C. XLIV
•* Ep., 1. V, c. XXX.
(ju'un de ses prédécesseurs voulait soulager quelqu'un auprès du corps de saint Laurent, mais qu'il ne savait où le corps reposait ; quand tout à coup et sans le savoir on découvre le tombeau, et tous ceux qui se trouvaient là *, aussi bien les moines que ceux qui étaient attachés à l'église, et qui avaient vu ces saintes reliques, moururent dans l'espace de dix jours.
11 faut observer que le martyre de saint Laurent paratt l'emporter sur ceux des autres saints marty par quatre caractères qui lui sont propres et qu'o trouve exposés dans les paroles de saint Maxime, évè que, et de saint Augustin. Le premier, c'est la rigue de ce martyre; le second, c'est le résultat ou l'utili qu'il eut; le troisième, c'est la constance et le coura du p:itient; le quatrième, c'est le combat admirab en lui-même et le mode de sa victoire.
I. Le martyre de saint Laurent l'emporte sur I antres par l'extrême rigueur des tourments. Voici co ment s'en exprime le bienheureux évêque Maxime, selon certains textes saint Ambroise : « Mes frères, n'est pas un martyre ordinaire et de quelques insta que saint Laurent eut à souffrir : car celui qui est frap» "MP^ du glaive, meurt une fois, celui qui est plongé dans 'm^^n brasier de flammes, est délivré à l'instant; mais sai.ï ni Laurent «*si tonririeiité par dt\s supplices longs et nr>M wbreux, en sorte ({lie la mort ne ralentit pas sa souffrais ^^^^% et lui manqua à la fin. N(»us lisons que des bienheur^ ^*x enfants s»» [)r()in Miaient au niilieu des flammes ap[> ^ ♦'"
i.e loxh' pnrir M'in^ionarii. On appelail ainsi les toi-* s^nciiTs <riin(» mais )n. (Jiiiiml il s'atj^il de ptM'sonnrs roli^ioi.* "= ^'*''c't'lai»Mi( «les oliaii(»iri('s vivaul en conniiiinauté.
lécî^ pour les faire souffrir el qu'ils foulèrent aux pieds des$ ^nasses de feu. El cependant saint Laurent leur ^* t- ^ upérieur en gloire, parce que ceux-là se prome- "^^i<^»it dans les flammes, et que lui fut couché sur le fem a même qui faisait son supplice. Ils foulèrent le feu ^^ l^urs pieds, tandis que lui en éteignit l'ardeur par '^ I>osition qu'on avait fait prendre à son corps étendu ^*-* «" ses flancs. Ceux-là étaient debout et adressaient *^^-* i:*s prières en levant les mains vers le Seigneur ; ce- ^'^î —ci étendu sur le gril priait pour ainsi dire le Sei- §r*^ ^ ur avec chacun de ses membres. Il faut noter encore ï^-*€^ saint Laurent vient le premier de tous les martyrs * r^ »*ôs saint Etienne, non pas pour avoir supporté de T^ ■ ^-a^ grands tourments que les autres martyrs puisque *^^^ ticoup souffrirent des tourments égaux et quelque- ■^^î^ plus violents, mais c'est pour six motifs qui se mavent ici réunis : 1® En raison du lieu où il a souf- , c'est à Rome, la capitale du monde et où se trouve ^^iège apostolique. 2<* En raison de sa prédication, 1^ il s'y livra avec ardeur. 3° En raison des trésors ^***il distribua tout entiers avec sagesse aux pau- ^^^s. Ces trois raisons sont celles de maître Guillaume ^ -A^uxerre. 4<* Parce que son martyre est authentique ^^ C3ertain : car bien qu'on lise que les autres aient ^^iaffert de plus grands supplices, cependant cela n'est P^s authentique et quelquefois il y a lieu d'en douter; 'p^îs le martyre de saint Laurent est très solennel dans ^^ïîse qui l'a approuvé, ainsi que nombre de saints ^o^ leurs discours. H^ Par la dignité à laquelle il fut ^^^•^ ; car il fut archidiacre du siège apostolique, et ^lui, il n'y eut plus à Rome d'archidiacre. 6®Pour
402 LA LÉGRNDE DOR^.E
la cruauté des lourmenls Hjui furent des plus atroces, puisqu*il fut rôti sur un gril de fer. Ce qui a fait dire de lui par saint Augustin : n On commanda d'exposer sur le feu ses membres déchirés et coupés par les nombreux coups de fouet qu'il avait reçus, afin que sur ce gril de fer sous lequel était entretenu un feu violent, le tourment filt plus atroce etla souffrance plus longue puisque Ton retournait Tun après l'autre chacun d^ ses membres.
