir admiré à part lui cette étrançeté, cette nuit^là même, le Seigneur lui apparut en songe, et lui dit : « Les autres jours, vous m'avez reçu dans la personne de ceux qui sont mes membres, mais hier c'est moi que vous avez reçu en personne. » Une autre fois il commanda à son chancelier d'inviter à son repas douze pèlerins. Le chancelier alla exécuter ses ordres. Alors qu'ils étaient ensemble à table, le pape regarda et en compta treize ; il demanda au chancelier pourquoi il avait pris sur lui d'inviter contre ses ordres ce nombre de personnes. Le chancelier compta lui-même et n'en trouvant que douze il dit : « Croyez-moi, mon Père, ils ne sont que douze. » Saint Grégoire remarqua que celui qui était assis à ^(^té de lui changeait de figure à chaque instant, qui» tantôt c'était un jeune homme, tantôt un vieillard vénérable à tête blanche. Le repas fini, il le conduisit à sa chambre et le conjura de vouloir bien lui dire son nom et qui il était. Celui-ci répondit : (( Pourquoi me demandez-vous mon nom qui est admirable? Apprenez pourtant que je suis le naufragé au- (juel vous avez donné une écuelle d'argent que votre mère vous avait envoyée avec des légumes, et tenez pour certain, qu'à dater de ce jour où vous m'avez fait Taumône, le Seigneur vous a destiné à devenir le chef de son Eglise et le successeur de l'apôtre saint
Pierre. » Grégoire lui dit : « Et comment savez-vous que dès lors le Seigneur me destina à gouverner son Eglise? » Il répondit : « Parce que je suis son ange et le Seigneur m'a fait revenir chez vous pour être occupé à vous garder et pour pouvoir obtenir de lui tout ce que vous lui demanderez par mon entremise. » A l'instant il disparut.
En ce temps-là un ermite, homme de grande vertu, avait tout quitté pour Dieu, et ne possédait rien qu'une chatte qu'il caressait souvent et qu'il réchauffait sur son giron comme sa compagne. Or, il pria Dieu de daigner lui montrer avec qui il pourrait espérer partager la demeure éternelle, lui qui, pour son amour, ne possédait rien des richesses du siècle : il lui fut donc révélé une nuit qu'il avait lieu d'espérer de demeurer av^ Grégoire, pontife romain. Alors il se mit à gémir en pensant que sa pauvreté volontaire lui avait servi de peu, puisqu'il devait être récompense avec quelqu'un qui nageait dans rabondaiice de toutes les richesses du monde. Or, comme il comparait jour et nuit en pleurant les richesses de Gré;i^oire avec sa pauvreté, une autre nuit, il entendit le Seiiçneur lui dire : « Comme ce n'est pas la possession des richesses, mais la convoitise (jui font le riche, pourquoi oses-tu comparer ta pauvreté avec les richesses de Grégoire? tu te complais plus dans Tamour de cette chatte que tu possèdes, que tu caresses tous les jours, (juc lui au sein de ses richesses : il ne les aime pas, mais il les méprise et les distribue bénévolement à tout le monde. » Ce solitaire rendit grâces à Dieu : et celui qui avait cru son mérite rabaissé d'être en so-
ciété avec Grégoire, se mit à prier pour qu'il méritât il*avoir un jour une place auprès de lui.
Saint Grégoire avait été faussement accusé auprès (le Tempcreur Maurice et de ses fils d'avoir fait mourir un évéque ; il écrivit ainsi une lettre qu'il adressa à Tapocrisiaire : « II est une chose que vous pouvez suggérer brièvement à mes maîtres, c*estque si j'avais voulu nroccuper de causer la mort et de nuire aux Lombards, aujourd'hui la nation des l^ombards n'aurait ni roi, ni duc, ni comtes, et serait dans une grande confusion, mais parce que je crains Dieu, j'appréhende de chercher à perdre n'importe quel homme. » Son humilité était si grande que, tout souverain pontife qu'il fût, il se disait le serviteur de l'empereur, et l'appelait son maître. Il était inoffensif à un tel point (|u'il ne voulait pas consentir à la mort de ses ennemis. Alors (|ue l'empereur Maurice persécutait saint Grégoire et l'Eglise de Dieu, ce saint lui écrivit entre autres choses : « Parce que je suis pécheur, je crois qjie vous apaisez d'autant plus Dieu que vous m'affligez, moi, qui le sers si mal. » Une fois, un personnage, revêtu d'un habit de moine, se présenta hardiment avec une épée nue à la main en présence de rciupereur, et la brandissant contre lui, il lui prédit (jifil mourrait par l'épée. Maurice effrayé cessa de persôculer Grégoire, et lui demanda instamment de prier pour lui afin que Dieu le [)unît en cette vie de ses méfaits et qu'il n'attendît pas à le châtier au dernier jugenienl. Une fois, Maurice se vit cité devant le tribunal du juge, et entendit crier : « Amenez Maurice. » Et les ministres se saisirent de lui et le placèrent en pré-
sence du juge qui lui dit : « Où veux-tu que je te rende les maux que tu as commis en ce siècle? » Maurice répondit : « Ici plutôt, Seigneur, et ne me les réservez pas pour le siècle futur. » Aussitôt la voix divine commanda que Maurice, sa femme, ses fils et ses filles fussent livrés au soldat Phocas pour être mis à mort. Ce qui arriva en effet. Peu de temps après, un de ses soldats, appelé Phocas, le tua avec toute sa famille, par Tépée, et lui succéda à Tempire. Le jour de Pâques, saint Grégoire célébrait la Messe à Sainte-Marie-Majeure, et au Pax Domini un ange du Seigneur répondit tout haut: Et cum spiritu iuo. En témoignage de ce prodige, le pape fait station, au jour de Pâques, en cette église, et on ne lui répond pas encore au Pax Domini.
Comme l'empereur Trajan partait en toute hâte pour livrer une bataille, une veuve éplorée vint le trouver et lui dire : « Je vous demande en grâce qu'il vous plaise venger le sang de mon fils qui a été tué injustement. » Alors Trajan promit de le venger, s'il revenait sauf. La veuve lui dit : « Et qui pourra me le faire, si vous mourez à la bataille? » Trajan répondit : « Celui qui après moi sera empereur. » La veuve reprit : « A quoi cela vous profitera-t-il, qu'un autre me fasse justice ? » Trajan dit : « A rien certainement. » « Alors, dit la veuve, ne vaudrait-il pas mieux (jue vous me fassiez justice et que vous en receviez récompense, que de la laisser à faire à un autre? » Trajan donc, ému de pitié, descendit de cheval, et vengea à l'instant même la mort de cet innocent. On rapporte encore que le fils de Trajan, chevauchant par la ville, I. 22
d'une façon trop lascive, tua le fils d'une veuve ; celleci, toute en pleurs, alla rapporter le fait àTrajan ; l'empereur lui livra son fils, l'auteur du meurtre, à la place de l'enfant mort, et il le dota richement. Or, une fois que, longtemps après la mort de Trajan, saint Grégoire passait sur la place Trajane en pensant à la mansuétude de Trajan quand il jugeait une affaire, il entra dans la basilique de Saint-Pierre et se mit à pleurer très amèrement sur les erreurs de ce prince. Lors il lui fut répondu miraculeusement: « Voici que j'ai fait droit à ta requête, et j'ai délivré Trajan de la pcineéternelle,maisdorénavant, garde- toi bien d'adresser des prières pour un damné. » Le Damascène raconte, en un de ses sermons, que saint Grégoire, priant pour l'âme de Trajan, entendit une voix du ciel lui parlant ainsi : « J'ai entendu ta voix et je donne grâce à Trajan. » De ce fait, ajoute-t-il au même endroit, tout l'orient et tout l'occident en sont témoins. Sur cela, quelques-uns ont dit (|ue Trajan a été rappelé à la vie, et qu'ayant acquis des grâces, il mérita son pardon et obtint ainsi la ç^loire, et qu'il n'avait pas été finalement mis en enfer, ni condamné par une sentence définitive. D'autres ont prétendu que l'âme de Trajan ne fut pas simplement délivrée de la peine éternelle qu'il avait méritée, mais que cette peine fut suspendue pour un temps, savoir juisqu'au jour du jugement. D'autres soutiennent que sa peine, quant au lieu et cjuant au mode de tourment, lui fut infligée sous condition, c'est-à-dire, jusqu'à ce que par les prières <ie saint Grégoire, avec la ccrâce de J.-C., il y eât cliangemeni (|uant au lit'u ou quant au mode.