11. Le martyre de saint Laurent l'emporte sur I autres par ses résultats et son utilité. D'après sai Augustin ou saint Maxime, l'àpreté du supplice a cck vert saint Laurent de gloire, l'a rendu célèbre dans P pinion publique, excite à la dévotion envers lui, et e fait un modèle remarquable. 1** Elle le couvrit d^ gloire : ce qui fait dire à saint Augustin : « Tyran, Um as sévi contre ce martyr ; tu as tressé, tu as embelli sa couronne en accumulant les tourments. » Saint Maxime ou saint Ambroise ajoute : « Quoique ses membres se disloquent sous Tardeur de la flamme, cependant la force de sa foi n'est pas ébranlée. Il perd son cor[)s, mais il gay;^ne le salut. » Saint Augustin dit : (( 0 l(* bienheureux r(»r|)s, dont les angoisses ne purent lui faire perdre la foi, mais que la religion couronna dans le ciel. » 2" Elle le rendit célèbre dans l'opinion publi(|ue. Saint Maxime ou saint Ambroise dit : « Nous pouvons comparer le bienheureux martyr Laurent au grain de sénevé (pii, broyé de toutes manières, a mérité de répandn* par tout l'univers une odeur mystérieuse. Quand il était en vie, il fut humble, inconnu, méprisé. A peine a-t-il été lourmenté, déchiré, brillé,
Hu'il répandit sur toutes les églises du monde un par- ^^m de noblesse. » Plus loin on lit: « C'est chose sainte ^^ agréable à Dieu que nous honorions avec une piété ^ute particulière le jour de la naissance de saint Lau- '^"t : l'Église victorieuse de J.-C. brille en ce jour ^^ reflet de son bûcher, aux regards de l'univers. Ce ?<?Viéreux martyr a acquis une telle gloire dans son mar- '^Te qu'il en éclaire le monde entier. » 3** Le martyre de ^'*>t Laurent nous excite à la dévotion pour lui. Saint ^^g-xistin donne trois motifs que nous avons de le louer ^^ ^«luijrémoigner notre dévotion. Nous devons mettre ^otit,e notre confiance dans ce bienheureux martyr, ^ '^tiord parce qu'il a répandu son précieux sang pour *^*^^ii, ensuite parce qu'il a le privilège infini de nous ^t^Ontrer quelle doit être la foi du chrétien puisqu'il ^ eu tant d'imitateurs ; enfin, parce que toute sa vie i^t si sainte qu'il mérita d'obtenir la couronne du martyre dans un temps de paix. 4° Le martyre a fait de saint Laurent un modèle proposé à notre imitation. Là-dessus saint Augustin s'exprime ainsi : « La cause pour laquelle ce saint homme a été dévoué à la mort, n'est que pour porter les autres à être ses imitateurs. >> Or, nous avons trois motifs de Timiter : 1** la force avec laquelle il souffrit : « Le peuple de Dieu, dit saint Augustin, n'est jamais instruit d'une manière plus pro- 'fitable que par l'exemple des martyrs. Si l'éloquence entraîne, le martyre persuade. Les exemples rem[)orlent sur les paroles, et les actions instruisent mieux que les discours. Les persécuteurs de saint Laurent ont pu apprécier eux-mêmes quelle dignité possédaient les martyrs dans cette excellente manière d'instruire.