D'autres, comme Jean, diacre, qui a compilé cette légende, disent qu'on ne lit pas qu'il a prié, mais qu'il a pleuré : que le Seigneur accorde fréquemment dans sa miséricorde ce que Thomme n'ose lui demander, tout désireux qu'il soit d'oblenir, et que l'âme de Trajan ne fut pas délivrée de l'enfer et placée au paradis, mais qu'elle est simplement délivrée des peines de l'enfer. « Il peut en effet se faire, dit-il, qu'une âme soit en enfer, et que, par la miséricorde de Dieu, elle n'en ressente pas les tourments. » D'autres avancent que la peine éternelle consiste en deux choses, qui sont la peine du sens et la peine dudam qui est la privationde la vue de Dieu. Or la peine éternelle lui est remise quant à la peine du sens, mais quant à la peine du dam, elle lui est restée. On rapporte .encore qu'un ange ajouta ces mots en parlant à saint Grégoire : « Parce que vous avez prié pour un damné, choisissez de deux choses Tune, ou de souffrir deux jours en purgatoire, ou d'être rongé de douleurs et d'infirmités durant toute voire vie. » Le saint préféra endurer des infirmités tout le temps de sa vie,' à être tourmiMité dt*ux jours dans le purgatoire. Aussi dans la suite, toujours il fut sujet à la fièvre, à des attaques dégoutte, ou bien il fut affligé de différentes douleurs ou en proie à d'affreux maux d'estomac : ce qui lui fait dire en une de ses épîtres : « Je souffre tant de la goutte et de maladies, que ma vie m'est la plus poignante des peines ; tous les jours je suis sur le point de défaillir de douleur et je soupire après la mort comme après un remède. » Il dit encore ailleurs : « Tantôt ma douleur est faible, tantôt elle est insupportable; mais elle n'est pas si faible
qu'elle me quitte, ni si excessive qu'elle me fasse mourir, en sorte qu'il se fait que, bien qu'étant si près de la mort, j'en suis cependant repoussé. Les humeurs mauvaises se sont tellement empreintes en moi que la vie m'est une peine, et que j'attends avec grand désir la mort que je crois être le seul remède à mes gémissements. »
Une dame offrait, tous les jours de dimanche, du pain à saint Grégoire ; et comme pendant la solennité (h la messe il lui donnait le corps du Seigneur en disant : « Que le corps de N. S. J.-(î. te garde pour la vie éternelle, » elle se mit à sourire avec indécence. Aussitôt le saint retira sa main qu'il avait approchée de la bouche de cette femme et remit la parcelle du corps du Seigneur sur l'autel ; ensuite il lui demanda, en présence du peuple, pour quel motif elle avait osé rire. Elle répondit : « C'est parce que ce pain, que j'ai fait de mes propres mains, vous l'appeliez le corps du Seiçneur. » Alors saint Grégoire se prosterna en prière pour l'incrédulité de cette femme, et, en se levant, il trouva que cette parcelle de pain s'était convertie en chair sous la forme d'un doigt, et il rendit ainsi la foi à cette femme. Il pria de nouveau et il vit cette chair convertie en pain et la donna à prendre à la dame. — Quelques princes lui demandant des reliques précieuses, il leur donna quelque peu de la dalmatique de saint Jean l'évangéliste. Ils le reçurent, mais ils le lui renvoyèrent avec grande indignation, estimant que c'étaient viles reliques. Alors saint Grégoire, après avoir fait une prière, demanda un couteau et en piqua l'étoffe. De ces piqûres jaillit aussitôt du sang; et ce