puisque cette admirable force d'âme ne faiblissait pas, mais fortifiait encore les autres en leur donnant un modèle dans ses souffrances. » 2* La grandeur et Tardeur de sa foi : « En surmontant par la foi, dit saint Maxime ou saint Ambroise, les flammes du persécuteur, il nous montre que, par le feu de la foi, on peut surmonter les flammes de l'enfer, et avec l'amour de J.-C, on n'a plus à craindre le jour du jugement. » 3' Son ardente dévotion : « Saint Laurent, dit encore le môme auteur, a illuminé le monde entier avec cette lumière qui le brilla lui-même, et de ces flammes dont il supporta Tardeur, il échauffa les cœurs de tous les chrétiens. Sur l'exemple de saint Laurent, nous sommes excités à souffrir le martyre, nous sommes enflammés pour la foi, et nous sommes échauffés par la dévotion. »
III. Le troisième caractère qui distingue excellemment son martyre, c'est sa constance, ou son courage. Voici comme en parle saint Augustin : « Le bienheureux Laurent demeura en J.-C. au milieu de ses épreuves, [)en(laiit son inique inlerrogatoire, jusqu'aux atroces menaces (ju'oii lui fit, et jusqu'à la mort. Dans cette lon^jue mort, il avait bien mangé, bien bu, il était rassasié de cette nourriture, et ivre de ce calice de Dieu ; alors il ne ressentit pas les tourments, il ne fut pas abattu, mais il monta au ciel. Il fut si constant et si ferme que non seulement, il ne succomba ])as aux tourments, mais, que ])ar ces tourments euxmêmes, il devint plus parfait dans la crainte, plus frrviMit dans Faniour cl [)[us joyeux en ardeur. » i** « On l'étend, dit saint Maxime, sur des charbons ar-
dents, on ne cesse de le tourner sur lui-même ; mais plus il souffre de douleur, plus grande est la patience avec laquelle il craint N.-S. J.-C. » 2** « Le grain de sénevé, dit saint Maxime ou bien saint Ambroise, quand il est broyé, s'échauffe. Laurent au milieu de ses supplices s'enflamme. Chose admirable ! celui-ci tourmente Laurent, ceux-là plus cruels encore perfectionnent les tortures, mais plus les supplices sont atroces plus ils rendent Laurent parfait dans son dévouement. » 3** Son cœur était tellement fortifié par la foi dans J.-C, que ne tenant aucun compte des tortures infligées à son propre corps ; tout joyeux de son triomphe sur les flammes qui le brûlaient, il insultait à la cruauté de son bourreau.
IV. Le quatrième caractère de son martyre fut sa lutte admirable et la manière dont il remporta la victoire. Car, on peut recueillir des paroles de saint Maxime et de saint Augustin^ que saint Laurent eut à endurer en quelque sorte extérieurement cinq sortes de feu, qu'il supporta avec courage et qu'il éteignit. Le premier fut le feu de l'enfer, le second le matériel de la flamme, le troisième fut celui de la concupiscence de la chair, le quatrième fut celui d'une violente avarice, le cinquième fut le feu d'une rage insensée. 1® « Pouvait-il faiblir, dit saint Maxime, parce que son corps était momentanément brûlé, celui dont la foi éteignait le feu éternel de l'enfer? II passa à travers un feu d'un instant de durée, et tout terrestre, mais il échappa à la flamme de la géhenne qui brûle sans cesse. » 2® « Son corps est brûlé, dit saint Maxime ou saint Ambroise, mais Tamour divin éteignit cette com- I. 20-
40(t LA LÉGENDE DORÉE