miracle prouva combien ces reliques étaient précieuses. — Un des riches de Rome quitta sa femme et fut en conséquence privé de la communion par le Pontife. Le coupable supporta cela avec déplaisir, mais ne pouvant se soustraire à l'autorité d'un si grand pape, il prit avis des magiciens qui lui promirent que, par leurs enchantements, le démon entrerait dans le cheval du saint : cet animal deviendrait si furieux qu'il y aurait danger pour le cavalier. Or, comme saint Grégoire passait de temps à autre avec son cheval, les magiciens ayant envoyé un démon, firent tourmenter le cheval si fort que personne ne le pouvait maîtriser. Saint Grégoire sut alors par révélation que le diable était entré dans le cheval, et il fit un signe de croix qui délivra le cheval de la rage dont il était tourmenté. Il y eut plus ; les magiciens furent frappés d'un aveu- Iglement perpétuel. Ils confessèrent leur mauvaise action et parvinrent dans la suite à la grâce du baptême. Il ne voulut pas leur rendre la vue, de crainte qu'ils ne lussent encore dans leurs livres de magie, mais il les fit nourrir des revenus de TEglise. — On lit encore dans un livre que les Grecs nomment Lymon, (jue l'abbé, qui était à la tête du monastère de saint Grégoire, lui dénonça un moine qui avait en sa possession trois pièces de monnaie. Saint Grégoire Texcommunia pour imprimer de la terreur aux autres. Peu de temps après, le frère meurt sans que saint Grégoire en soit informé. 11 fut irrité de ce qu'on Tavait laissé mourir sans absolution ; alors il écrivit, sur une feuille», une prière par laquelle il l'absolvait du lien de l'excommunication, puis il la donna à un diacre pour qu'il en
fît lecture sur la fosse du frère défunt : ce qui fui exécuté. La nuit suivante, le mort apparut à Tabbé et lui déclara que, jusqu'alors, il avait été détenu dans une prison, mais que la veille il avait été absous.
Il composa l'office et le chant ecclésiastique, et pour cela il fit bâtir deux maisons, l'une à côté de la basilique de Saint-Pierre, l'autre près de l'église de Latran, où jusqu'aujourd'hui l'on conserve avec un respect convenable le lit où il se reposait quand il enseignai! à chanter, et le fouet, avec lequel il menaçait les enfants, ainsi que l'exemplaire authentique de l'antiphonaire. Il ajouta au canon ces mots : Diesque noslros in tuapace disponas aique ab œierna damnatione nos eripij et in electorum luorum jubeas grege numerari. Enfin saint Grégoire mourut plein de bonnes œuvres, après avoir siégé treize ans six mois et dix jours. Sur sa tombe on inscrivit ces vers :
Suscipe, terra, tuo corpus de corpore sumptum, Reddere quod valeas, vivificante Deo.
Spiritus astra petit, leti nil jura nocebunt, Gui vitîe alterius mors magis ipsa vita est.
Pontificis suniini hoc clauduntur membra sepulchro. Qui innumeris seinper vivil ubique bonis *.
Ce fut Tan de riiicarnation du Seigneur 604, sous Teinpire de Phocas. Après la mort de saint Grégoire,
* Terre reçois un corps sorti de Ion sein. Pour le rendre après que Dieu l'aura vivifié. L'î\me monte au ciel ; la mort n'a plus de droits à exercer. Sur celui auquel le trépas a procuré la vie. [pontife.
Dans ce sépulcre sont renfermées les dépouilles d'un saint Dont les bienfaits immenses sont proclamés partout.