bustion matérielle. Un roi méchant mettra lui-même le bois, il activera le foyer, mais le bienheureux Laurent n'en sentira pas les effets, parce que Tardeur de sa foi est encore plus vive. » « La charité de J,-C., dit saint Augustin, ne fut pas vaincue par la flamme, et le feu qui brûle à l'extérieur est moins ardent que celui qui brûle à Tintérieur. » 3*^ Saint Maxime dit en parlant de l'extinction du feu de la concupiscence : « Voici un feu par lequel saint Laurent passa, sans en «Hre brûlé, puisqu'il en eut horreur; mais il n'en brille pas moins d'un grand éclat : il a brûlé pour n'être point enflammé, et pour ne point être brûlé, il endura d'être brûlé. » 4<» L'avarice de ceux qui convoitaient des trésors a été déçue, selon ces paroles de saint Aug'ustin : « 11 s'arme d'une double torche cet homme cupide d'argent et ennemi de la vérité : c'est l'avarice pour ravir de l'or, c'est l'impiété pour faire disparaître J.-C : mais tu ne gagnes rien, tu ne retires aucun profit, homme cruel, ce qui n'est que matière est soustrait à tes recherches; Laurent monto au ciel, et tu péris avec tes flammes. » o" La folie furieuse des persécuteurs a été frustrée et aiuiihilée, comme le flil saint Maxime : quand il eut vaincu les bourreaux (jui attisaient le foyer, il éteignit l'incendie allumé parla f<»lie (|ui débordait de toutes paris. Jusque-là le démon n'a obtenu qu'un résultat, c'est (pie cet homme fidèle montât plein de gloire jusqu'au trône de son maître, et que la cruauté de ses persécuttHirs confondus fût engourdie avec leurs f(Mix. » Il montre conduen fut ardente la folie des bourreaux en disanl : « La fureur enflammée des genlils ]»répare un gril ardent, afin de venger dans
les flammes l'ardeur de leur indignation. » Il n'y a rien d'étonnant que saint Laurent ait surmonté ces cinq sortes de feu extérieur, puisque d'après les paroles, de saint Maxime, il y eut trois choses qui le rafraîchirent intérieurement, et il porta dans son cœur trois feux au moyen desquels il adoucit et modéra entièrement le feu extérieur, qui fut ainsi vaincu par une ardeur plus forte. Ce furent : 1® Le désir du royaume du ciel, 2"* la méditation de la loi de Dieu, 3<* la pureté de conscience. Il refroidit et éteignit ainsi tout feu extérieur. 1® le désir de la patrie céleste. Saint Maxime ou saint Ambroise dit : « Le bienheureux Laurent ne pouvait ressentir les tourments du feu puisqu'il possédait dans ses membres le désir du paradis qui refroidissait les flammes. — Aux pieds du tyran, gît une chair brûlée, un corps inanimé : mais il n'a rien perdu sur la terre, puisque son âme demeure dans le ciel. 2^ La méditation de la loi divine. Le même auteur s'exprime ainsi : « Tandis que son esprit est occupé dans la méditation des commandements de J.-C, tout ce qu'il soufl^re est froid pour lui. » S*' La pureté de conscience. 11 est dît à ce propos : « Ce n'est que feu autour des membres de ce généreux martyr, mais il ne pense qu'au royaume de Dieu, et sa conscience rafraîchie le fait sortir vainqueur du supplice. » Il posséda néanmoins trois feux intérieurs qui lui firent surmonter la violence des flammes extérieures. Le premier fut la grandeur de sa foi, le second, son ardente chanté, et le troisième, une véritable connaissance de Dieu, qui l'a éclairé comme une flamme. « Plus sa foi est
ardente, dit saint Ambroîse, plus la flamme qui ^^^t, brûle perd de sa force. La ferveur de la foi c'est 1 feu du Sauveur qui dit dans TEvangile : «Je suis vert nu vous apporter le feu sur la terre. » Saint Laurent ^ en était embrasé, il n'a donc pas ressenti Tardeur^ ^ des flammes. » 2° Saint Ambroise dit de sa charité : "^ « Il brillait au dehors ce saint martyr, parce que le ^ tyran l'avait mis sur un foyer violent, mais la flamme ^ de Tamour de Dieu qui le consumait était plus ^ forte encore. » S** Le même père parle ainsi de la connaissance de Dieu : « Les flammes les plus cruelles n'ont pu vaincre cet invincible martyr, parce qu'il avait l'esprit éclairé des rayons les plus pénétrants de la vérité. Enflammé de haine pour le mal, et d'amour pour la vérité, ou il ne sentit pas, ou il vainquit la flamme qui le brûlait au dehors. L'office de saint Laurent a trois privilèges dont ne jouissent pas les autres martyrs. Le premier c'est la viçile ; c'est le seul des martyrs qui en ait une. Mais les vigiles des saints ont été HMnplacées en ce jour par le jeilne à caust» de certains désordres. M^ Jean Beleth rapporte qiie c'était autrefois la coutume qu'aux fêles des saints, les hommes, avec leurs femmes, et les filles venaient à l'église où ils passaient la nuit à la lumière des flambeaux ; mais parce qu'il en résultait des adultères, il fut statué que la vigile serait convertie en jeûne. Cependant on a conservé l'ancienne dénomination, el on dit encore vigile et non pas jeûne. Le second, c'est qu'il a une octave. C'est le seul des martyrs avec saint Etienne qui ait une octave, comme saint Martin parmi les confesseurs. Le
troisième, c'est que les antiennes ont des réclames *, cela ne lui est commun qu'avec saint Paul. Saint Paul a ce privilège en raison de Texcellence de sa prédication et saint Laurent en raison de l'excellence de son martyre.
Hippolyte vient de hyper, au-dessus, et /t/Ao», pierre, comme si on disait fondé sur la pierre, qui est J.-C. Ou bien de in, dans, et polis, ville, ou bien il veut dire très poli. Il fut en effet fondé solidement sur J.-C. qui est la pierre, en raison de sa constance et de sa fermeté. Il fut de la cité d'en haut par le désir et l'avidité : il fut bien poli par Tâpreté des tourments.
Hippolyte, après avoir enseveli le corps de saint Laurent, vint à sa maison, et en donnant la paix à sesesclaves et à ses servantes, il les communia *** tous du sacrement de l'autel que le prêtre Justin avait offert. Et quand on eut mis la table, avant qu'ils eussent touché aux mets, vinrent des soldais qui Tenlevèrent et le menèrent au César. Quand Dèce le vil, il lui dit en souriant : « Est-ce que tu es devenu magicien aussi, toi, qui as enlevé le corps de Laurent. » Hippolyte lui répondit : <( Je n*ai pas fait cela
• Voyez le Sacramentaire de saint Gréjyi^oire. Dans la réforme du Bréviaire romain, cet usatifc a disparu.
** Bréviaire romain; — Actes anciens de ces saints. *** Ce ne fut que vers le xie siècle (ju'ou cessa de donner les saintes espèces de l'Eucharistie aux H(lèlcs({ui se communièrent alors de leurjî propres mains.
comme magicien, mais en qualité de chrétien. » Alors Dèce rempli de fureur commanda qu'on le dépouillât de rtiabit qu'il portait en sa qualité de chrétien *, et qu'on lui meurtrît la bouche à coups de pierres. Hippolyte lui dit : « Tu ne m'as pas dépouillé, mais tu m'as mieux vêtu. » Dèce lui répliqua : a Comment es-tu devenu fou au point de ne pas rougir de ta nudité? Sacrifie donc maintenant et tu vivras au lieu de périr avec ton Laurent. » Que ne mérité-je, reprit Hippolyte, de devenir l'imitateur du bienheureux Laurent dont tu as osé prononcer le nom de ta bouche impure ! » Alors Dèce le fit fouetter et déchirer avec des peignes de fer. Pendant ce temps-là, Hippolyte confessait à haute voix qu'il était chrétien ; et comme il se riait des tourments qu'on lui infligeait, Dèce le fit revêtir des habits de soldat qu'il portait auparavant, en l'exhortant à rentrer dans son amitié et à reprendre son ancienne profession de militaire. Et comme Hippolyte lui disait qu'il était le soldat de J.-C, Dèce outré de colère le livra au préfet Valérien avec ordre de se saisir de tous ses biens et de le faire périr dans les tourments les plus cruels. On découvrit aussi que tous ses gens étaient chrétiens; alors on les amena devant Valérien. Comme on les contraignait de sacrifier, Concordia, nourrice d'Hippolyte, répondit pour tous les autres : « Nous aimons mieux mourir chastement avec le Seigneur notre Dieu que de vivre dans le désordre. » Valérien dit: « Cette race
' Hippolyte {)orluit donc encore la robe blanche dont on rcvèlail les nouveaux baptisés.