tout le pays fut ravagé par une horrible famine. Alors les pauvres que saint Grégoire avait Thabitude de secourir par ses aumônes venaient dire à son successeur : « Seigneur, que votre sainteté ne laisse pas mourir de faim ceux que notre père Grégoire avait coutume de nourrir. » Le pape indigné leur disait pour toute réponse : « Si Grégoire s'est chargé de soutenir tous les peuples pour s'attiî'er renommée et louanges, pour nous, nous ne pouvons vous nourrir. wEt il les renvoyait toujours ainsi les mains vides. Alors saint Grégoire lui apparut jusqu'à trois fois et lui reprocha avec douceur son avarice et ses refus : mais le pape ne se mit pas en peine de s'amender en quoi que ce fût. Saint Grégoire, une quatrième fois, lui apparut avec un air terrible, le reprit et le frappa mortellement à la tête ; le pape mourut bientôt après de sa douleur. Pendant que cette peste durait encore, quelques envieux se mirent à critiquer saint Grégoire, en assurant qu'il avait épuisé, comme un prodigue, tout le trésor de l'Eglise : et par esprit de vengeance, ils portèrent les autres à brûler ses livres. Après qu'on en eut brûlé un certain nombre, comme on se disposait à brûler le reste, Pierre, diacre, qui avait vécu dans une très grande intimité avec le saint, et qui est son interlocuteur dans les quatre livres des Dialogues, s'y opposa avec la plus grande énergie, en affirmant que cela ne saurait en rien détruire sa mémoire, puisqu'on conservait des exemplaires de ses œuvres dans les différentes parties du monde : il ajouta que c'était un infâme sacrilège de brûler tant et de si précieux livres d'un si grand homme, sur la tête duquel lui-même avait vu
très fréquemment l'Esprit-Saint en forme de colombe. Enfin il les amena à consentir que s'il méritait de mourir en affirmant avec serment qu'il venait dédire la vérité, ils cesseraient de brûler ces ouvrages; mais que s'il ne mourait pas, et qu'il survécût au témoignage qu'il venait de rendre, il aiderait de ses mains ceux qui brûleraient ses livres.
On rapporte en effet que saint Grégoire avait dit à Jean que quand il découvrirait le miracle de la colombe, il ne pourrait plus vivre après. C'est pourquoi le vénérable lévite Pierre, revêtu des habits de diacre, apporta le livre des Evangiles, et il n'eut pas plutôt louché les Saintes Lettres pour rendre témoignage à la sainteté de Grégoire, que, sans ressentir les douleurs qui accompagnent la mort, il expira en pronon- (;ant les paroles de son serment.
Un moine du monastère de saint Grégoire s*amassa un certain pécule : alors saint Grégoire apparut à un autre moine et lui dit de prévenir le premier qu'il distribuât son argent et qu'il fft pénitence, car il devait mourir dans trois jours. En entendant cela, le moine fut étrangement saisi, il fit pénitence, et rendit son argent; bientôt après il fut pris par une si forte fièvre que, depuis le matin du troisième jour jusqu'à la troisième heure, il était comme brûlé, la langue lui sortait de la bouche, et on croyait qu'il allait mourir. Or, les moines cjui étaient autour de lui et qui chantaient des psaumes, interrompirent la psalmodie et se mirent à niédire de lui : incontinent il se ranima, et, ouvrant les yeux, il dit avec un sourire : « Que le Seigneur vous [)ardonne, mes frères, d'avoir médit de moi ; vous m'avez
jeté dans un embarras qui n'était pas mince ; parce que, accusé en même temps et par vous et par le diable, je ne savais à quelle calomnie répondre en premierlieu : mais si vous voyez quelqu'un à l'instant de son trépas, usez envers lui non de médisance, mais de compassion, puisqu'il va avec son accusateur devant le tribunal d'un juge sévère : car j'ai été au jugement avec le diable et parTaide de saint Grégoire, j'ai bien répondu à tout ce qui m^était reproché : seulement j'ai eu à rougir d'une objection à laquelle je n'ai eu rien à répondre ; c'est pour cela que vous m'avez vu tourmenté de la sorte; et à l'heure qu'il est je n'ai encore pu me libérer. »
Et comme les frères lui demandaient de quoi il s'agissait, il dit : « Je n'ose Tavouer, parce que, ayant reçu ordre de saint Grégoire de venir à vous, le diable s'en plaignit beaucoup, il pensait en effet que Dieu me renvoyait sur la terre pour faire pénitence de rette faute; c'est pourquoi j'ai donné caution à saint Grégoire que je ne révélerais à personne la calomnii» qui a été soulevée. » Et aussitôt il se mita dire en criant : « O André, André, puisses-tu périr cette année, pour m'avoir poussé en pareil péril par ton mauvais conseil. » Et à l'instant, il expira en roulant horriblement les yeux. Or, il y avait dans la ville un nommé André qui, au moment où le moine mourant fil son imprécation, tomba en si dangereuse maladie, que toutes ses chairs se détachaient par lambeaux, sans qu'il pût mourir. Alors il convoqua les moines du monastère de saint Grégoire, et confessa avoir soustrait et enlevé, avec le moine en question, certaines chartes du mo-
nastère qu'il aurait données contre de l'argent à des étrangers : et lui qui, jusqu'à cet instant n'avait pu mourir, rendit l'esprit en proférant ces aveux.