d'esclaves ne se corrige qu'avec les supplices. » Alors en présence d'Hippolyle rempli de joie, il ordonna qu'on la frappât avec des fouets garnis de plombs jusqu'à ce qu'elle rendît l'esprit : « Je vous rends grâces, Seigneur, dit Hippolyte, de ce que vous avez envoyé ma nourrice la première dans l'assemblée des saints. » Ensuite Valérien fit mener Hippolyte avec les gens de sa maison hors de la porte de Tibur. Or, Hippolyte les raffermissait tous : « Mes frères, leur disait-il, ne craignez rien, parce que vous et moi, nous avons un seul Dieu. » Et Valérien ordonna de leur couper la tête à tous sous les yeux d'Hippolyte, et ensuite il le fit lier par les pieds au cou de chevaux indomptés afin qu'il fût traîné à travers les ronces et les épines, jusqu'au moment où il rendit l'âme, vers l'an du Seigneur 256. Le prêtre Justin put soustraire leurs corps et les ensevelir à côté de celui de saint Laurent. Quant aux restes de Concordia, il ne put les trouver, car ils avaient été jetés dans un cloaque. Or, un soldat nommé Porphyre, qui croyait que Concordia avait dans ses vêtements de l'or et des pierres précieuses, alla trouver un cureur de cloaques appelé Irénée, qui était chrétien, sans être connu comme tel, et lui dit : « Garde-moi le secret, et retire Concordia, car mon espoir est qu'elle avait de l'or ou des perles dans ses habits. » Irénée lui dit : « Montre-moi l*endroit et je garde le secret ; alors si je trouve quelque chose, je t'en informerai. » Lors donc que le corps eut été retiré, et qu'ils n'eurent rien trouvé, le soldat s'enfuit aussitôt et 1 renée, ayant appelé un chrétien nommé Habondus, porta le corps à saint Justin. Celui-
il 2 LA LEGENDE DOREE
ci le prit avec respect et Tensevelit à côté de saint Hippolyte et des autres martyrs. Quand Valérien apprit cela, il fil prendre Irénée et Habondus qu'il ordonna de jeter tout vivants dans le cloaque : saint Justin enleva aussi leurs corps et les ensevelit avec les autres.
Après cela, Dèce monta avec Valérien sur un char doré et ils allèrent tous deux à rAmphithéâtre pour tourmenter les chrétiens. Alors Dèce fut saisi par le démon et se mit à crier : « 0 Hippolyte, tu me tiens lié avec des chaînes bien rudes. » Valérien criait de son côté : « 0 Laurent, tu me traînes enlacé dans des chaînes de feu. » Et à l'instant Valérien expira. Dèce rentra chez lui, et pendant trois jours qu'il fut tourmenté par le démon, il criait: « Laurent, je t'en conjure, cesse un instant de me tourmenter. » Et il mourut ainsi misérablement. Triphonie, sa femme, qui était d'un caractère cruel, quand elle vit cela, quitta tout pour venir trouver saint Justin avec sa fille Cyrille, et se fit baptiser par lui avec beaucoup d'autres personnes. Le jour suivant, comme Triphonie était en prières, elle rendit l'esprit. Son corps fut enseveli par le prêtre Justin à côté de celui de saint Hippolyte. Quand on apprit que l'impératrice et sa fille s'étaient faites chrétiennes, quarante-sept soldats vinrent avec leurs femmes chez le prêtre Justin afin de recevoir le baj>tôme. Denys, qui succédait à saint Sixte, les baptisa tous. Mais Claude, qui était empereur, fit égorger Cyrille qui ne voulait pas sacrifier, et avec elle les autres soldats. Leurs corps furent ensevelis avec les autres dans le champ Véranus. 11 faut remarquer qu*il