En ce temps-là, ainsi qu'on lit dans la vie de saint Grégoire, on suivait plutôt l'office ambrosien que le grégorien dans l'Eglise ; alors le pontife romain Adrien convoqua un concile où l'on statua que l'office grégorien fût observé partout. L'empereur Charles se fit l'exécuteur de cette ordonnance, et en parcourant les différentes provinces, par menaces et par châtiments, il forçait tous les clercs à obéir; il brûlait partout les livres de l'office ambrosien et mettait en prison les clercs rebelles. Or, le bienheureux évêque Eugène partit pour le concile et arriva trois jours après sa clôture. Par sa prudence il fit que le pape rappela tous les prélats membres du concile, quoiqu'ils fussent à trois journées de là. Le concile, s'étant donc réuni, décida, à l'unanimité de tous les pères, que l'on mettrait sur l'autel du bienheureux Pierre, apôtre, le missel ambrosien et le grégorien, que l'on fermerait soigneusement les portes de l'église qui seraient scellées très exactement du sceau de la plupart des évoques, et qu'eux tous passeraient la nuit entière en prières, afin que le Seigneur daignât révéler duquel des deux offices il voulait qu'on se servît de préférence dans les églises. Tout fut exécuté comme il avait été prescrit. Le matin, ils ouvrirent la porte de l'église et trouvèrent Tun et l'autre missels ouverts sur l'autel. D'autres avancent encore, qu'ils trouvèrent le missel grégorien presque délié et ses feuillets épars çà et là ; que, pour Tambrosien, ils le retrouvèrent simple-
ment ouvert à la même place qu'ils Tavaient mis. Ils connurent, par ce signe miraculeux, que Toffice grégorien devait être répandu par tout le monde, et que Tambrosien devait être suivi dans son église seulement. Les saints Pères décidèrent donc selon qu'ils en avaient été instruits par le ciel : et encore aujourd'hui cette décision est maintenue. Il est raconté * par le diacre Jean, qui a compilé la vie de saint Grégoire, que, tandis qu'il se livrait à la rédaction de ce travail, il lui sembla qu'un homme, en habits sacerdotaux, lui apparut en songe, pendant qu'il écrivait auprès d'une lanterne; l'habit de cet homme était tellement léger que sa finesse laissait apercevoir l'habit noir de dessous. Or, il s'approcha de plus près et ne put s'empêcher de rire en gonflant les joues. Et comme Jean lui demandait pourquoi un homme qui remplissait un ministère tellement noble riait avec si peu de retenue, il lui répondit : « C'est parce que tu écris concernant des morts que tu n'as jamais vus vivants. )> Jean lui dit : « Si je ne l'ai pas vu de figure, cependant j'écris de lui ce que j'en ai appris par la lecture. » L'autre reprit : « Tu as fait, je le vois, comme tu as voulu ; quant à moi, je ne cesserai de faire ce que je pourrai. » Et aussitôt il éteignit la lumière de la lampe de Jean qui en fut effrayé au point de crier comme s'il avait été égorgé avec une épée de la main de cet homme. Mais à l'instant saint Grégoire se présenta ayant à sa droite saint Nicolas, et à sa gauche, le diacre Pierre, et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu
* Livre IV, n" 100.
douté? » Et comme l'esprit malin se cachait derrière le rideau du lit, Grégoire prit dans la main de Pierre une grande torche qu*il paraissait tenir, et brûlant avec la flamme la bouche et la figure de ce jaloux, il le rendit noir comme un Ethiopien. Alors une étincelle très légère tombant sur son habit blanc le brûla plus vile que la parole et il parut tout noir et Pierre dit à saint Grégoire : « ^Nous l'avons assez rendu noir. » Grégoire lui répondit : « Nous ne l'avons pas rendu noir, mais nous avons montré qu'il a été noir. » Alors ils s'en allèrent en laissant dans l'appartement une grande lumière.