est ici expressément question de Claude comme successeur de Dèce qui fit martyriser saint Laurent et saint Hippolyte. Or, Claude ne succéda pas à Dèce ; il y a plus : d'après les chroniques, à Dèce succéda Volusien, à Volusien Gallien, et à celui-ci Claude. Il paraît donc ici plausible de dire ou bien que Gallien porta deux noms, eX qu'il s'appela Gallien et Dèce, d'après Vincent dans sa chronique et Geoffroi dans son livre, ou bien que Gallien a pris pour coadjuteur un homme nommé Dèce qu'il aura fait César, sans que pourtant ce dernier ait été empereur, selon le récit de Richard dans sa chronique. Saint Ambroise s'exprime ainsi dans la préface de saint Hippolyte : « Le bienheureux martyr Hippolyte, regardant J.-C, comme son véritable chef, aima mieux être son soldat que d'être le chef des soldats. Il ne persécuta pas saint Laurent qui avait été confié à sa garde, mais il le suivit. En cherchant les trésors de l'Eglise, il en trouva un que le tyran ne lui ravirait point, mais que la piété pouvait seule posséder. Il trouva un trésor d'où découlaient toutes les richesses ; il méprisa la fureur d'un tyran, afin d'être éprouvé avec la grâce du roi éternel ; il ne craignît point d'avoir les membres disloqués, afin de ne pas être broyé dans les liens éternels. — Un bouvier nommé Pierre avait attelé ses bœufs à son char, le jour de la fête de sainte Marie- Magdeleirie ; il pressait son attelage en proférant des malédictions, quand tout à coup ses bœufs et son char furent consumés par lafoudrc. Quant au bouvier, qui avait proféré ces imprécations, il était en proie à des douleurs atroces; un feu le rongeait de telle sorte (|ue
les chairs et les nerfs de sa jambe tout entière ayant été consumés, ses os paraissaient à découvert ; enfin sa jambe finit par se séparer de sa jointure. Il alla alors à une église dédiée à Notre-Dame, et cacha sa jambe dans un trou de celte église en priant avec larmes la Sainte Vierge de lui obtenir saguérison. Or, une nuit, la Sainte Vierge lui apparut avec saint Hippolyte auquel elle demanda de guérir Pierre. Aussitôt saint Hippolyte prit la jambe dans le trou où elle était et en un instant il la replaça comme une greffe qu'on ente sur un arbre. Mais au moment où le saint fit cela, Pierre ressentit des douleurs si vives que par ses cris il réveilla tous les gens de sa maison. Ils se lèvent, allument de la lumière et trouvent Pierre avec ses deux jambes et ses deux cuisses. Se croyant le jouet d'une illusion, ils le palpaient de toutes les manières et reconnaissaient qu'il avait des membres véritables. A peine peuvent-ils Téveiller ; enfin ils s'informent auprès de lui comment cela lui est arrivé. Il pense lui-même qu'on se moque de lui ; mais enfin après avoir vu, il finit par se convaincre de ce qui existait ; il en resta stupéfait. Cependant sa cuisse noiivelle, plus faible que l'autre pour supporter son corps, était en même temps plus courte. Comme témoignage du miracle, il boita pendant un an. Alors la Sainte Vierge lui apparut une seconde fois avec saint Hippolyte auquel elle dit qu'il devait achever cette cure. Il s'éveilla et se trouvant entièrement guéri, il se fit reclus. Le diable lui apparaissait très fréquemment sous la forme d'une femme nue rpii le portait au crime; plus il opposait de résistance, plus l'impudence de cette femme augmentait.
l' ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 415
Or, une foisqu'elle le loiirmentait beaucoup, Pierre enfin prit une étole de prêtre et la mil au cou du démon qui, en se retirant, ne laissa là qu'un cadavre en putréfaction dont l'odeur était tellement infecte que de tous ceux qui le virent, il n'y eut personne qui ne pensât que ce fût le corps d'une femme morte que le diable avait pris.